Gratuit c'est moins cher. Mais en a-t-on pour son argent ?

de Image de profil de jean-alain Baudryjean-alain Baudry

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J’ai acheté une liseuse électronique. Pratique, toute une bibliothèque à portée d’un clic. Des livres payants et oh surprise ! Des livres gratuits… Quand c’est gratuit, c’est moins cher ! Je clique. Un polar signé par un Angevin. Mauvaise pioche. Cet auteur écrit comme il parle (une bonne note) mais l’orthographe et même la grammaire est très déficiente. Il écorche des mots et pas une page sans fautes. L’histoire ? Un peu juste question scénar. Avec une fin carrément délirante dans le mauvais sens du terme. Bon, c’était gratuit. Deuxième pioche, je suis méfiant, je commence par un extrait, deux pages, c’est mieux question style. Je clique. Erreur, ce n’est qu’une courte nouvelle qui vous incite à acheter les ouvrages de cet auteur. Ça ne m’intéressait pas, le genre « fantaisie » n’est pas de mes lectures. Je me dirige vers le payant. Pas de surprise, j’ai vu une pub à la télé, l’auteur était convainquant. À côté de la couverture, une autre, celle de son précédent bouquin. Moins cher parce que plus ancien. Je clique en m’apercevant que les livres numériques sont parfois plus chers que les poches ! Bon, dans ce cas, pas de poche, pas de regrets.

Il me vient un souvenir à propos de gratuité. C’était en Dordogne où je passais des vacances chez des amis de mon père. L’épouse, Régine, réservait quelques chambres pour des pensionnaires. J’en étais un, l’autre, cette année-là était stagiaire chef de gare. Il venait du pays basque et, avant de monter en grade dans sa région, avait une période de formation dans un bled où les trains passent sans s’arrêter. Sauf les dessertes matin, midi et soir, pour les qui vont travailler en ville. À table, il nous interrompt, il ne tenait plus sur sa chaise, il avait à dire quelque chose d’extraordinaire. Un voyageur faisait le poireau devant le portillon de sortie, son billet à la main pour que le chef de gare vienne le composter (on est fin des années cinquante). « Chez nous, à Bayonne, on court après les gus qui s’éclipsent en passant par-dessus les barrières… Parce que beaucoup n’ont pas pris de billets… » On parle de tout et de rien, la conversation dévie sur les grandes voix de l’époque. J’ai un copain qui était le cousin de Luis Mariano, et il n’en disait pas de bien. L’ingratitude avait l’air d’être son quotidien. On bifurque sur Guétary (ou Dassary, je ne me souviens plus quel est le ténor qui jouait dans Ramuncho). Notre chef de gare stagiaire avait assisté à un concert de cette vedette de l’époque. « C’était un concert gratuit, en plein air. Il a été sifflé, il est parti sous les huées… » - « Vous avez sifflé un chanteur qui donnait un concert gratuit ? » - « Et alors, c’est pas parce que c’est gratuit qu’on doit entendre un type qui chante faux ! Vedette ou pas ! » Pour lui la gratuité ne devait pas être synonyme de médiocrité. Au Pays Basque on est fier !

Bonne leçon ! En y repensant ça me fout le bourdon. Je ne suis pas ténor, juste un petit gratte-papier, un pisse-copie, un qui se croit auteur. Alors il veut que ça se voit. Il imprime une nouvelle que dans sa tête il voyait comme un roman (Amélie Nothon ne fait pas plus long). Vente ? Rien, ou presque. Par contre tout le monde le félicite. Ils ont lu le service de presse que j’ai distribué. Parce que gratuit, on n’ose pas en dire du mal, être convivial, peur de vexer... Puisque payant ça ne marche pas essayons un site Web. Mais la nouvelle est trop longue, je veux appâter l’éventuel lecteur en la découpant en tranches fines. Et là, j’ai la preuve de mon insignifiance. Quand on publie un texte, on ne sait pas si le lecteur qui a cliqué est allé jusqu’au bout… Aujourd’hui je sais. Plus de quatre cents lecteurs pour la première tranche, et l’effondrement… À peine une vingtaine pour la deuxième. Je ne sais même pas si les quatre cents premiers ont été jusqu’au bout de cette tranche ! Même gratuit, je n’ai eu presque pas de lecteurs… Pas étonnant que payant j’en ai eu si peu !

Un site gratuit pour les auteurs. Juste pour conforter leurs égos ? Pour avoir l’air de ne pas écrire « dans le vide ». Pour ne pas être « les poètes maudits ». Pour ne pas dire « c’est le public qui n’a rien compris ». Hélas ! Même gratuit je suis obligé d’accepter la pénible réalité. Je ne suis pas Zola. Pas même un auteur sélectionné par l’édition, la vraie. Juste un dilettante qui passe le temps…

Excusez-moi si je vous ai fait perdre le vôtre, de temps…

Jab, Mai 2016.             

 

 

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