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jean-alain Baudry

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Le journal de Marius Corbeau.

Salut ! Moi c’est le renard ! C’est le surnom qu’on me donne. Il faut dire que je suis loin d’être con. Mon vrai nom, celui de l’état civil, c’est Marius Corbeau. Je suis enseignant, ou plutôt instit à la retraite. Mais en forme, pas ramolli pour un sou. J’habite une vieille ferme que j’ai retapée avec ma femme. Un bijou ! Pas ma femme, cette salope a levé le pied avec un connard que je me demande comment des types comme ça existent encore de nos jours. Bon, il est plein de fric, enfin il en montre tout le temps.

C’est le gars qui sort une liasse de sa poche pour payer une bière. Voyez le genre. On m’appelait déjà le renard que j’avais pas dix ans. Mon père (il faisait dans le commerce des vins de Bordeaux), habitait une grande maison à l’entrée du village. Quand il a divorcé, c’est de famille, un gène sûrement, on est allé s’installer près de la rivière. Il y est toujours, passant son temps à fureter le long des berges. Ma mère, elle est partie avec mon petit frère, je les ai revus une fois, pour le mariage, celui de mon frère. Depuis, on s’écrit pas, on se téléphone pas, c’est juste si j’ai appris la mort de ma mère par le notaire. Je me suis même pas déplacé, il y avait rien à hériter, j’ai tout laissé à Marcel. Faut dire que la générosité c’est en quelque sorte mon point fort. D’ailleurs tout le monde le dit, Corbeau, il a le cœur sur la main. Je suis pas ce qu’on appelle un beau mec, mais j’ai pas mal de succès, surtout auprès des femmes. Je vous dis pas combien j’en ai eu, j’ai jamais été fort en math, malgré que ça soit mon métier. Heureusement, j’enseignais que dans les petites sections. Et puis à l’époque, la mienne, les gamins la ramenaient pas comme aujourd’hui. Y  en a pas un qui bronchait. Avec moi, les mouches, c’est ce qu’il y avait de plus bruyant dans mes classes.
Ce que vous venez de lire, c’est les premières lignes de mon journal. Oui, j’ai décidé, maintenant que j’ai plus rien à faire, de tenir mon journal. Un réflexe de vieux ? Peut-être parce que j’ai plus personne à qui parler depuis que ma douce moitié s’est tirée et que les gamins se sont fait la malle. Un journal, c’est comme un interlocuteur, un confesseur, on peut tout lui raconter. Ce qu’on a vécu. Ce qui a marqué la journée. Pourquoi j’écris ce journal, ben c’est dans l’espoir qu’il sera lu par ma progéniture quand elle fouillera mes tiroirs… Après ma mort.
Lundi, j’étais au bistro à faire des parties de dames avec Étienne, deux types rentrent, se piquent au comptoir et commandent une bière chacun. Étienne et moi, on fait pas attention à eux, surtout Étienne qui est sourd de l’oreille gauche. C’est pour ça qu’il s’installe de façon à ne rien entendre des bruits de la télé quand il joue. Moi, je joue surtout pour passer le temps, ce qui fait que je perds trois parties sur cinq, en moyenne. Bon, c’est pas ce que je voulais imprimer. Ce que je voulais dire, c’est que les types engagent la conversation avec Jojo, le patron. D’ici, je veux dire de la table où je joue aux dames avec Étienne, j’entends pas ce qui se dit. Jojo, m’apostrophe : « Maître ! » Parce que certains m’appellent maître, c’est un jeu de mots en rapport avec ma profession et mon nom. Maître CORBEAU, maître d’école… Pigé ? J’en vois qui me prennent pour un demeuré, là-bas, au fond de la classe.
Je continue, Jojo me dit que les deux types cherchent une ferme isolée pour un week-end, genre logis pour recevoir des dames. Si je veux me faire un petit supplément ? Je réponds, faut voir… Les deux types terminent leurs bières et me disent qu’ils m’attendent dehors, dans leur voiture. Je bâcle la partie en train, ce qui n’est pas bien difficile, Étienne, comme d’habitude m’a déjà pris trois pions de plus, et je sors. Les types sont à fumer dans leur Mercedes grise. Je m’approche, le conducteur baisse sa vitre, me demande si c’est loin. Je leur dis de me suivre, et le cortège se met en branle, à petite vitesse. J’aime pas obliger les gens que je guide à jouer les pilotes de formule 1. 
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                            LE PERCEPTEUR
 Où notre héros rencontre des vents contraires.
 Guy Lamotte descendit les marches du café et empoigna le guidon de son vélo. Mais, au moment de démarrer, en appuyant sur la pédale, il perdit l’équilibre et s’affala au beau milieu de la ruelle, sous les rires des cinq ou six habitués perchés sur leur tabouret de bar comme une meute de singes sur un rocher. «  Tu y arriveras pas Percepteur, tu ferais mieux de rentrer à pied ». « T’aurais dû partir dans l’autre sens, le vent t’aurait aidé à tenir ». Guy Lamotte ne répondit pas, comme s’il n’avait entendu ni les rires gras et bruyants, ni les quolibets. Il se relève avec d’évidents efforts et, bien campé sur ses deux jambes écartées, il constate avec un air mi-songeur, mi-interrogatif, que le vélo est resté à terre, avec le cadre entre ses jambes.
Il le lève. Mais en le relevant, le vélo le déséquilibre une fois encore, et il s’écroule de l’autre coté, sur le trottoir. Les quolibets reprennent de plus belle « Non arrêtez, vous êtes pas sympa ». Loulou, qui officiait sans un mot jusque là, derrière son comptoir, tel un prêtre devant l’hôtel insista « Allez les gars, il est pas en état de vous répondre » « Mais Loulou, t’avait qu’à pas le servir ». Loulou ne répliqua pas, et avec une humeur égale qui faisait tout le charme de ce géant débonnaire, il descendit les marches de son sanctuaire pour accomplir sa « B A » quotidienne. « Attendez M’sieur Lamotte, vous feriez mieux de rentrer à pied ». « Ah ! Mais non Loulou, t’est gentil mais je vais être en retard et mes petites poulettes vont encore râler ». « Mais M’sieur Lamotte, vous irez bien plus vite à pieds, avec le vent qu’il y a...Et de face en plus ». Insensible à la diplomatie de Loulou, Guy Lamotte s’obstinait pendant que les autres, toujours perchés sur leurs tabourets, ricanaient. Mais en silence, tant était fort l’ascendant que Loulou faisait peser sur son petit monde de clients réguliers. Guy Lamotte, toujours à son obsession de se jucher sur sa bicyclette, essaye encore une fois de la redresser. « Ah ! Non que je la  laisserai pas dans la rue, y a huit jours on m’a piqué ma sonnette » « Peut être qu’elle s’est détachée une fois que vous êtes tombé » Loulou n’est pas du genre à mettre de l’huile sur le feu. Mais Guy est aussi un bon bougre. « Ouais ! Peut être bien que tu à raison Loulou. Tiens ça y est. J’suis dessus ma bécane... Allez c’est partit ».
Miracle ! Enfin si l’on peut parler d’un miracle pour un événement quasi quotidien. Le vélo reste droit. Guy Lamotte reste en équilibre dessus, et en serpentant un peu, mais beaucoup moins qu’on aurait pu s’y attendre, il descendit la rue et disparu en un clin d’œil. Les lois de l’équilibre furent respectées jusque devant le petit pavillon qui servait à la fois de bureaux et de logement de fonction. Il essaya de freiner mais la roue arrière chassa sur les gravillons que les services de la voirie répandaient régulièrement tout au long de l’année. Dans un grand bruit de ferraille il se retrouva assis devant la porte du bureau.
Ce moyen de signaler son arrivée ne fit même pas sursauter Paulette bien trop habituée. Quant à Virginie sa petite cousine, elle n’eut pas plus de réaction que si elle avait eu un Walkman branché à pleine puissance.

 « M’sieur Lamotte, vous avez vu l’heure ? Le maire a déjà téléphoné deux fois. Je lui ai dit que vous étiez en rendez-vous. J’ai eu du mal, il voulait juste vous dire un mot. » « A quel sujet ? » « Ah ! Ça, il a rien voulu dire... Non mais dans quel état vous êtes... Vous feriez mieux d’aller faire une petite sieste... Mais pensez qu’à six heures il y a réunion à la Mairie. » « Ah c’est pour ça qu’il téléphonait l’Amiral de mes fesses ! » « Ah ! Non M’sieur Lamotte soyez poli, et puis il y a ma cousine » « Elle a du naître avec des boules Kies ou alors sa mère lui a crevé les tympans avec un coton tige. Elle entend rien, elle répond jamais. Et puis d’abord t’est sûre qu’elle est pas sourde tout bêtement ? » « Mais non elle pas sourde, justement. Bon allez au lit et penser à vous réveiller. Qu’est ce que je dis au Maire s’il rappelle ? » « Y a plus de sous, y z'ont tout bouffé. » « Non soyez sérieux, qu’est ce que je lui dis ? » Guy la planta là et se dirigea vers la porte marquée privé. Au fond du bureau. « Allez mes petites poulettes je vais faire un petit somme et ça va repartir comme en quatorze ». Il était temps, les premiers contribuables frappaient à la porte 
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J’ai acheté l’essai Emmanuel Todd, d’abord parce que j’ai déjà lu certaines de ses œuvres, ensuite parce que, en voyant à la télé la manif de janvier « décrétée » par le président Hollande lui-même, j’ai eu le sentiment que ce n’était pas une manif pour « Charlie » mais une manif anti-islam ! Emmanuel Todd a eu, vraisemblablement la même impression.
Emmanuel Todd étant un scientifique, sa méthode est basée sur le classement, je suis né en 1940 je rentre donc dans la case « MAZ ». Ça fait drôle d’être étiqueté. De préjuger d’un comportement philosophique qui n’est pas le sien, personnellement ! Mais l’élection est un système démocratique de choix de masse. Si un atome ne s’agite pas comme ses congénères, la science sociale n’en tient pas compte. Cette remarque mise à part, il reste que certaines déductions d’E Todd me questionnent.
Mais avant cela il assène comme des vérités allant de soi ses opinions sur Israël, sur l’union européenne et sur l’euro sans en faire une seule ligne de démonstration. Sur Israël, vers la fin de l’essai il « dévoile » ses antécédents familiaux « juifs ». J’ai toujours considéré que le fait de se dire juif était l’équivalent de se dire catholique, protestant ou musulman, entre autre. Défendre l’état d’Israël « ne va donc pas de soi ». Il est nécessaire d’argumenter. E Todd ne le fait pas. Parce que ce n’était pas le sujet ? Alors pourquoi en parler de cette façon ?
L’union européenne. Il n’est pas franchement pour. C’est mon impression. Celle d’un lecteur lambda. Il accuse cette organisation d’états « souverains » d’être inféodés à l’Allemagne. Est-ce la « faute » à l’Union ? De tout temps les pays dominants économiquement et militairement ont dominé politiquement. Et ce partout sur la planète. La nouveauté c’est que l’Allemagne n’a plus d’armée. Evolution vers une paix générale ? Si l’on fixe son attention sur un seul pays, où en principe règne la paix civile, on remarque que les zones dirigeantes sont les zones les plus actives dans les échanges de denrées, de services et la recherche d’innovations techniques. Et les périphéries s’y soumettent. Volontairement. Les individus les plus motivés s’y massent s’ils ne peuvent pas peser sur leur société locale. Dans mon jeune âge, ceux qui voulaient « s’en sortir », fuir leur « campagne », filaient vers Paris. Comme dirait Yves Coppens : « le cerveau humain évolue moins vite que la technique qu’il développe ». Pour conclure : « ne jetons pas l’Union avec l’eau dans laquelle elle baigne ».
L’euro. E Todd accuse cette monnaie de tous les maux de notre société. Délocalisation, chômage, ghettoïsation voire exclusion. Plus pauvreté croissante d’une part importante de la population. La monnaie n’est pas comme la pluie, elle ne tombe pas du ciel, c’est une construction humaine, une technique, un outil. Au début elle était le prolongement de l’épée, mais on se civilise petit à petit et elle devient plus autonome de la force brutale, mais pas de la force politique qui évolue vers le compromis. C’est un souhait ! La monnaie reste quand même un outil. Une preuve, du temps du « dollar roi » il servait de monnaie d’échange dans les régions du monde où la monnaie n’avait aucune valeur internationale. Avec quelques dollars dans sa poche on allait partout sur la planète. Ce dollar ne rendait pas les Américains plus riches et les Européens plus pauvres quand ils se servaient de ces billets verts. Leurs différences de niveaux de vies venaient d’ailleurs. De l’innovation, des mentalités autres, des systèmes de prêts bancaires etc. Alors pourquoi s’en prendre à l’euro ? Parce qu’on aurait voulu, ou cru, que la même monnaie ferait les mêmes revenus partout dans la zone ? Alors qu’à l’intérieur de chaque pays l’égalité entre régions n’existe pas.
Au milieu des années soixante dix l’entente des producteurs de pétrole en fit grimper le prix. C’était la « crise ». Dans bien des régions les usines ne travaillaient plus que vingt heures par semaine. L’inflation autour de quinze pour cent essorait les capitaux flottants et faisait le bonheur des emprunteurs. Seul restaient debout le capital « réel » basé sur des biens « durable », le travail et les échanges. Pour faire face aux dévaluations et à la baisse d’activité du secteur industriel les gouvernants de l’époque ont mis en place le fameux serpent qui soudait les monnaies européennes entre elles. Ceci pour dire qu’à mon avis l’euro est le rejeton de cette crise. Et LA réponse. Mais, je le répète, personne n’a dit que cette monnaie qui, au moment de son lancement était au même niveau que le dollar, devait unifier les revenus partout dans tous les états de l’Union qui la faisait sienne.
Après ces considérations personnelles, je reviens sur le fond de l’essai. Il paraît crédible et correspond à mes impressions personnelles. Toutefois je me demande si le collage de statistiques qu’E Todd a installé en décor n’est pas un effet d’optique. Je suis surpris par la relation catholicisme zombie / rejet de l’Islam. Les catholiques ont depuis longtemps fait la paix avec les protestants ! Alors, l'Islam ? Pourtant cet essai me rappelle une carte de l’Europe centrale dessinée avant la fin de l’URSS. Sur le schéma était tracée une ligne continue allant de la Baltique à l’Adriatique délimitant à l’Est la zone d’influence de la religion orthodoxe, à l’Ouest la partie catholico-protestante. J’ai mémorisé cette césure. La suite a donné raison à l’auteur de ce partage idéologique. La Tchécoslovaquie s’est coupée en deux suivant cette ligne. Quant à la Yougoslavie, elle a éclaté aussi séparant la Serbie de la Croatie (1ére guerre) puis la Serbie de la Bosnie musulmane (2éme guerre) visiblement plus proche de la Croatie que de la Serbie. Alors, si la carte "religieuse zombie" d’il y a plus de trente ans s’est révélée prédictive, je pense que l’on peut faire confiance à E Todd. Le prétexte des alliances de la guerre de 40 qui fut avancé à l’époque de la guerre des Balkans était-il la réalité ? Ce conflit a tourné guerre de religion officielle quand il s’est déplacé en Bosnie. Sauf que ce n’étaient pas les catholiques mais les orthodoxes qui écrasaient ce nouvel état.
 

Jean-Alain Baudry, 30 juin 2015.
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On n‘est pas prêt de me voir trôner derrière une table de dédicaces dans un salon littéraire classieux. Et pour cause, Je ne suis pas l’auteur à particule « de chez Gallimard » ou « de chez Grasset » pour me restreindre à ces deux piliers de l’édition intellectuelle en France. Pas que je refuse, je ne suis pas assez fier, assez « poète maudit » pour négliger leurs éventuelles demandes. Ils ne m’ont tout simplement rien demandé. D’ailleurs savent-ils que j’existe ?
Une anecdote (c’est mon dada). C’était en 1960 ou 61 je ne me souviens plus très exactement, un représentant des éditions Grasset passe dans la librairie de mes parents (j’en ai eu une plus tard avec mon épouse qui, elle, s’est révélée une libraire très expérimentée) pour demander à mon père d’être le correspondant sur place d’un de leur poulain. Le garçon de mon âge (vingt ans) s’est retrouvé logé (aux frais de l’édition) dans un hôtel pour y écrire un « roman ». Il est resté tout un hiver dans un petit hameau au bout de l’île d’Oléron. Quand son bouquin est paru (Le Pêcheur de Michel Alves éditions Grasset) mon père m’a raconté la colère des autochtones. « Il n’a pas intérêt à revenir. Ils se sont tous reconnus. Ils sont furax. » Le garçon, candide, a dédicacé son roman à mon père : « À Mr *** avec mes remerciements pour votre gentillesse, mon plus amical et respectueux souvenir ». J’ai retrouvé l’ouvrage que je me suis promis, il n’est pas trop tard, de lire dès que l’odeur d’humidité qui l’enveloppe aura disparu (il était dans un coin de garage, dans une boîte pleine de livres, je l’ai retrouvé au décès de mon père). Je ne sais pas si ces pratiques perdurent, si les éditeurs « intellos » chouchoutent encore leurs auteurs.
Michel Alves existe toujours sur le Web. Sur Terre je l’ignore ! Il n’a pas eu, à ma connaissance, une renommée littéraire importante. De celles qui vont jusque dans les foyers de lecteurs lambda. Comme beaucoup si l’on compare les ventes et que l’on comptabilise les retours… Parce que, comme l’a si bien dit le vieux Léo, les poètes « ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume, ou qui ne vivent pas, c’est selon la saison… » Qui n’en vivent pas ! Ils sont la presque totalité. Dans le lot un petit nombre est édité, un nombre un peu plus grand s’édite (au diable les économies) et les autres bourrent leurs tiroirs…
Et puis vint le Web ! Ouf ! On peut lancer sa bouteille à la mer. C’est mieux que le tiroir-prison ! On peut se rêver « je m’voyais déjà… » Alors quand je suis chez des copains qui me charrient : « toujours pas de réponse de Gallimard, ou de Grasset ? » Je réponds fièrement : « Non, plus la peine, je suis chez SCRIBAY ». Évidemment ça ne rapporte rien, mais ça ne coûte rien non plus (pour le moment). Mes textes voguent, ils descendent doucement le fleuve vers la haute mer. En attendant qu’un pêcheur les ramène dans ses filets et les présente au public pour ma plus grande gloire !
Alors tous les matins je scrute le compteur. Il y en a qui coulent. Quelques-uns surnagent. La mer est encore loin… Vivrai-je assez longtemps pour que l’un d’entre eux voient la grande lumière, celle des projecteurs. La seule qui compte…
Bon, c’est pas tout ça, il faut que je me remette à pisser de la copie. On ne se refait pas… Vous avez été bien patients… Merci encore… Jab, mai 2016.
       
 

 
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Poussabout est une fée. Mais pas une fée déguisée en mariée avec une baguette magique qui étincelle comme une bougie d'anniversaire. Non, Poussabout, tu ne la remarquerais pas dans la rue. Pas plus que tu ne remarquerais un marabout africain dans la file des gens qui font la queue devant le bureau de vente des jeux de loto. Pas plus que tu ne ferrais attention à cette dame qui sort de la boulangerie, et qui pourtant est une voyante extra lucide. De ces personnes qui voient l'avenir dans une boule de cristal, des cartes à jouer ou de la poudre de café déjà utilisé. Poussabout en la voyant, tu ne saurais pas que c'est une fée. Elle non plus au début, elle ne le savait pas. Je vais te raconter comment elle s'en est aperçue, comment elle a vu qu'elle possédait un pouvoir magique.
Mais avant, il faut que je te dise que Poussabout est un peu enveloppé, comme dit Obélix. Elle se désolait, c'est avant qu'elle ait la révélation de son pouvoir, elle se désolait de ne pas rentrer dans les robes qu'elle voyait en vitrine ou à la télé sur les tops modèles qui défilent en présentant des vêtements extravagants. Le médecin lui demanda quel était son régime alimentaire. L'inconsciente se nourrissait exclusivement de sandwichs américains avec des frites, de moules avec des frites, de steaks avec des frites. En sortant du cabinet médical, elle avait pris la ferme résolution de remplacer les frites par de la salade cuite. Une semaine après, elle était d'une humeur à jeter par la fenêtre tout ce qui était vert dans son assiette. Personne dans son entourage n'osait plus lui parler. Même ses amies changeaient de trottoir quand elles la voyaient arriver, de loin. Elle n'y tenait plus, elle courut jusqu'au restaurant à sandwichs le plus proche et commanda une part géante de frites et une boisson gazeuse pleine de bulles et de sucre. Elle se goinfrait. Ses doigts dégoulinaient de graisse. Elle était barbouillée de ketchup comme si elle avait fait déborder son rouge à lèvres en se maquillant le matin. Et comble de grossièreté, elle poussa un rot énorme après la première gorgée de boisson.
Ses voisins de table, un monsieur très comme il faut, une dame très chic et un petit garçon très gourmand, lui jetèrent un regard désapprobateur. Sauf le garçon qui en avait vu d'autres, et des pires, à la cantine. Poussabout les regarda elle aussi, rebue une nouvelle gorgée, et re rota en faisant encore plus de bruit. Le monsieur bien comme il faut fit une réflexion, la dame chic approuva, Poussabout rougie jusqu'au creux des oreilles. Pas de honte, elle n'avait jamais honte de rien, mais de colère. Quoi, ces gravures de mode se permettaient de critiquer une brave fille comme elle ? Mais pour qui ils se prenaient, ces collets montés. "Je voudrais bien voir leurs têtes si les pneus de leur voiture explosaient, tous en même temps." Pensa-t-elle. "Ah ! La voiture, elle fume !" Cria le petit garçon. "Mais, c'est ma voiture !" Le monsieur se leva d'un bond faisant tomber sur son pantalon son sandwich surdosé en mayonnaise et en ketchup. Sans même s'essuyer, il se précipita vers le parking en renversant au passage des chaises et une table. "Maman, je peux aller aux jeux pendant que papa répare l'auto ?" – "Bien sûr mon petit chéri." Répondit la dame chic. C'est ainsi que Poussabout s'aperçut qu'elle possédait le don de se venger des adultes et de faire plaisir aux enfants que l'on obligeait à se tenir aussi sage que des images, contre leur volonté.

Poussabout, tu t'en doutes, n'est pas le nom de naissance de notre héroïne de fée. Sur sa carte d'identité, comme sur son permis de conduire est inscrit : Amélie Dupont, avec un "t". Poussabout c'est, en quelque sorte, son nom de scène, comme en ont beaucoup de chanteurs de la télé. Tu m'as dit que tu ne connais pas d'artiste en dehors de ceux qu'on voit dans les émissions de variétés, sauf un, qui vient tous les ans à l'école et qui te fait beaucoup rire parce que tu le trouves hyper marrant, lui aussi se fait appeler par un autre nom que celui que ses parents lui ont donné. Je reviens à Poussabout. Elle signe ses bienfaits, pour les enfants, et ses méfaits, pour les adultes, par son pseudonyme. Ses voisins l'appellent mademoiselle Amélie, mais ses victimes se rendent compte, très vite, qu'elle est une fée, la fée Poussabout.
A suivre...
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jean-alain Baudry

"UN CONTE DE FÉES"..... CLAP !  
Les contes de fées j’ai toujours aimé ça. C’est simple car c’est codifié. L’histoire est toujours la même. Tout d’abord les personnages. Et en premier LE PRINCE CHARMANT.
Personnage sans consistance et sans réel intérêt. Mais INDISPENSABLE. Il est jeune beau riche son père est le roi. Lui rien d’autre que prince dont la seule activité est de se morfondre en attendant la rencontre avec la princesse. Son état est transitoire. Il se transformera rapidement, ou plus lentement, en ROI. Il deviendra de ce fait, soit le père d’un grand benêt de prince, soit le père d’une magnifique princesse qui lui causera bien du souci et le changera en trieur de prétendants Quelque fois sa belle princesse passera de vie à trépas en accouchant d’une fille (les garçons sont moins destructeurs) et là il n’hésite pas à se remarier avec une harpie qui ne ressemble en rien à son épouse précédente. Preuve qu’il avait dû être frustré avec la belle princesse sus nommée. Revenons à notre schéma. Donc le prince charmant personnage secondaire dans le déroulement du récit. Il agît comme une sorte de catalyseur. Sa fonction : transmuter une donzelle quelconque mais jeune et belle en princesse. Ou délivrer une authentique princesse qui à bien du malheur et qui sans lui disparaîtrait de l’histoire sous l’action conjuguée d’une kyrielle de fées toutes plus méchantes ou niaises les unes que les autres. Il est à noter que notre future princesse qui se mariera avec notre prince peut apparaître au début du conte sous des formes diverses : crapaud, vielle femme, souillon. Elle peut être prisonnière. De préférence en haut d’un donjon. C’est plus difficile pour la faire sortir. Ou perdu au fond des bois. On a l’embarras du choix.
Deuxième personnage LA FUTURE PRINCESSE ou la princesse qui va après beaucoup de péripéties enfin pouvoir se marier avec le prince décrit au début. La pauvre ne sait pas ce qui l’attend. Outre les transformations de son état. De crapaud en jeune femme. De vieille moche en fille belle. De moitié morte en simple et inévitable mortel. Condamnée à voir son bel élu virer au vieux roi. Supporter un fils souvent débile comme son propre mari. Risquer sa vie pour accoucher d’une merdeuse qui vouera adoration à son père. Et voir pour finir tout ce beau monde filer le parfait amour, qui avec une intrigante, qui avec un bellâtre faisant le joli cœur pour hériter du trône. Mais c’est la vie du moins la vie dans les contes
Les autres personnages, le roi, les fées, les sorcières, l’affreux traître, la forêt, les fleurs, la petite cabane, les petits oiseaux, les champignons, les fruits empoisonnés, les sept nains, le cercueil de verre, l’aiguille qui pique, le breuvage empoisonné, l’échelle de corde, le donjon lugubre, l’ami fidèle, la copine sympa, les demi-sœurs méchantes comme des teignes, la marâtre qui passe son temps dans sa salle de bain; tous ces personnages ne servent que de parure à l’histoire, de sauce plus ou moins piquante qui fait avaler plus facilement le principal du récit. Le nœud de l’intrigue.

L’HISTOIRE : il était une fois. A ça se corse... Tient voilà le prince charmant... Zut, une sorcière... Zappe vite... Ouf, le danger est passé... Ben, où est notre héroïne ? ...Ah ! La revoilà... Elle est pas en très bon état... Maintenant c’est le prince qu’on ne retrouve plus où il est passé celui là... L’ami fidèle il fait bien de se montrer... Un nain passe... Un autre... Un autre... Un autre... ILS courent comme des fous je n’arrive pas à les compter... Il neige, on est en train de prendre du retard... Pour le mariage il faut impérativement du beau temps... Mais non c’est l’été la neige c’était une erreur dans le script... Le prince était dans mon dos je l’avais même pas vus... Bon tout le monde est là... Le sept nain de gauche tu te rapproches un peu de la sorcière... Mais non elle te mangera pas... On est arrivé à la fin de l’histoire... Personne ne bouge plus... Le petit oiseau va sortir... Non c’est une image... Oui c’est au chat que je parle... PRÊT ? ...CLIC...
Pour les douches vous bousculez pas l’eau chaude est en panne... Râlez pas, c’est des choses qui arrivent... Il y a une collation qui vous attend... La princesse, tu te goinfre pas comme la dernière fois... Sinon au prochain casting t’est bonne pour faire les marâtres...
Allez à demain pour les raccords...
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jean-alain Baudry

                          Une histoire ! Papy ! S'te plaît !
Le petit-fils : "Papy ! Papy ! Tu devais me raconter une histoire."
Le grand-père : "Il faut que je range mes outils dans le garage. Mamie va me rouspéter si je ne le fais pas."
Le petit-fils : "Tes outils, depuis que je suis né, ils sont en désordre ! Ça peut attendre demain. Non ?"
Le grand-père : "Ça te fait rien si je me fais engueuler ?"
Le petit-fils : "Mais non, je dirais que c'est moi qui t'en ait empêché."
Le grand-père : "T'as pas pitié de moi."
Le petit-fils : "Allez ! S'te plaît !"
Le grand-père : "Bon, d'accord, qu'est-ce que tu veux que je raconte ?"
Le petit-fils : "Une histoire avec des pouvoirs magiques, des animaux qui se transforment, des extra terrestres. Tu vois ?"
Le grand-père : "Une princesse, ça irait si j'y ajoute une princesse ?"
Le petit-fils : "Bof ! Enfin, si tu y tiens. Mais alors il faut qu'elle soit belle et sympa. Pas comme la dernière fois où elle était craignos."
Le grand-père : "Bien ! Installes-toi ! Il était une fois. Non, ça fait ringard. C'était, il y a longtemps. Non, il faut que je démarre mieux."
Le petit-fils : "Ça fait rien, tu commences n'importe comment, ça ira quand même."
Le grand-père : "Et le style petit ? Il n'y a que ça qui compte. Si t'en as pas, personne ne t'écoutera. Allez, je me lance pour de bon.
L'histoire commence quand monsieur et madame Colomb, qui se désolaient de ne pas avoir d'enfants, apprennent que l'heureux événement est pour dans quelques mois."
Le petit-fils : "La mère Colomb est enceinte, quoi ?"
Le grand-père : "Oui, enfin si tu veux. Mais c'est moi qui raconte ! Toi, tu écoutes. Pigé ? Bon, je poursuis. Donc, la mère Colomb…Mais, qu'est-ce que je raconte…Donc, la maman du futur bébé, ainsi que son mari, sont enchantés. Un peu plus tard ils apprennent par l'échographie que se sera une fille. Une fille ! Une petite princesse dans leur foyer ! Quelle joie !
La Mère : comment nous l'appellerons notre petite princesse ?
Le Père : petite princesse.
La Mère : mais pour l'état civil ? Il lui faudrait un nom de reine.
Le Père : c'est pas bien compliqué, il n'y a qu'à regarder dans le dictionnaire. C'est plein de rois et de reines.
La Mère : j'aimerais bien Elisabeth, ou Caroline.
Le Père : ah non ! On va croire qu'on a choisi son nom dans une revue people. Je préférerais Blanche.
La Mère : Blanche Colomb ? Ça va être dur à porter.
Le Père : au contraire, c'est plein de poésie, c'est léger, aérien. On sent que son destin ne peut être qu'exceptionnel.
La Mère : écoute Joseph, je sais que les pères sont souvent dingues de leurs filles, mais là tu fais fort, elle n'est pas encore née, attend de la voir au moins. Suppose qu'elle ait le teint foncé, comme moi ?
Le Père : non, elle aura un teint délicat, je suis sûr qu'elle aura ton allure, ton visage, et mon teint clair avec des yeux bleus. Ceux de ma mère.
La Mère : espérons qu'elle aura l'air moins tarte qu'elle !
Le Père : quoi ? Ma mère a l'air tarte ? Ma mère est une personne très intelligente. D'ailleurs je tiens d'elle de ce côté.
La Mère : elle est peut être, je dis bien peut être, intelligente, ça n'empêche qu'elle a l'air…Bon, on arrête !
Le Père : c'est décidé, on l'appellera Blanche, Blanche Colomb.
La Mère : d'accord, on l'appellera Blanche. Mais, Caroline, c'était bien aussi, ou Elisabeth.
C'est ainsi qu'à sa naissance, leur petite princesse fut prénommée Blanche Elisabeth Caroline Colomb. En abrégé, B.E.C. Colomb. Tu peux voir que son destin était sur des rails. Son avenir tout tracé. Elle était sûre que les quolibets pleuvraient quand ses camarades de classe voudraient se moquer d'elle. Ce qu'ils firent, abondement. Déjà, à la maternelle, l'institutrice ne pouvait retenir un sourire chaque fois qu'elle s'adressait à elle. Qu'on l'appelle Blanche Colomb, ou Colomb Blanche, la classe éclatait de rire. La maîtresse avait renoncé, en remplissant le cahier de présence, à la nommer. Elle regardait si elle était là, point. Plus tard, dans les grandes classes ce fut pire. Les initiales de ses nom et prénom se prêtaient à de nombreuses variantes. Allô ! C.B. vous m'entendez ? Fais gaffe à Colomb, tu vas tomber sur un B.E.C. Et ainsi de suite. J'en passe et des plus tristes. Chaque cours de sciences ou d'histoire, était un calvaire. Elle maudissait ses parents qui ne s'apercevaient de rien et la chérissaient, l'idolâtraient, surtout le père, parce que la mère avait quand même plus les pieds sur terre, et pensait, quelques fois, la nuit, qu'elle aurait dû insister davantage,  en ce qui concerne le prénom de sa fille, pour imposer son point de vue. Elle avait failli ne pas se marier avec Joseph, justement à cause de son nom de famille. Bien sûr, il était prestigieux, mais quand on est ordinaire, pour ne pas dire moins, il faut avouer que ça le fait un peu trop. Enfin avec le temps…Les gens qu'ils côtoyaient s'étaient habitués. Personne n'y faisait plus attention. Sauf, sauf cette infortunée enfant, cette pauvre Blanche qui traînait son état civil comme un boulet. Ça virait à l'obsession. Elle s'isolait, se refermait sur elle-même, ne parlait plus qu'à sa seule amie, une voisine, qui par malheur déménagea et partit pour le sud de la France parce que ses parents en avaient marre de la grisaille et du froid. Les Colomb, malgré leur origine probablement méditerranéenne, avaient su s'acclimater et s'accommodaient parfaitement du mauvais temps. Il y avait un avantage à l'absence de soleil, notre héroïne gardait un teint pâle, tel celui des princesses d'antan. En grandissant, elle était même devenue jolie. Seulement son caractère renfermé n'incitait pas les jeunes gens à la courtiser."
Le petit-fils : "Tu veux dire, Papy, qu'elle ne sortait pas avec des garçons. C'est carrément nul ça ! T'es sûr que ça peut exister ?"
Le grand-père : "On voit bien que tu regarde que les dessins animés et les films d'actions, à la télé, si tu zappait sur les réality show…Mais qu'est-ce que je raconte…On passe…Donc, pour faire court, la gamine cafardait sec. Ses parents, Joseph et Marie, surtout Marie, sa mère, parce qu'elle avait plus les pieds sur terre, envisageaient de lui faire consulter un psy. Le père, lui, était complètement toqué de sa fille. Il paraît que c'est courant. C'est ce que j'ai lu dans une revue spécialisée que ta mère m'avait passé."
Le petit-fils : "Toi aussi, Papy, t'es toqué de maman ?"
Le grand-père : "Non, je suis du genre réaliste, moi…Quoique…Bon, on continue, et tu m'interromps pas tout le temps, je vais perdre le fil de l'histoire. En résumé, la petite broyait du noir et les parents se faisaient du mouron."
Le petit-fils : "C'est quoi ce charabia ?"
Le grand-père : "Ça veut dire que personne n'était content de son sort. La jeune fille parce qu'elle s'ennuyait à longueur de journée, ses parents parce qu'elle n'était pas joyeuse, et qu'elle ne vivait pas comme les filles de son âge. Elle réussissait bien à l'école, elle avait passé son bac avec mention, tout aurait dû être OK. Mais non ! L'ambiance était pourrie. Elle lisait toutes les revues que sa mère achetait sur la vie des rois et des reines, même sur la vie de celles et ceux qui ne l'étaient pas, mais qui se faisaient photographier chaque semaine dans les cocktails mondains."
Le petit-fils : "C'est quoi, les cocktails mondains ?"
Le grand-père : "Ben, c'est comme les anniversaires chez Mac Do avec tes copains, mais dans des palaces pour les adultes. Je continue…En plus elle y croyait. Elle en rêvait la nuit, le jour. Elle se voyait en robe de bal, tu sais les robes qu'on voit sur les mannequins qui défilent pour les collections à la télé."
Le petit-fils : "J'en ai vu des défilés à la télé comme tu dis. Ben, les robes, faut être drôlement givré pour mettre des trucs pareils."
Le grand-père : "Justement, elle était complètement givrée, comme tu dis, la petite Blanche. Elle se voyait descendant les marches avec un prince charmant, du genre jet set, avec château, piscine, et yacht devant Saint Trop…L'été à la neige, l'hiver au soleil."
Le petit-fils : "Tu te trompe, l'été, c'est au soleil, et l'hiver à la neige."
Le grand-père : "C'est à cause d'une vieille chanson que les moins de dix ans ne peuvent pas connaître…Je délire…Suivons l'histoire plus sérieusement. Donc, la pauvre Blanche avait pété les plombs. Voilà qu'une nuit elle rêvait, comme d'habitude de sa lecture de la veille, un violent courant d'air ouvre la fenêtre de sa chambre. Tout s'envole dans la pièce, même son dessus de lit. Une forme translucide apparaît."
Le petit-fils : "C'est quoi translucide ?"
Le grand-père : "Une forme comme un fantôme, parce qu'en fait, tu vois, c'était un fantôme. On voyait à travers, mais pas vraiment, c'était, comment je dirais, c'était comme du brouillard blanc épais. On aurait pu passer la main dedans. Un fantôme quoi ! Tu sais quand même bien ce que c'est qu'un fantôme ? Tu en as tué des milliers dans ta jeunesse."
Le petit-fils : "Sûr que j'en ai tué un max ! Une fois…"
Le grand-père : "Stop ! Je poursuis, donc le fantôme n'en était pas réellement un, c'était une fée.
La Fée : Blanche, ma petite Blanche, tu es malheureuse, je le vois bien. Je viens à ton secours. Si j'arrive si tard, c'est parce que je suis novice, je débute, je sors juste de l'école des fées, j'ai malheureusement redoublé deux années, c'est ça qui m'a mise en retard. Mais t'inquiète, je suis là maintenant. Tu dis ce que tu veux que je fasse, et hop ! Ça sera fait. D'ailleurs j'ai amené ma baguette magique avec moi. Dis, que veux-tu ?
Blanche : ça, tu tombe à pic ! Il me faut un prince charmant. Mais vite ! Alors, voilà, il doit être…
La Fée : Je t'arrête, je peux te fournir un prince charmant, mais avant, il faut que je regarde dans mon dico. Parce que j'ai pas tout en mémoire. La mémoire, c'est pas mon point fort. Voyons…Prince charmant…On a le choix, soit, tu reçois un "bon sort" qui te permet de le découvrir toute seule, soit, je te le livre demain, par chrono poste. Qu'est-ce que tu choisis ? Le sort, ou le colis ?
Blanche : le colis demain, mais tu reviendras pour vérifier, ou alors tu me donne ton numéro de portable, que je t'appelle si des fois ça foirait.
La Fée : J'ai pas encore de portable, ça me fait penser qu'il faut que je m'équipe. C'est que je débute, tu es ma première cliente. Je repasserai demain. De toute façon, y a pas de raison que ça foire. A plus !
Et la fée disparaît comme elle est venue, dans un bruit de tempête qui réveille toute la maison. Le père et la mère se précipitent dans la chambre de Blanche qui s'est rendormie sur ses deux oreilles. Ils pensent que c'est un coup de vent non annoncé par la météo.
La Mère : si elle avait fermé sa fenêtre, mais non, c'est toujours pareil avec elle. Elle fait attention à rien.
Le Père : demain je téléphone, on a pas idée de ne pas prévoir un coup de vent, ça aurait pu causer des dégâts. Tu vas voir le savon que je vais leur passer à ces incapables. Sur ces sages paroles, ils retournent se coucher.
Le lendemain, Blanche se lève aux aurores. Je veux dire qu'elle tombe du lit avant que ses parents ne soient debout. Et pas pour se brancher sur la télé comme toi, non, pour faire le guet à la fenêtre. Elle est persuadée que le prince charmant va pointer son nez gracieux à la grille d'entrée. Elle a avalé un bol de lait et quelques céréales sans sucre pour la ligne. Elle surveille son allure et son poids depuis qu'elle est ado. Si on veut taper dans l'œil du futur amour de sa vie, faut pas se laisser aller."
Le petit-fils : "Ça c'est bien vrai, Papy, toutes les grandes filles du collège d'à côté, elles se maquillent comme des stars, même, j'en connais qui sont en CM2, ben, elles se mettent du rouge le mercredi."
Le grand-père : "Je ne te le fais pas dire. Mais les garçons aussi, s'arrangent pour être au top, quand ils voient une fille, pas toi ?"
Le petit –fils : "Ben oui, enfin moi, je me maquille pas quand même !"
Le grand-père : "Pas comme les filles, mais regarde bien, fais attention autour de toi, ça peut venir. Bon, je continue…Où j'en étais…A oui, elle fait le poireau à sa fenêtre comme la femme de Barbe Bleue. Comme elle, elle ne voit rien venir. Des autos, des motos, des scooters, des vélos, des retraités qui vont chercher leur pain et leur journal, mais pas de prince charmant. Remarque, à cette heure, il doit bosser à son bureau. Ou, il est pilote d'avions, et il plane au-dessus des nuages, ou…Enfin, je sais pas moi, il vaque à ses occupations. Dix heures, toujours rien, onze heures, une voiture de la poste s'arrête devant leur pavillon. Un homme en uniforme en descend, il est du genre pas très jeune et bedonnant. Blanche a un coup au cœur. Ce type, c'est quand même pas lui le prince charmant ? Mais non, c'est le facteur, il tient dans ses bras un colis volumineux. Il n'a pas le temps de sonner que notre héroïne est déjà dans l'allée du jardin.
Blanche : c'est un colis pour moi ?
Le facteur : Vous êtes mademoiselle Blanche Colomb ? Hi ! Hi ! Excusez-moi. Mademoiselle Colomb ?
Blanche : Oui, oui.
Le facteur lui remet le colis après qu'elle eut signé le reçu. Rouge d'impatience, elle se précipite dans sa chambre et défait frénétiquement le paquet. Sous le papier, une boite, dans la boite…Une panoplie de prince charmant, avec le chapeau haut de forme, tu sais comme ceux des magiciens, des gants blancs, un nœud papillon, une veste de cocktail, des chaussures vernies un pantalon noir taille quarante deux, et pas de chaussettes."
Le petit-fils : "Pourquoi, pas de chaussettes ?"
Le grand-père : "Tu voudrais que j'ajoute des chaussettes ? Je sais pas. Les chaussettes c'est personnel ! Enfin, je le vois comme ça. Mais si tu tiens. J'ajoute les chaussettes, après tout, on fait comme on veut, c'est nous qui inventons l'histoire.
Je continue, elle est complètement effondrée. C'est quoi cette bouffonnerie ? Elle a demandé un prince charmant, pas un costume, le prince, il va pas venir tout nu !"
Le petit-fils : "Ça serait rigolo, voir arriver un type tout nu. Et, comment elle le reconnaîtrait son prince charmant, s'il est comme tout le monde ?"
Le grand-père : "Tu touche là du doigt l'important de la chose. Comment reconnaître quelqu'un qui n'est pas habillé ? Tu as raison petit, c'est bien l'habit qui fait le moine. Un prince tout nu, c'est un vulgaire pékin. Il vaut pas mieux que toi et moi. Une personne ne vaut jamais plus qu'une autre, c'est exactement ce que je pense. On est pas pareil, on a des défauts, jamais les mêmes, mais on vaut tous autant les uns que les autres…Donc, en déballant son cadeau, si l'on peut dire, elle se souvient que la fée doit repasser pour savoir si son vœu est exaucé. Et justement, dans un coin sombre de la pièce, à côté du placard à vêtements, une forme claire se manifeste. C'est elle !
Blanche : C'est quoi cette merde ? T'as vu ce que tu as fait ? C'est pas des fringues que je t'ai demandées, c'est le prince himself. Tu comprends le français ?
La Fée : Te fâches pas ! Je débute dans la profession. Je m'excuse, ça te va ? Et puis, j'ai droit à l'erreur. Si je fais des impairs, faudra que je repasse mes exams, mais c'est pas ça qui va me tuer. Alors, calmos la petite. C'est pas de ma faute si t'es pas fichue de te débrouiller toute seule. Non mais des fois, voyez cette impertinente ? Un mot de plus, et tchao ! Tu vas te faire voir ailleurs ! C'est pas possible, cette jeunesse !
Blanche : Dis, t'en fais pas un peu trop ? C'est toi qui m'as promis de me sortir de ma crise du début de l'âge adulte. Alors tu te débrouilles comme tu veux, mais tu fais ce qu'il faut, et vite !
La fée réfléchie un instant. Il y a un os, elle ne peut réaliser que deux souhaits. Le premier ayant foiré, il faut que le deuxième colle. Si elle se trompe une fois de plus, on pourra rien faire d'autre. Alors elle cogite… Elle cogite…Mais c'est bien sûr ! Au lieu d'agir sur l'environnement de Blanche Colomb, il est plus simple d'agir sur son mental. Comme ça elle viendra plus lui casser les pieds avec ses jérémiades, puisqu'elle ne pourra pas se rendre compte du changement. Elle fera d'une pierre deux coups. Un la petite trouvera son prince toute seule, deux elle n'aura pas l'idée de se plaindre, trois de toute façon on aurait pas pu faire autre chose, c'est pas dans les statuts de la profession."
Le petit-fils : "J'ai rien compris."
Le grand-père : "Ben, la fée en a marre de la drôlesse. Elle va lui jeter un sort, ça ira plus vite que d'essayer de lui fournir son prince sur un plateau. Et, c'est là, petit, que tout bascule dans le mélo. Peut être dans le sordide, ça dépendra de mon invention.
Je poursuis…Blanche ne comprend pas ce qui lui arrive. La fée vient de disparaître et elle reste toute seule, bêtement, avec sa panoplie inutile sur les bras. Si elle n'avait pas le paquet devant elle, elle croirait qu'elle a rêvé. A  propos de rêve, celui de la rencontre avec un prince charmant est des plus compromis. Elle se demande comment elle pourrait le rencontrer. Elle ne voit que les amis de ses parents et ses copains de classe, qui sont nuls à…Passons !"
Le petit-fils : "T'allais dire un gros mot ?"
Le grand-père : "Ça a failli m'échapper ! Je poursuis, elle en était là de ses tristes pensées, quand son père rentrant du travail s'aperçoit que sa fille n'a pas été en cours ce matin. Il s'inquiète, l'interroge.
Le père : t'es malade ? Y a quelque chose qui va pas, dis ma petite  princesse ?
Blanche, entendant le mot princesse s'effondre en larmes.
Blanche : Ouin ! Ouin ! C'est affreux ! Jamais je ne rencontrerai le prince charmant de mes rêves. Pourtant les princes charmants ça existe, il y en a plein les revues que maman achète. Mais ils sont tous pour d'affreuses guenons même pas bien sapées.
Le père : tu devrais  pas lire toutes ces âneries. Allez, calme-toi. Tiens, dimanche on va faire une ballade en Normandie. Il fait beau, ça te changera les idées.
C'est ainsi que le dimanche suivant, le père, la mère et leur princesse chérie, Blanche, montent dans leur auto, direction la campagne.
La mère : regarde Joseph, un panneau indique une ferma modèle à visiter. Ça me rappellera mon enfance. Quand j'allais en vacances chez mon grand-père. Je donnais du grain aux poules, j'adorais ça. Le père, freine un bon coup, tourne à gauche et s'enfile dans un chemin de terre cahoteux. Au bout d'une centaine de mètres, ils découvrent une ferme qu'on dirait sortie tout droit d'un dessin animé américain. Le toit est en chaume, la fumée sort de la cheminée et la fermière, en tablier à carreaux, lance des poignées de grains à une vingtaine de poules caquetantes. En entendant la voiture, le fermier sort de l'étable, au fond de la cour, et s'approche des visiteurs.
Le fermier : bonjour m'sieur dames, vous aviez pris rendez-vous ?
Le père : bonjour monsieur, non, mon épouse a vu votre panneau ça nous a donnés l'envie de venir voir.
La mère : surtout que mon grand-père était paysan. Heu ! Je veux dire fermier, comme vous, alors ça nous ferait plaisir de nous retremper dans l'ambiance. Et puis notre fille, Blanche ne connaît pas le travail de la terre…
Le père : si vous pouvez nous faire visiter ? Si non, on repassera une autre fois.
Le fermier : j'ai fini pour ce matin, si ma femme est d'accord. Hein ! Germaine, qu'est-ce que t'en dis ?
Germaine jette les graines qui restent dans la bassine à ses poules, s'essuie les mains à son tablier, et invite notre trio à la suivre."
Le petit-fils : "C'est quoi un trio, Papy,"
Le grand-père : "Ben, c'est parce qu'ils sont trois. Trio…Trois ! Je poursuis…La visite commence par les poules, la mare avec ses canards, les vaches blanches et noires made in Normandie…Stop ! C'est une vieille chanson du temps d'avant, d'avant toi. On continue, dans un coin du bâtiment, Blanche entend un bruit inhabituel. Grouin ! Grouin !
Blanche : c'est quoi ce Grouin ! Grouin !
La fermière : c'est les cochons. La truie vient d'avoir des petits. Voulez la voir ?
Blanche : Oui ! Oui ! S'il vous plaît !
La fermière : et bien venez, mais ne faites pas de bruit. Il faut qu'elle soit tranquille et au calme, la truie, quand elle allaite ses petits.
Blanche n'en revient pas. Devant elle, un tableau idyllique, digne d'une image d’Épinal."
Le petit-fils : "C'est quoi, une image d’Épinal ?"
Le grand-père : "C'est comme des posters. Épinal est une ville, dans l'Est, où l'on imprimait, dans le temps des tableaux que les colporteurs vendaient dans les campagnes."
Le petit-fils : "C'est quoi des colporteurs ?"
Le grand-père : "C'est, ou plutôt c'était, car ça n'existe plus, des marchands ambulants qui allaient de villages en villages, portant dans une hotte, sur leur dos, des marchandises diverses qu'on ne fabriquait qu'en ville. Des aiguilles, du fil à coudre, des rubans, et les fameuses images d’Épinal…Qui représentaient des scènes de la vie courante et des reproductions de tableaux de maîtres."
Le petit-fils : "Comme le Picasso dans le bureau de papa ?"
Le grand-père : "Oui, sauf que Picasso n'était pas né à cette époque. Bon…Je continue, Blanche tombe en extase. Elle est scotchée devant tant de beauté, devant tant de douceur. Parmi les porcelets, un a l'air plus dégourdi que les autres. Il grimpe sur ses frères pour atteindre la tétine et se goinfrer d'une ration supplémentaire. Blanche contemple la scène sans dire un mot. Elle ne bouge pas. Le porcelet rassasié de lait dégoulinant de son groin rose et frais, se retourne, examine Blanche, et brusquement se précipite vers elle en poussant des cris perçants. La fermière le repousse vers sa mère, mais il revient en criant de plus belle. Blanche, alors, se penche par-dessus la barrière, prend le porcelet dans ses bras. La bestiole se calme aussitôt. Il se met à ronronner, comme un chat. La fermière n'en revient pas, elle n'a jamais vu ça. Au bout d'un moment, Blanche repose le petit cochon dans l'enclos. Il se remet à hurler de plus belle ! Blanche est obligée de le reprendre pour qu'il se calme. Le fermier, accompagnés par les parents, vient voir de quoi il en retourne. Son épouse lui conte, en riant, la réaction bizarre de la petite bête. Le père est ému, la mère regarde avec tendresse sa fille avec son cochon dans les bras.
Le fermier : bon, c'est pas tout ça, messieurs dames, mais on a du travail. Je vous invite à boire un petit calva maison, ou un thé pour les dames, avant votre départ.
La visite est terminée. Blanche repose le porcelet qui pousse des cris à arracher l'âme d'un chrétien, ou même d'un croyant de n'importe quelle religion. Moi, qui suit athée, je t'assure que je n'aurai pas pu rester sans rien faire. Une grosse larme coule sur les joues de Blanche. Elle ne peut pas se résoudre à quitter ce petit être qui est tombé amoureux d'elle."
Le petit-fils : "Le petit cochon est amoureux d'elle ?"
Le grand-père : "Le coup de foudre ! Tu as déjà entendu parler du coup de foudre ? C'est inattendu, et soudain. On ne peut rien y faire. C'est le destin. C'est comme ça. Tu verras, quand tu seras plus vieux, dans quelques années. Pourquoi ça n'arriverait qu'aux humains ? Le cochon, est génétiquement près de l'homme, c'est bien connu, enfin je crois… Alors, pourquoi il n'aurait pas des émotions comme toi et moi.
Donc, le cochon tombe amoureux de Blanche.
Blanche : papa, je voudrai qu'on emmène le petit cochon chez nous.
La mère : ça va pas, non ? Et où on le mettrait ce cochon ?
Le père : bof ! C'est pas plus encombrant qu'un chien. Il pourrait dormir dans le garage.
Blanche : pourquoi dans le garage ? Il va avoir froid.
Le père : il faudrait d'abord que les fermiers soient d'accord.
Le fermier commence à penser que ces gens des villes ne sont pas très normaux. Il a du travail, cette visite qu'il n'avait pas prévue l'a mise en retard. Il donne son accord. On discute du prix. Le père fait un chèque. La fermière donne un carton pour y installer le porcelet. Blanche est aux anges. Elle serre le paquet sur son cœur.
Pendant le trajet du retour le petit cochon ronronne comme un moteur. La famille Coulomb s'arrête pour acheter des bouteilles de lait. Le fermier leur a vendu une botte de paille qui rempli le coffre de la voiture. Tout est prêt pour le nouveau pensionnaire.
Le soir, Blanche prépare la litière, donne du lait à la petite bête affamée. Repue, cette dernière s'endort dans les bras de Blanche qui la berce un instant avant d'aller, elle aussi, se plonger dans une débauche de rêves peuplés de châteaux, de chevaliers et de gentes dames.
Pendant huit jours Blanche s'occupe de son petit cochon. Elle lui change sa paille, le nourri au lait de vache en bouteille, le promène dans le jardin du pavillon, et, quelques fois, le laisse galoper dans la rue où il ne passe jamais personne, car c'est une voie sans issue. Elle a repris ses cours à la fac et, c'est avec des démonstrations de joie, comme en ont les chiens, que le goret accueille sa nouvelle amie à son retour de classe. Il lui fait des yeux tendre et langoureux, lui lèche les mains, se frotte à elle en ronronnant. Un dimanche, elle le prend en photo avec son polaroid. Le dimanche suivant, elle refuse de faire une ballade à la mer pour ne pas le laisser seul. Le dimanche d'après, elle prétexte le beau temps pour faire chaise longue dans le jardin pendant que la bestiole batifole autour d'elle. Ainsi, elle s'isole du monde, elle ne fait plus de courses au sup'. Elle quitte ses cours sans traîner avec ses amies à la cafétéria. Elle parle à peine à ses parents qui ne s'inquiètent pas pour autant, ils y sont habitués. Elle n'a jamais été très bavarde. Un observateur attentif aurait remarqué un changement dans l'éclat de ses yeux. Ils devenaient de plus en plus brillants. Elle avait une expression nouvelle sur le visage qui la faisait ressembler aux vierges des tableaux d'églises."
Le petit-fils : "Elle naviguait dans la cinquième dimension ?"
Le grand-père : "C'est tout à fait ça. Elle avait une tronche d'illuminée. Un psy l'aurait trouvée bonne pour l'asile. Mais il n'y avait aucun psy dans son entourage, et comme elle était du genre calme, personne n'y prêta la moindre attention. D'ailleurs, avait-on déjà prêté attention à elle, s'était-on déjà soucié de ses pensées et de ses émotions. Ses parents, parfois, et seulement quand elle était en crise visible ou gênante pour l'entourage."
Le petit-fils : "En clair, pour décoder ton charabia, elle avait pété les plombs, et ça ne se voyait pas."
Le grand-père : "Dès que tu sauras écrire couramment, c'est toi qui rédigeras les histoires, et même c'est toi qui les inventeras. Moi, je me contenterai de les lire et de te dire ce que j'en pense. Mais tu n'en tiendras pas compte, parce que je serai trop vieux pour donner un avis valable. Je pourrai juste te dire si tu invente du nouveau, ou si ça s'est déjà fait. Bon…Je continue…Tu as raison, elle était devenue folle. Elle vivait avec sa bête comme on vie avec un humain. Elle lui parlait, lui racontait ses journées, lui commentait les émissions de télé, lui faisait la lecture des magasines people, lui montrait les photos des princes charmants qu'elle trouvait, subitement, tartes.
Elle avait même, la certitude qu'il lui répondait. Elle n'avait pas tort, quand il approuvait, il disait Grouin ! Grouin ! Quand il n'était pas d'accord, il crachait et raclait du sabot en montrant les dents.
Quelques semaines plus tard, elle eut une nouvelle lubie. Elle voulait qu'Arthur, c'est le nom qu'elle lui avait donné, et qu'il avait accepté sans rechigner, elle voulait qu'Arthur couche dans sa chambre. Veto des parents, surtout la mère qui poussa des hauts cris. Le garage, passe, déjà que les voisins les prenaient pour des originaux, certains disaient, par derrière, qu'ils étaient carrément fadas, mais la maison, ça non ! Blanche s'en foutait, ou elle ne faisait plus attention à son entourage, ou elle vivait sur une autre planète. Toutefois, elle se rendit à l'argumentation de ses chers parents."
Le petit-fils : "Tu veux dire qu'elle lâche du lest ?"
Le grand-père : "Elle n'aime pas entendre crier, surtout sa mère, le père, lui, ne disait jamais rien, pas une parole plus forte que l'autre, il n'était pas du genre contrariant. Ne crois pas que c'était une bonne pâte, il n'était pas gentil plus que la moyenne pour autant, mais il ne faisait pas de bruit. Et Arthur, me demanderas-tu ? Lui, il vivait sa vie de goret, il dormait sur sa litière, il avalait sa pitance avec appétit, il galopait avec entrain dans le jardin, il poussait de petits Grouin ! Grouin ! Il avait l'air parfaitement heureux, il adorait, visiblement, Blanche qui lui rendait avec ferveur."
Le petit-fils : "Tu veux dire qu'elle en était complètement dingue, comme une fille amoureuse d'un prince charmant ?"
Le grand-père : "C'est exactement ça. Figure-toi, qu'un soir, elle refusa de manger dans le coin repas, elle pris son assiette, et s'installa dans le garage pour être à côté de son cher Arthur. La nuit, elle cogita, elle réfléchit intensément, si tu préfère, et le lendemain elle annonça à ses parents médusés, qu'elle allait se marier avec Arthur, que c'était l'amour de sa vie, qu'elle devait s'acheter une robe pour la noce, qu'il fallait passer à la mairie pour faire publier les bans, que pour Arthur, ce n'était pas la peine de prévoir un habit, la fée lui avait fourni le nécessaire par chrono poste et que le costume de prince charmant irait comme un gant à son futur époux.
Consternation ! Rien à faire pour qu'elle entende raison ! Les, ce n'est qu'un cochon, les, on n'a pas le droit d'épouser un animal, les, comment veux-tu te présenter à la mairie, on se fera mettre à la porte, les…Mais aucun argument n'avait prise sur sa détermination. Puisque ses parents s'y opposaient, ce qui est courant quand une jeune fille veut épouser un prince charmant, elle se débrouillerait seule. Avec Arthur, évidement.
A la mairie, elle ne put faire aucune démarche. L'employée fut très gentille et lui servi un bobard qu'elle avala sans se méfier. Elle pris donc la décision de se passer des autorités. L'état civil n'en mourrait pas s'il ne connaissait pas ses intentions. Ce ne serait pas la première à s'en passer. C'était une affaire strictement entre elle et Arthur. Le reste du monde pouvait aller se faire foutre ! Puisque Arthur était d'accord, puisqu'elle le voulait, ça se ferait, point !
Et ça se fit ! Un dimanche, parce qu'elle respectait les traditions, enfin quand ça l'arrangeait, un dimanche, elle se para de la robe qu'elle avait commandée, et que son père avait payé en rouspétant un peu, mais bon, elle posa sur Arthur le chapeau haut de forme qu'elle maintînt avec un élastique, elle lui accrocha autour du cou le plastron blanc et le nœud papillon.
Ils se mirent, tous les quatre, le père, la mère, Arthur et elle devant la table de la salle à manger, elle demanda à Arthur s'il voulait être son époux devant la divinité adéquate, il répondit Grouin, elle dit oui, ils furent unis pour le pire.
Le petit-fils : "D'habitude, on dit pour le meilleur et pour le pire."
Le grand-père : "D'habitude, les jeunes filles ne se marient pas avec des cochons ! Ne crois pas qu'elle était stupide, ou idiote, elle savait très bien qu'Arthur était un cochon. Mais elle savait aussi que la fée s'était arrangée pour qu'elle rencontre un prince charmant, et que ce prince charmant c'était Arthur à qui une affreuse sorcière avait jeté un sort ignoble et l'avait transformé en porc. Seul un mariage avec une humaine pourrait lui redonner son aspect présentable pour notre société un peu trop ancrée dans ses traditions."
Le petit-fils : "Et, une fois marié, il se changea en beau jeune homme comme la citrouille s'était mutée en carrosse !"
Le grand-père : "Eh non ! Même un cochon transgénique ne peut pas se changer en humain, tout du moins en apparence."
Le petit-fils : "Alors, il resta cochon, et elle resta mariée à un cochon ?"
Le grand-père : "Pour tout le monde, les voisins, ses parents, oui…Mais pas pour elle. Elle était persuadée que la magie avait eu des effets. Elle ne voyait plus un gentil goret, elle marchait aux côtés de son prince. Elle mangeait avec son prince. Elle dormait avec son prince."
Le petit-fils : "Mais tout le monde devait croire qu'elle était devenue cinglée ?"
Le grand-père : "Tout le monde, sa mère, et même son père, en étaient persuadés. La petite était folle ! A force de croire à la venue d'un prince charmant, son mental avait lâché. On essaya bien, à l'aide de photos, de vidéos, d'enregistrements sonores, de lui démontrer son erreur. Peine perdue ! Elle se mettait en colère, cassait des assiettes, brisait des verres, jetait à la tête des psys tout ce qui lui tombait sous la main. Sa fureur ne cessait que si l'on acceptait son point de vue. Il fallait accepter Arthur comme un membre de la famille. Il mangeait à table, enfin plutôt dessous, il pissait partout, mais il ne fallait pas le dire, il bouffait les moquettes et défonçait la pelouse. En grandissant il prenait du poids, de l'assurance, il ne fallait pas le contrarier. Il mordait tout le monde, sauf, et c'est assez étonnant, sauf Blanche qu'il adorait.
Le père était effondré, mais ne réagissait pas plus que d'habitude. La mère prit le taureau par les cornes."
Le petit-fils : "Ah ! Parce qu'il y a un taureau en plus, maintenant ?"
Le grand-père : "Non, c'est une expression pour dire qu'elle prend la décision que tout le monde hésite à prendre, parce que personne n'a assez de courage pour le faire. Donc, un matin, Blanche était allée faire quelques courses, de la litière, des croquettes, du mercure au chrome pour les coups de dents, et d'autres pansements, donc, la mère, pris de la mort aux rats qu'elle avait acheté au cas où, elle en remplie l'écuelle du porc qui avala le poison sans s'en rendre compte, tellement il était sûr de lui. Quand Blanche revint de ses emplettes, elle ne put que constater le résultat. Arthur gisait sur le carrelage de la cuisine, mort, tout ce qu'il y a de mort.
Arthur parti au paradis des rêves brisés, le père, la mère, cette hypocrite, et Blanche, firent des obsèques dignes, et portèrent l'infortuné bestiole qui n'avait rien demandé à personne, mais qui avait subit la folie des humains, au crématorium.
Blanche avait un caractère fort. Elle s'enferma dans sa chambre. Elle pleura en silence. Pendant huit jours elle ne mangea que quelques biscottes et ne bue que de l'eau en bouteille. Sa mère frappait en vain à sa porte, son père la suppliait de sortir et d'essayer de revivre, de retourner à ses études abandonnées depuis qu'elle avait eu l'idée saugrenue de se marier avec Arthur. Blanche ne répondait pas. Elle sortait la nuit pour accéder au frigo, et s'en retournait pleurer seule en soupirant après un destin bien cruel. Elle maudit la fée incompétente qui avait voulu la sortir de sa solitude pour, en définitive, l'y replonger plus profondément.
Au bout de cette semaine elle pris la décision d'en finir avec la vie en société. Elle qui n'avait jamais réellement vécu avec ses semblables en dehors de sa famille, n'avait plus qu'un désir, fuir tout. Partir…Partir…Mais pour où ? Pour là où on s'perd, pour le Pérou…Ah ! Voilà que ça recommence, mes souvenirs poétiques, une chanson d'Anne et Gilles, je te ferai écouter le disque, quand tu seras plus grand…Non, elle ne part pas pour le Pérou, elle veut s'enfermer dans un cachot sans lumière, sans bruit, sans personne, sans vie…Elle frappe à la porte d'un couvent. On la reçoit. On l'accueille. Elle s'y enterre. Elle a pris le soin, avant de se présenter de déposer le carton de vêtements de prince que la fée lui a fait parvenir, dans le conteneur d'une association caritative. Elle se sent en règle avec la société, en règle avec sa famille, en règle avec sa conscience.
Elle restera dans cette congrégation jusqu'à ce qu'elle retrouve, au paradis des désaxés son unique amour, Arthur le cochon malchanceux.
Moralité."
Le petit-fils : "C'est quoi, Papy, la moralité ?"
Le grand-père : "Ben…Dans le temps, on ajoutait toujours une remarque à la fin d'une histoire. Pour que ça serve de leçon, en quelque sorte. Pour que celui qui écoute le conte, fasse attention et ne fasse pas la même erreur que l'héroïne. Ici, c'est pour dire que les animaux de compagnie doivent se méfier, et ne pas accorder leur amour à un humain sans le connaître mieux. Et aux jeunes gens et jeunes filles à ne pas croire tout ce qu'on raconte dans les magazines. Parce que les journalistes ont tendance à nous Paul Loup Sulitzer, à nous Barbara Sheeffer, comme dirait Alain Souchon."
Le petit-fils : "Qui ?"
Le grand-père : "C'est un poète moderne. Voilà, c'est tout pour aujourd'hui !"
Les leçons de morale, c'est jamais bien gai.

Fin de : "une histoire, Papy, s'te plaît !"
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jean-alain Baudry

J’ai acheté une liseuse électronique. Pratique, toute une bibliothèque à portée d’un clic. Des livres payants et oh surprise ! Des livres gratuits… Quand c’est gratuit, c’est moins cher ! Je clique. Un polar signé par un Angevin. Mauvaise pioche. Cet auteur écrit comme il parle (une bonne note) mais l’orthographe et même la grammaire est très déficiente. Il écorche des mots et pas une page sans fautes. L’histoire ? Un peu juste question scénar. Avec une fin carrément délirante dans le mauvais sens du terme. Bon, c’était gratuit. Deuxième pioche, je suis méfiant, je commence par un extrait, deux pages, c’est mieux question style. Je clique. Erreur, ce n’est qu’une courte nouvelle qui vous incite à acheter les ouvrages de cet auteur. Ça ne m’intéressait pas, le genre « fantaisie » n’est pas de mes lectures. Je me dirige vers le payant. Pas de surprise, j’ai vu une pub à la télé, l’auteur était convainquant. À côté de la couverture, une autre, celle de son précédent bouquin. Moins cher parce que plus ancien. Je clique en m’apercevant que les livres numériques sont parfois plus chers que les poches ! Bon, dans ce cas, pas de poche, pas de regrets.

Il me vient un souvenir à propos de gratuité. C’était en Dordogne où je passais des vacances chez des amis de mon père. L’épouse, Régine, réservait quelques chambres pour des pensionnaires. J’en étais un, l’autre, cette année-là était stagiaire chef de gare. Il venait du pays basque et, avant de monter en grade dans sa région, avait une période de formation dans un bled où les trains passent sans s’arrêter. Sauf les dessertes matin, midi et soir, pour les qui vont travailler en ville. À table, il nous interrompt, il ne tenait plus sur sa chaise, il avait à dire quelque chose d’extraordinaire. Un voyageur faisait le poireau devant le portillon de sortie, son billet à la main pour que le chef de gare vienne le composter (on est fin des années cinquante). « Chez nous, à Bayonne, on court après les gus qui s’éclipsent en passant par-dessus les barrières… Parce que beaucoup n’ont pas pris de billets… » On parle de tout et de rien, la conversation dévie sur les grandes voix de l’époque. J’ai un copain qui était le cousin de Luis Mariano, et il n’en disait pas de bien. L’ingratitude avait l’air d’être son quotidien. On bifurque sur Guétary (ou Dassary, je ne me souviens plus quel est le ténor qui jouait dans Ramuncho). Notre chef de gare stagiaire avait assisté à un concert de cette vedette de l’époque. « C’était un concert gratuit, en plein air. Il a été sifflé, il est parti sous les huées… » - « Vous avez sifflé un chanteur qui donnait un concert gratuit ? » - « Et alors, c’est pas parce que c’est gratuit qu’on doit entendre un type qui chante faux ! Vedette ou pas ! » Pour lui la gratuité ne devait pas être synonyme de médiocrité. Au Pays Basque on est fier !
Bonne leçon ! En y repensant ça me fout le bourdon. Je ne suis pas ténor, juste un petit gratte-papier, un pisse-copie, un qui se croit auteur. Alors il veut que ça se voit. Il imprime une nouvelle que dans sa tête il voyait comme un roman (Amélie Nothon ne fait pas plus long). Vente ? Rien, ou presque. Par contre tout le monde le félicite. Ils ont lu le service de presse que j’ai distribué. Parce que gratuit, on n’ose pas en dire du mal, être convivial, peur de vexer... Puisque payant ça ne marche pas essayons un site Web. Mais la nouvelle est trop longue, je veux appâter l’éventuel lecteur en la découpant en tranches fines. Et là, j’ai la preuve de mon insignifiance. Quand on publie un texte, on ne sait pas si le lecteur qui a cliqué est allé jusqu’au bout… Aujourd’hui je sais. Plus de quatre cents lecteurs pour la première tranche, et l’effondrement… À peine une vingtaine pour la deuxième. Je ne sais même pas si les quatre cents premiers ont été jusqu’au bout de cette tranche ! Même gratuit, je n’ai eu presque pas de lecteurs… Pas étonnant que payant j’en ai eu si peu !
Un site gratuit pour les auteurs. Juste pour conforter leurs égos ? Pour avoir l’air de ne pas écrire « dans le vide ». Pour ne pas être « les poètes maudits ». Pour ne pas dire « c’est le public qui n’a rien compris ». Hélas ! Même gratuit je suis obligé d’accepter la pénible réalité. Je ne suis pas Zola. Pas même un auteur sélectionné par l’édition, la vraie. Juste un dilettante qui passe le temps…
Excusez-moi si je vous ai fait perdre le vôtre, de temps…
Jab, Mai 2016.             
 

 
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jean-alain Baudry

État civil : Nom, Dubidon ; prénom, Arthur, aîné de la fratrie. Mon père ne voulait que des garçons. Le deuxième née fut une fille ! État civil : Nom, Dubidon ; prénom Benoîte ! Pourquoi pas Benoit ? Ben parce que c’était une fille pardi. Troisième enfant ; Ma mère enceinte, il était en déplacement à l’étranger. Retour, crash ! Tous morts ! Il avait, avant de partir choisi le nom du futur nouveau-né. À l’époque pas d’échographie. Il s’est donc décidé pour un prénom « neutre ». Du genre Claude, Dominique, etc. Ce fut Camille. Plus élaboré, plus snob. Plus « historique » ! Mais, hélas, très ambiguë. De ce fait je n’ai jamais su si Camille était du sexe masculin ou féminin. Il faut dire qu’à sa naissance j’étais tout petit… Ensuite, personne n’y a fait allusion, devant moi tout du moins. Mon père mort, ma mère n’a plus eu de rejetons. De toute façon elle n’aurait pas pu en avoir vingt-six pour épuiser l’alphabet. Trois enfants, A, B, C, Dubidon…
Au moment où j’écris, je ne sais ce que sont devenus Benoîte et Camille. Ma mère aujourd’hui décédée était le seul lien entre nous. Je n’ai pas eu le courage de fouiller sur la toile. Autre chose à faire ? Fainéantise ? Je penche pour la seconde hypothèse. En fait ces prénoms ne m’ont jamais posé de problème. C’est comme le temps, il pleut, je m’abrite, il fait beau, je sors prendre le soleil… Par contre Dubidon, ça été lourd à porter. En récré, il y avait toujours un « copain » pour chanter le refrain à la mode : « vous connaissez ma ville ? Elle s’appelle Bidon ; Bidon, bidon, bidonville, vivre là-dedans c’est coton… » Nougaro ! Je t’ai haï ce jour-là. Ça a remis ça avec Souchon : « Bidon ! J’suis bidon… » Les demi-dieux de la poésie m’en voulaient, personnellement. Et aucune divinité pour venir à mon secours. Pire, Un jour, en classe de français, je sors une fine plaisanterie à l’encontre du prof. Rire général. Le prof marque un temps d’arrêt, se tourne vers moi, et dans un rictus : « Dubidon, vous pensez que votre plaisanterie a fait mouche. Je vois que vous buvez du petit-lait. » J’ai pas supporté. Si, j’ai supporté. La classe éclatait bruyamment. Je me suis ratatiné. Aussi mou qu’un petit suisse qu’on balance à travers le réfectoire. Splash sur le mur ! Ce jour-là j’ai regretté ne pas être Superman, ou quelques héros de légende, pour faire taire tous ces minables.
Adulte, j’étais encore dans le même état d’esprit. Je traînais Dubidon comme Causette ses seaux d’eau. Une corvée journalière. Que faire ? Accepter mon triste sort ? La malédiction des dieux ? Faire le « mort » ? Se débattre ? Hurler dans la nuit comme un chien poète ? Ou biaiser, trouver la faille, le joint, retourner la carte, transformer Dubidon en gloire ? Les machines modernes permettent de trouver la source. Clic, clic. Normandie ! C’est pas possible. Je suis damné ! Le remède pire que le mal. « Le débit de l’eau, le débit de lait… » Encore ces putains de demi-dieux qui m’envoient leurs musiques dans la tête. Tel Hulk je me concentre. Je me transforme. Je ne suis plus le petit qui fait rire sans le vouloir. Je suis le justicier violent qui va mettre tous ces malotrus à terre, les écrabouiller, les exterminer comme dit notre président. Je sors ma botte secrète : « A.D. »
Comme aux USA « J.R », ici je serais « A.D ». Je me lèverai le matin, j’enfilerai mes santiags, j’avalerai un café fumant, crierai un « Bye » à la compagnie et j’enfourcherai ma Harley Davidson pour aller en ville diriger mon équipe de bras cassés dans la boîte où je bosse depuis, depuis tellement longtemps…
J’arrive, ils sont tous là. Le « leader » du petit groupe est en train de me singer. « Voilà la dernière d’A.D.- A.D. comme à le débile ! » Et tous ces cons de rire aux éclats. Je me retrouve dans la classe du prof de français. Mais aujourd’hui je ne me ratatine pas. Je rentre dans la pièce. Silence de mort. Et pour cause, ils sont tous par terre, étalés comme des crêpes chaudes. J’en pousse un du bout du pied. Pas de réaction. Il est bien passé de vie (minable) à trépas (à peine plus glorieux). Les autres pareils. J’avance jusqu’au leader. Il respire encore. Péniblement. Je lui flanque un grand coup de latte dans la tronche. Out le mec ! Bon j’ai plus qu’à aller voir le patron pour qu’il réembauche une équipe. Mais pas des guignols comme ceux-là. Le boulot de la journée, je vais m’y coller, seul, pas de problème. J’abats facilement le travail de dix gars. Surtout des minus comme les ectoplasmes qui commencent à pourrir sur le sol. Avant, un peu de rangement. J’avise une palette avec encore dessus un sac vide ayant servi à transporter du sable. Je balance tous ces déchets dedans. Je sors le porte-palettes, je glisse les dents sous le bois. Et hop tout dans la benne prête à partir à la décharge. Ouf ! Une bonne chose de faite.
L’équipe est au grand complet. Manque personne. C’est assez rare. Sur mon bureau une note du patron. Je suis en retard sur le planning. Je regarde mes gars. Je leur dis qu’il faut en mettre un coup. Je perçois des clins d’œil dans mon dos. Bof ! J’ai l’habitude. De toute façon l’essentiel c’est que le travail soit réalisé dans les temps. Téléphone ! C’est le patron. Il m’attend de suite.
Il est derrière son bureau comme un bouddha poussif. La graisse déborde de sa chemise et se répand sur son pantalon. Ses joues dégoulinent sur le col de sa veste. Il clope et la cendre tombe sur le sous-main rappé qui « orne » son bureau. Il ouvre sa bouche bavante pour dire… Pas le temps d’écouter. Je lui flanque une mandale en pleine poire. La tête dévisse. Le sang gicle sur le dossier de son fauteuil directorial. Je balance un coup de pied dans le bureau. Les dossiers épars volent à travers la pièce. Le corps sans tête s’effondre sur le tapis dégueulasse qu’aucun aspirateur n’est venu nettoyer depuis qu’on l’a posé sur le parquet. Je ramasse le téléphone : « Allô ! Le siège ? Votre directeur est indisponible, pour longtemps. En fait il vient de démissionner. Oui il précise que c’est moi qui le remplace. Bon, j’attends le contrat. C’est ça, par mail. Je raccroche. J’appelle le service de nettoyage. Pendant qu’ils s’activent je retourne voir mes gars. Ils bossent comme des dingues. Braves petits ! Je leur annonce ma promotion et une augmentation de salaire. Ça roule !
« Entrez ! » Je reste debout près de la porte. « Asseyez-vous. » Je pose une fesse sur la chaise la plus loin du bureau. « Bon, ce que j’ai à vous dire n’est pas pour me plaire. J’ai reçu des consignes de là-haut (il montre les étages supérieurs), votre service est déficitaire. On en est à nous demander s’il faut réduire la voilure ou reconsidérer l’organigramme. Pour vous, ça ne change rien. J’ai la pénible obligation de vous faire part d’une demande de démission que vous devez me déposer sur mon bureau d’ici… Un quart d’heure. Le temps de la rédiger. Prenez cette feuille. Écrivez… « Je soussigné Arthur Dubidon, demande que me soit accordé le droit de démission que m’autorise le règlement intérieur de l’entreprise. Ce à partir de ce jour, à l’heure où je dépose cette note sur le bureau de Monsieur le Directeur. Fait, la date. Je vous dispense de votre préavis. Vous pouvez donc passer à la compta. Votre feuille de paye est prête avec le chèque d’indemnités. » Dehors, je regarde la feuille de paye. Bon, j’ai de quoi tenir un moment. J’avise un autobus, il pourra me déposer dans le centre, pas loin du service des chercheurs de boulots. Faut pas que je fasse le mariole.
La fille a une gueule pas possible, et je vous dis pas la taille de son cul ! Quoique je ne vois pas tout, elle est à moitié cachée par son ordi. Elle a pas intérêt à me chambrer. Je suis pas d’humeur. En plus j’ai attendu ce putain de bus sous la pluie. J’entends pas ce qu’elle me demande mais je devine qu’il faudra que je repasse. J’hésite, soit j’explose son bureau, soit je lui ratatine sa tronche. À voir les types autour de moi je me dis que ce ne sont que de pauvres victimes. Et que c’est pas sûr qu’ils soient contents de me voir en colère. Même s’ils ont l’envie de faire ce que je m’apprête à faire, tout casser… Calmos ! Y a des moments où ça sert à rien d’endosser le costume de superman.
J’ai mon dossier sous le bras. J’ai plus qu’à attendre trois semaines pour voir s’ils m’offrent un boulot dans mes compétences. À moins qu’ils ne m’envoient au recyclage. J’ai pas fait cent mètres que je tombe sur une boutique de décorations de t-shirts. Je rentre. Je demande qu’on me couse un « A » sur la poitrine et un « D » dans le dos. « A, comme avant, et D comme dans le dos » ricane le type au comptoir. Je dis rien, mais quand je serais identifié, il ne perdra rien pour avoir attendu ce connard. J’ai choisi un t-shirt « bleu super man » avec les lettres en rouge vif. Sûr que c’est la classe. Je jette un œil dans le miroir à valoriser la clientèle. C’est bon, je suis au top ! Le gars à la caisse ricane toujours. Peut-être un réflexe de bon vendeur envers le client roi ? Je paye et je m’en vais. On peut pas être LE justicier de service vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et puis, avec mon nouveau vêtement j’ai plutôt envie d’être cool, gentil quoi.
J’ai dit au gars : « t’as fait du bon boulot, je t’offre une bière. » Je l’attrape par la manche pour le traîner jusqu’en face, au troquet, pour lui payer la consommation. Il s’accroche à son comptoir. Appelle au secours en se retournant vers l’atelier de déco. Je lui flanque une baigne. J’agrippe le col de sa veste et je le traîne à travers la rue. Je l’installe sur une chaise en fer de la terrasse. Je commande deux bières. J’ai pas de temps à perdre. Je lui ouvre la gueule et verse la bière d’un coup. Il manque de s’étouffer. Obligé de lui faire la respiration artificielle. Une claque pour qu’il reprenne ses esprits et à coups de lattes dans le fion je le propulse jusqu’à sa boutique. Même pas merci ! Soyez bon avec les animaux !
J’ai caché mon t-shirt sous ma parka. Un peu voyant quand même. Superman, dans le civil, il passe inaperçu. Comme moi. J’ai beau zigzaguer, je me fais cogner par les passants inattentifs, les gamins pressés, les mémés myopes. Je crois qu’il vaut mieux que je reprenne un bus pour rentrer chez moi. J’ai besoin de repos. Une journée dans le canapé devant la télé me fera le plus grand bien. Je regarde à travers la vitre du car. On passe devant un garage de réparation d’automobiles. Merde ! L’enseigne ! « A.D. » ! Heureusement, en un seul mot. Pas comme moi « A » devant, « D » derrière. Bon, on peut pas confondre. J’ai rien d’une bagnole. Quand même, cette enseigne, elle pourrait me faire du tort.
Je tire sur le fil d’alarme. Le bus bloque les roues. Je saute en laissant la porte sortie de ses gonds en deux morceaux sur la chaussée. Je me plante devant le garage usurpateur. En trois coups de pieds je défonce la vitrine. J’avise le gérant. J’enlève ma parka pour qu’il voit mon nom flamboyant sur mon torse musclé. Il pige aussitôt. Il me dit qu’il va changer de franchise, et pas plus tard que demain. Je lui dis tout de suite s’il veut pas que je m’énerve. Il tremble un peu mais obtempère.
Le bus continue sa route. Je regarde les rues bondées de passants pressés. Le « Clink » d’arrêt me prévient, je suis arrivé. Je descends en aidant une vieille dame. Elle me fait un sourire en me remerciant. « C’est pas tout le monde qui fait sa B.A » qu’elle me dit. Je lui réponds que c’est tout naturel. Que je suis comme ça. « Alors, vous êtes une exception jeune-homme ! » Exceptionnel ? Je crois qu’elle est dans le vrai.
Oui, parce que moi, « A.D. » je serai toujours là pour défendre le faible et l’opprimé, d’autant plus que l’opprimé, c’est souvent ce malheureux Arthur Dubidon !
Mars 2016.
 
      
 

 
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jean-alain Baudry

C’est une fin d’été 66 comme on les aime en Oléron. Chaude et calme. La mer est un miroir bleu. Entre la plage de Boyardville et l’horizon, juste au milieu, posé comme un décor, le fort Boyard. Un énorme jouet de pierre qui m’a toujours attiré. Depuis le restaurant de la plage que la mère de mon épouse a ouvert après la guerre je contemple ce panorama unique. Cette grande rade formée par la pointe de la Fumée de Fouras, l’île Madame, l’île d’Aix à l’est, et le Fort Boyard au nord. Je suis là, dans le silence de l’après saison. Un de mes jeunes beaux-frères me rejoint. « On tourne un film dans le fort Boyard. »
Un film au fort Boyard ! « C’est une occasion unique de voir un tournage. Demain après-midi, on y va». Je lui demande s’il est partant. Bien sûr qu’il est partant, et son jumeau aussi. On profitera du reflux (la marée descendante) pour, aidé du courant, faire glisser mon petit voilier jusque là bas. Avant de vous parler de notre équipée, un mot du voilier qui a son importance dans l’anecdote que je vais vous rapporter.
Je parlais avec Monsieur Sorlut dont le chantier construisait à l’époque la grande majorité des chalutiers de La Cotinière, et presque toutes les embarcations des ostréiculteurs du Château d’Oléron. Il devait sentir la fin prochaine des bordées de bois et se diversifiait vers la plaisance. Dans son immense hangar du port, outre la construction d’un de ses derniers chalutiers, il restaurait un voilier de course anglais ayant participé à la célèbre « one ton cup ». Il savait que je cherchais un petit bateau de promenade. Il avait dans une de ses vasière un « Star », le fameux petit quillard olympique à deux équipiers des années cinquante. Il verdissait depuis un an et son propriétaire le vendait pour presque rien. Je l’ai eu pour, littéralement, une bouchée de pain. Mais en refaisant le pont je m’aperçus qu’il manquait au bateau un bon mètre ! S’il avait le look d’un Star, il n’en avait pas les cotes. Dès sa mise à l’eau je constatais que l’amateur qui l’avait construit avec beaucoup de soins ignorait tout de l’architecture navale. Ce fier voilier enfonçait son étrave à la moindre accélération, ce qui obligeait l’équipier à écoper sans cesse quand la houle moutonnait. Quant à la barre, elle devenait inopérante si l’on persistait à garder une bonne vitesse. C’est le genre de bateau qui vous en apprend plus en quelques sorties qu’un mois de cours. Mais c’était « mon » bateau !
Nous voilà donc quittant le port de Boyardville. Le voilier glisse doucement sur le Coureau comme un patineur sur un lac gelé. Quelques dizaines de minutes plus tard je mouille l’ancre à une cinquantaine de mètres de l’escalier d’entrée du fort. Je connais l’endroit, je sais qu’elle tiendra sans problème vu la faiblesse de la brise. D’ailleurs le bateau, une fois les voiles ferlées, s’oriente dans le sens du courant. On plonge tous les trois. En cette saison l’eau est agréable. Le fort, je le connais depuis ma première embarcation, un Vaurien (petit dériveur en contre-plaqué). Je me souviens de sa masse impressionnante quand je m’en suis approché, de l’escalier battu par les vagues qui giclaient jusqu’à la « porte » d’entrée (en fait une simple ouverture dans la muraille). Je me souviens de la cour ovale encombrée de nombreux blocs de pierres taillées. Alors que l’ensemble paraissait en « bon » état, je me demandais d’où pouvait venir ces ruines. En visitant, je fus frappé par deux ou trois pièces, côté est, entièrement tapissées, murs et plafonds, de lambris bleus. Je ne me souviens plus si le sol était lui aussi recouvert de plancher. Moi qui croyais, ingénument, que nos anciens vivaient à même la pierre ! Je pense que les films, où l’on nous montrait les seigneurs du Moyen-âge faisant claquer leurs armures de fer sur les dalles des vastes pièces de leurs donjons décorés de rares tapisseries, m’avaient trompé sur la réalité de la vie d’avant. Les films…C’est justement pour l’un d’eux que je venais avec mes deux beaux-frères. Nous étions pieds-nus, en maillots de bain, silencieux. Nous avons longé le tunnel d’entrée. Nous nous sommes arrêtés juste au bout, dans l’ombre, devant la cour centrale.
L’équipe était en plein tournage. Lino Ventura et Alain Delon se tenaient immobiles, bras croisés à quelques mètres. Ils nous tournaient le dos, visiblement absorbés par le spectacle d’un type bondissant d’un bloc de rocher à l’autre. Se camouflant, puis ressortant de sa cachette comme un diable en hurlant : « et maintenant PAN ! PAN ! PAN ! » Il était à demi courbé comme dans les films de cow-boys, ses doigts imitant un révolver pointés vers Delon et Ventura. Tout autour une escouade de techniciens regardait eux aussi la scène les mains dans les poches. Tout d’un coup l’agité se figeât. « C’est quoi ça ? Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Allez, dehors, c’est privé. » Il parlait visiblement de nous. Un grand type s’approcha. Il nous expliqua gentiment qu’on devait quitter le fort. Tout en parlant il nous poussa vers la sortie. J’eu beau dire qu’on ne dérangerait pas, il fut intraitable. En arrivant en haut de l’escalier je rageai. On ne pouvait pas se faire jeter hors de NOTRE fort comme des intrus ! « Impossible. » Le grand type fut surpris. « Pourquoi impossible ? » - « On ne peut pas quitter le fort. On doit attendre la renverse de la marée. » Je suis assez content de ma géniale idée. J’explique l’impossibilité de rejoindre le port de Boyardville. « Nous n’avons pas de moteur et le vent est trop faible pour luter contre le courant. » J’ai fait mouche. Le grand type ne connaît rien à la mer. Il nous dit de patienter, il va consulter le metteur en scène. A son retour il nous autorise à rester : « mais à l’extérieur, sur les marches, et sans faire de bruit. » A peine est-il parti qu’on se colle juste à l’entrée en nous tordant le cou pour essayer de voir quelque chose. D’ici on ne voyait rien mais on entendait tout. Les cris, les coups de révolver, toute l’agitation du tournage. Les prises s’enchaînaient, nous étions comme dans les coulisses. Ça devenait monotone. On en avait assez, sinon vu, du moins entendu. Mais pas question de repartir. La renverse de marée fut notre alibi. C’était maintenant une contrainte.
Nous patientions adossés à la muraille, les jambes allongées sur les marches. Le soleil nous dorait la peau. On profitait  au mieux de cette fin d’après-midi. Soudain, derrière nous, le silence. On tourne la tête vers l’entrée. Alain Delon apparaît suivit par Lino Ventura. Ils se piquent au bout de la plateforme, en haut de l’escalier, regardant vers le large avec en horizon l’ile d’Oléron. Après un silence de décontraction ils échangent quelques mots, puis Lino Ventura faisant mine de découvrir notre voilier : « c’est quoi ce truc ? » - « Et bien, c’est un bateau. » réplique Alain Delon. « Ça un bateau ? » Alain Delon se tourne vers lui : « Oui, c’est le bateau des jeunes. » Il ne nous regarde pas, mais à sa réponse, on devine qu’il a prêté attention à notre présence discrète. Lino Ventura ricane doucement. Alain Delon vient à notre secours : « C’est un petit bateau, mais je pense qu’on aurait été content d’en avoir eu un comme ça à leur âge. » Lino Ventura paraît vexé par la répartie de son camarade de travail. Il ne dit rien, tourne les talons, et le plante là, seul en haut des marches.
Alain Delon reste immobile, l’œil fixé sur l’horizon. Enfin il se retourne. Il nous fait un petit signe de tête. Une complicité amicale. Il rentre dans le fort. Le travail c’est le travail. On ne s’est rien dit. Je crois qu’on s’est compris.
La marée renverse. On plonge. On établit les voiles. Mon voilier glisse vers son port d’attache sur une mer toujours aussi lisse. Pendant ce temps on tourne un film au fort Boyard.
Janvier 2013.
 
 
 
 

 
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Défi
jean-alain Baudry

D’après ce que j’ai entendu dire sur les éditeurs ils ne lisent que la première page des manuscrits qu’ils reçoivent. Il faut donc faire une première page impeccable avec un super style... pas de temps mort... rentrer dans le cœur du sujet tout de suite... ne pas commencer par une description tarte à la crème... pas de portrait... de l’action. Admettons que j’ai réussi ma première page...il faut que la deuxième soit du même jus. Des fois que le lecteur de l’éditeur lise aussi cette page. Ce qui ne doit pas être fréquent. Mais méfiance...on peut tomber sur un vicieux ...ou un méticuleux...ce qui est la même chose. Logiquement le type ou la dame va lire aussi la dernière page. C’est plus délicat. Parce que je ne peux pas faire cette page avant le reste. Quoique...après tout ...c’est le cas de dire. C’est une question de méthode. Un peu d’entraînement et ça doit pouvoir se faire.

De plus n’oublions pas que la première page correspond au début d’un chapitre qui commence toujours à moitié page. Un exemple...Chapitre 1...blanc...blanc... blanc...le texte: Le type sentit derrière lui une présence. Il se retourne. Il ne s’était pas trompé. Sauf qu’il n’a pas eu le temps de voir qui ou quoi. Le ciel lui tomba sur la tête d’un coup. Son nez s’écrasa sur une masse dure qu’il n’identifia pas…etc...etc.Ça cogne...Ça saigne...Ça déménage. Autre exemple: Chapitre 1 blanc...blanc...blanc...La nana poussa un cri de surprise et lâcha la serviette avec laquelle elle tentait de se sécher les cheveux. Elle se trouva derechef à loilpé... s’en suit la description des formes avantageuses de la bandante donzelle.
On peut faire dans le style misérable... Chapitre 1... blanc... blanc... blanc... Il regarde sa mobylette dont le moteur venait de rendre l’âme. Ça fumait. Ça chauffait. Ça sentait le brûlé. Il flanqua un grand coup de pompe dans la bécane maudite. Ce qui la catapulta dans le fossé. Il se retourna. Lança son pouce en l’air. D’un geste impérial. Devant le seul véhicule qui passait. Loupé, il était plein comme un œuf. Une montagne de saloperies sur la galerie. Des matelas. Des cantines. Pas d’autres bagnoles en vue. Pas un camion. Tant pis il avait pas le choix. Quand même cinquante bornes dans ce désert tu parle d’une merde...
Ou bien du sentimental...On aurait dit un tableau de Renoir. La jeune fille avec ses longs cheveux lisses et bien lavés rêvassait devant la petite plage, près du pont qui enjambait le ruisseau chantant sur son lit de galets. Elle portait une robe légère en vichy rose et blanc. Un grand chapeau de paille négligemment abandonné à coté d’elle, complétait cette apparition qui fit monter la chaleur sur mes joues et chatouilla mes oreilles d’un picotement délicieux...
Bon y a que l’embarras du choix. Mais pour la dernière page il faut viser au plus juste. Pas question d’en faire une tartine. S’arranger à n’écrire qu’une demie page maxi. Moins on en fait ...plus c’est facile de ne pas faire de bêtises qui vous recalent inexorablement.
Après ça il n’y a qu’à remplir. « Tu oublis le milieu ? » Non je n’oublie pas mais personne ne le lira chez l’éditeur. « Si, ça arrive, il y a des types qui ouvrent au hasard pour lire une ou deux pages. » Ben là, j’ai pas la parade...

A bien y réfléchir...JE SUIS PAS PRÊT A ETRE EDITER.
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jean-alain Baudry

Un matin, en me réveillant, je m’aperçut que j’étais devenu riche. Comment cela était arrivé, je n’en sais rien, si je le savais, ça fait longtemps  que je l’aurais mis en pratique. Bref, ne boudons pas notre nouveau bonheur, puisque richesse il y a, profitons en pleinement. Je réfléchis, que fait une personne riche à son réveil. Je puise dans mes souvenirs cinématographiques. Elle déjeune. Pour cela elle sonne le groom de l’hôtel ou son majordome. Je ne suis pas à l’hôtel mais dans mon lit, et aucun appareil à porté de main pour sonner quiconque. J’appelle « Majordome », pas de réponses. La fortune m’est tombée dessus brut de tous les attributs qui vont avec. Ça me gâche la première impression.
Ceci dit, c’est l’heure du déjeuner, et j’ai faim. Dans les feuilletons télé, chez les gens riches, la table de la cuisine, ou celle de la terrasse, est encombrée des éléments du petit déj, café, orangeade, œufs frits, tartines de confitures, céréales diverses. La famille est attablée, chacun racontant ses projets pour la journée. L’acteur principal arrive après tout le monde, majestueux dans son look d’individu important et pressé. Tellement pressé qu’il avale à la va vite une gorgée de café noir en se dirigeant vers son véhicule pour aller pédéger en centre ville. Moi, j’ai rien de particulier à faire, la table de ma cuisine est nette de toute vaisselle, je n’ai même pas une goutte de café de prête. En moins de trois quarts d’heure, j’ai préparé les œufs, les tartines, les céréales dans un bol de lait froid, j’ai fait griller du jambon entrelardé, le café chante dans la machine et son odeur se répand dans la pièce. A table ! Un régal. Quel plaisir d’être devenu riche, le contenu du frigo est entièrement devant moi, quelle importance ! Tout à l’heure j’irai jusqu’au sup pour le remplir.
Ça fait bien une heure que je suis après mon déjeuner, j’ai pas l’habitude, ça me charge l’estomac, j’arrête. Je replace les restes dans le frigo, la vaisselle sale dans la machine, un coup d’éponge, zut ! Il est presque midi. Je fais mentalement mes comptes, j’ai englouti deux œufs, une tranche de bacon, un bol de céréales, une grande tasse de café et une tartine de confiture d’oranges amères. Ça va, je suis toujours aussi riche. Il est temps que j’aille dépenser quelqu’argents dans la grande surface d’à-côté.
J’ai pas fait de liste, je pousse mon caddie en badant. Un ordinateur neuf ? Trop de boulot pour la mise en route. Un vélo tout terrain ? Une autre fois. A des baskets ! Les miens prennent l’humidité, c’est le moment ou jamais. J’ai pas d’autres idées pour le moment. Je continue ma visite, rayon vins, mille quatre cent balles la bouteille, j’avais jamais fait attention qu’ils en avaient à ce prix. Ça c’est une vraie dépense de gens riches, une fois bue, dans la journée, il reste plus rien des mille quatre cent francs, on voit le type qui a les moyens. Je la pose dans le caddie à coté des chaussures. J’y ajoute un camembert et une baguette, le vin tout seul j’aime pas trop. Il faudra que je m’habitue. A la télé ils le boivent en apéritif. Ça, j’ai du retard, question éducation. S’ils repassent Dallas, je ferais attention au décor et à la manière qu’ils ont de se tenir. Je passe à la caisse, pose consciencieusement mes achats sur le tapis roulant, je tends ma carte de crédit.
REFUSÉE ! « C’est pas possible ! Je suis riche depuis ce matin. »
« Votre carte n’a pas l’air d’être au courant. Vous avez un autre moyen de payement ? »
Je sors mon porte-monnaie, j’étale les pièces dans ma main, il y a de quoi payer le fromage et la baguette. Je laisse le reste sur le tapis. En rentrant chez moi je me demande ce qu’il a bien pu se passer. Il faut que je téléphone pour dire que je reviens bosser demain matin.
Dommage ! Ça me plaisait bien d’être riche !

 
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