La vie de "rêves" d'Arthur Dubidon...

de Image de profil de jean-alain Baudryjean-alain Baudry

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État civil : Nom, Dubidon ; prénom, Arthur, aîné de la fratrie. Mon père ne voulait que des garçons. Le deuxième née fut une fille ! État civil : Nom, Dubidon ; prénom Benoîte ! Pourquoi pas Benoit ? Ben parce que c’était une fille pardi. Troisième enfant ; Ma mère enceinte, il était en déplacement à l’étranger. Retour, crash ! Tous morts ! Il avait, avant de partir choisi le nom du futur nouveau-né. À l’époque pas d’échographie. Il s’est donc décidé pour un prénom « neutre ». Du genre Claude, Dominique, etc. Ce fut Camille. Plus élaboré, plus snob. Plus « historique » ! Mais, hélas, très ambiguë. De ce fait je n’ai jamais su si Camille était du sexe masculin ou féminin. Il faut dire qu’à sa naissance j’étais tout petit… Ensuite, personne n’y a fait allusion, devant moi tout du moins. Mon père mort, ma mère n’a plus eu de rejetons. De toute façon elle n’aurait pas pu en avoir vingt-six pour épuiser l’alphabet. Trois enfants, A, B, C, Dubidon…

Au moment où j’écris, je ne sais ce que sont devenus Benoîte et Camille. Ma mère aujourd’hui décédée était le seul lien entre nous. Je n’ai pas eu le courage de fouiller sur la toile. Autre chose à faire ? Fainéantise ? Je penche pour la seconde hypothèse. En fait ces prénoms ne m’ont jamais posé de problème. C’est comme le temps, il pleut, je m’abrite, il fait beau, je sors prendre le soleil… Par contre Dubidon, ça été lourd à porter. En récré, il y avait toujours un « copain » pour chanter le refrain à la mode : « vous connaissez ma ville ? Elle s’appelle Bidon ; Bidon, bidon, bidonville, vivre là-dedans c’est coton… » Nougaro ! Je t’ai haï ce jour-là. Ça a remis ça avec Souchon : « Bidon ! J’suis bidon… » Les demi-dieux de la poésie m’en voulaient, personnellement. Et aucune divinité pour venir à mon secours. Pire, Un jour, en classe de français, je sors une fine plaisanterie à l’encontre du prof. Rire général. Le prof marque un temps d’arrêt, se tourne vers moi, et dans un rictus : « Dubidon, vous pensez que votre plaisanterie a fait mouche. Je vois que vous buvez du petit-lait. » J’ai pas supporté. Si, j’ai supporté. La classe éclatait bruyamment. Je me suis ratatiné. Aussi mou qu’un petit suisse qu’on balance à travers le réfectoire. Splash sur le mur ! Ce jour-là j’ai regretté ne pas être Superman, ou quelques héros de légende, pour faire taire tous ces minables.

Adulte, j’étais encore dans le même état d’esprit. Je traînais Dubidon comme Causette ses seaux d’eau. Une corvée journalière. Que faire ? Accepter mon triste sort ? La malédiction des dieux ? Faire le « mort » ? Se débattre ? Hurler dans la nuit comme un chien poète ? Ou biaiser, trouver la faille, le joint, retourner la carte, transformer Dubidon en gloire ? Les machines modernes permettent de trouver la source. Clic, clic. Normandie ! C’est pas possible. Je suis damné ! Le remède pire que le mal. « Le débit de l’eau, le débit de lait… » Encore ces putains de demi-dieux qui m’envoient leurs musiques dans la tête. Tel Hulk je me concentre. Je me transforme. Je ne suis plus le petit qui fait rire sans le vouloir. Je suis le justicier violent qui va mettre tous ces malotrus à terre, les écrabouiller, les exterminer comme dit notre président. Je sors ma botte secrète : « A.D. »

Comme aux USA « J.R », ici je serais « A.D ». Je me lèverai le matin, j’enfilerai mes santiags, j’avalerai un café fumant, crierai un « Bye » à la compagnie et j’enfourcherai ma Harley Davidson pour aller en ville diriger mon équipe de bras cassés dans la boîte où je bosse depuis, depuis tellement longtemps…

J’arrive, ils sont tous là. Le « leader » du petit groupe est en train de me singer. « Voilà la dernière d’A.D.- A.D. comme à le débile ! » Et tous ces cons de rire aux éclats. Je me retrouve dans la classe du prof de français. Mais aujourd’hui je ne me ratatine pas. Je rentre dans la pièce. Silence de mort. Et pour cause, ils sont tous par terre, étalés comme des crêpes chaudes. J’en pousse un du bout du pied. Pas de réaction. Il est bien passé de vie (minable) à trépas (à peine plus glorieux). Les autres pareils. J’avance jusqu’au leader. Il respire encore. Péniblement. Je lui flanque un grand coup de latte dans la tronche. Out le mec ! Bon j’ai plus qu’à aller voir le patron pour qu’il réembauche une équipe. Mais pas des guignols comme ceux-là. Le boulot de la journée, je vais m’y coller, seul, pas de problème. J’abats facilement le travail de dix gars. Surtout des minus comme les ectoplasmes qui commencent à pourrir sur le sol. Avant, un peu de rangement. J’avise une palette avec encore dessus un sac vide ayant servi à transporter du sable. Je balance tous ces déchets dedans. Je sors le porte-palettes, je glisse les dents sous le bois. Et hop tout dans la benne prête à partir à la décharge. Ouf ! Une bonne chose de faite.

L’équipe est au grand complet. Manque personne. C’est assez rare. Sur mon bureau une note du patron. Je suis en retard sur le planning. Je regarde mes gars. Je leur dis qu’il faut en mettre un coup. Je perçois des clins d’œil dans mon dos. Bof ! J’ai l’habitude. De toute façon l’essentiel c’est que le travail soit réalisé dans les temps. Téléphone ! C’est le patron. Il m’attend de suite.

Il est derrière son bureau comme un bouddha poussif. La graisse déborde de sa chemise et se répand sur son pantalon. Ses joues dégoulinent sur le col de sa veste. Il clope et la cendre tombe sur le sous-main rappé qui « orne » son bureau. Il ouvre sa bouche bavante pour dire… Pas le temps d’écouter. Je lui flanque une mandale en pleine poire. La tête dévisse. Le sang gicle sur le dossier de son fauteuil directorial. Je balance un coup de pied dans le bureau. Les dossiers épars volent à travers la pièce. Le corps sans tête s’effondre sur le tapis dégueulasse qu’aucun aspirateur n’est venu nettoyer depuis qu’on l’a posé sur le parquet. Je ramasse le téléphone : « Allô ! Le siège ? Votre directeur est indisponible, pour longtemps. En fait il vient de démissionner. Oui il précise que c’est moi qui le remplace. Bon, j’attends le contrat. C’est ça, par mail. Je raccroche. J’appelle le service de nettoyage. Pendant qu’ils s’activent je retourne voir mes gars. Ils bossent comme des dingues. Braves petits ! Je leur annonce ma promotion et une augmentation de salaire. Ça roule !

« Entrez ! » Je reste debout près de la porte. « Asseyez-vous. » Je pose une fesse sur la chaise la plus loin du bureau. « Bon, ce que j’ai à vous dire n’est pas pour me plaire. J’ai reçu des consignes de là-haut (il montre les étages supérieurs), votre service est déficitaire. On en est à nous demander s’il faut réduire la voilure ou reconsidérer l’organigramme. Pour vous, ça ne change rien. J’ai la pénible obligation de vous faire part d’une demande de démission que vous devez me déposer sur mon bureau d’ici… Un quart d’heure. Le temps de la rédiger. Prenez cette feuille. Écrivez… « Je soussigné Arthur Dubidon, demande que me soit accordé le droit de démission que m’autorise le règlement intérieur de l’entreprise. Ce à partir de ce jour, à l’heure où je dépose cette note sur le bureau de Monsieur le Directeur. Fait, la date. Je vous dispense de votre préavis. Vous pouvez donc passer à la compta. Votre feuille de paye est prête avec le chèque d’indemnités. » Dehors, je regarde la feuille de paye. Bon, j’ai de quoi tenir un moment. J’avise un autobus, il pourra me déposer dans le centre, pas loin du service des chercheurs de boulots. Faut pas que je fasse le mariole.

La fille a une gueule pas possible, et je vous dis pas la taille de son cul ! Quoique je ne vois pas tout, elle est à moitié cachée par son ordi. Elle a pas intérêt à me chambrer. Je suis pas d’humeur. En plus j’ai attendu ce putain de bus sous la pluie. J’entends pas ce qu’elle me demande mais je devine qu’il faudra que je repasse. J’hésite, soit j’explose son bureau, soit je lui ratatine sa tronche. À voir les types autour de moi je me dis que ce ne sont que de pauvres victimes. Et que c’est pas sûr qu’ils soient contents de me voir en colère. Même s’ils ont l’envie de faire ce que je m’apprête à faire, tout casser… Calmos ! Y a des moments où ça sert à rien d’endosser le costume de superman.

J’ai mon dossier sous le bras. J’ai plus qu’à attendre trois semaines pour voir s’ils m’offrent un boulot dans mes compétences. À moins qu’ils ne m’envoient au recyclage. J’ai pas fait cent mètres que je tombe sur une boutique de décorations de t-shirts. Je rentre. Je demande qu’on me couse un « A » sur la poitrine et un « D » dans le dos. « A, comme avant, et D comme dans le dos » ricane le type au comptoir. Je dis rien, mais quand je serais identifié, il ne perdra rien pour avoir attendu ce connard. J’ai choisi un t-shirt « bleu super man » avec les lettres en rouge vif. Sûr que c’est la classe. Je jette un œil dans le miroir à valoriser la clientèle. C’est bon, je suis au top ! Le gars à la caisse ricane toujours. Peut-être un réflexe de bon vendeur envers le client roi ? Je paye et je m’en vais. On peut pas être LE justicier de service vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et puis, avec mon nouveau vêtement j’ai plutôt envie d’être cool, gentil quoi.

J’ai dit au gars : « t’as fait du bon boulot, je t’offre une bière. » Je l’attrape par la manche pour le traîner jusqu’en face, au troquet, pour lui payer la consommation. Il s’accroche à son comptoir. Appelle au secours en se retournant vers l’atelier de déco. Je lui flanque une baigne. J’agrippe le col de sa veste et je le traîne à travers la rue. Je l’installe sur une chaise en fer de la terrasse. Je commande deux bières. J’ai pas de temps à perdre. Je lui ouvre la gueule et verse la bière d’un coup. Il manque de s’étouffer. Obligé de lui faire la respiration artificielle. Une claque pour qu’il reprenne ses esprits et à coups de lattes dans le fion je le propulse jusqu’à sa boutique. Même pas merci ! Soyez bon avec les animaux !

J’ai caché mon t-shirt sous ma parka. Un peu voyant quand même. Superman, dans le civil, il passe inaperçu. Comme moi. J’ai beau zigzaguer, je me fais cogner par les passants inattentifs, les gamins pressés, les mémés myopes. Je crois qu’il vaut mieux que je reprenne un bus pour rentrer chez moi. J’ai besoin de repos. Une journée dans le canapé devant la télé me fera le plus grand bien. Je regarde à travers la vitre du car. On passe devant un garage de réparation d’automobiles. Merde ! L’enseigne ! « A.D. » ! Heureusement, en un seul mot. Pas comme moi « A » devant, « D » derrière. Bon, on peut pas confondre. J’ai rien d’une bagnole. Quand même, cette enseigne, elle pourrait me faire du tort.

Je tire sur le fil d’alarme. Le bus bloque les roues. Je saute en laissant la porte sortie de ses gonds en deux morceaux sur la chaussée. Je me plante devant le garage usurpateur. En trois coups de pieds je défonce la vitrine. J’avise le gérant. J’enlève ma parka pour qu’il voit mon nom flamboyant sur mon torse musclé. Il pige aussitôt. Il me dit qu’il va changer de franchise, et pas plus tard que demain. Je lui dis tout de suite s’il veut pas que je m’énerve. Il tremble un peu mais obtempère.

Le bus continue sa route. Je regarde les rues bondées de passants pressés. Le « Clink » d’arrêt me prévient, je suis arrivé. Je descends en aidant une vieille dame. Elle me fait un sourire en me remerciant. « C’est pas tout le monde qui fait sa B.A » qu’elle me dit. Je lui réponds que c’est tout naturel. Que je suis comme ça. « Alors, vous êtes une exception jeune-homme ! » Exceptionnel ? Je crois qu’elle est dans le vrai.

Oui, parce que moi, « A.D. » je serai toujours là pour défendre le faible et l’opprimé, d’autant plus que l’opprimé, c’est souvent ce malheureux Arthur Dubidon !

Mars 2016.

 

      

 

 

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