Lettre d'un cancre à Daniel Pennac...

J’ai, dans ma rubrique « mes souvenirs d’enfance », écrit sur ma scolarité en fin de primaire. En voici des extraits :

(Lettre d’un cancre à Daniel Pennac.)

J’ai commencé la lecture de « Chagrin d’école » de Daniel Pennac (il a eu le prix Renaudot 2007). Je l’ai démarré par la fin. Nico, mon épouse, avait laissé le bouquin sur la desserte pour aller bavarder avec ses voisins. J’ai ouvert le livre à la page 268. Là où était le marque-page. Il restait une trentaine de pages avant la fin. Je les ai lues d’un trait. Ça m’a fait ressurgir des souvenirs d’écoles, et en particulier de ma « cancritude ».

Daniel Pennac a beaucoup souffert d’être traité de cancre. De se voir comme cancre. De vivre en tant que cancre. Il pense que tous les cancres souffrent comme lui. Eh bien, pas moi ! Ce n’est qu’à posteriori que j’ai eu conscience d’avoir été un cancre durant les années de « primaire » à Bordeaux. Même maintenant je n’ai aucun souvenir des études sur lesquelles j’étais censé m’appliquer. Aucun souvenir de leçons, de devoirs, mais ai-je appris une seule leçon, ai-je fait un seul devoir ? Peut-être, mais je n’en ai aucun souvenir. Pas plus que des « maîtres » et de leurs cours. Je me souviens des escaliers de l’école Paul Bert, de la cour de récré et de nos jeux, du réfectoire, des WC, sales la plupart du temps, un peu de certaines classes, mais rien de l’enseignement ! C’est l’époque où j’allais à l’école « parce que c’était comme ça ». Je n’y allais pas la peur au ventre. La preuve, je chantais durant tout le trajet. Je m’amusais avec le torrent du caniveau les jours de pluie. Et je rentrais chez moi aussi insouciant qu’à l’aller. Je me souviens des illustrés que mon père me ramenait en débauchant. Il passait par le journal (communiste) en face du sien (La Nouvelle République) pour prendre les illustrés qu’il diffusait. C’étaient mes seules lectures, des illustrés !

Revenons à ma « cancritude ». Je n’en avais pas conscience, comme je l’ai dit plus haut. Mais j’en ai eu la révélation le jour où, en CM2, l’instit nous a lu la liste de SES présentés à l’examen d’entrée en 6éme. À la fin de sa lecture, je lève le doigt : « oui, Baudry ? » - « Monsieur, vous n’avez pas dit mon nom ! » La classe est parti dans un grand éclat de rire. Je ne m’en suis même pas offusqué ! Quelques jours plus tard, je me trouve dans le bureau du directeur de l’école Paul Bert de Bordeaux. Assis sagement à côté de mon père. En sortant, sur le trottoir, mon père me demande : « tu as entendu ce qu’a dit le directeur ? » - « Non. » - « Il a dit que tu étais juste bon à tailler des pierres. » Tailler des pierres ! Mais c’était chouette. Tous les jours je passais devant le chantier de la cathédrale. Les artisans d’art qui sculptaient les blocs de calcaire pour façonner des gargouilles, des chapiteaux, et d’autres moulures toutes plus belles les unes que les autres m’enthousiasmaient. Voilà un métier que j’aimerai faire, quand je serais grand. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris que le directeur pensait que j’étais juste bon à casser des cailloux sur le bord des routes. Comme le cantonnier de la chanson que j’avais incarné lors d’une fête de l’école maternelle. « Et qui cassait, et qui casait, des tas de cailloux… »

Et puis, j’ai été, encore une fois, malade. Ce qui m’a conduit à allonger mes vacances d’été. Allongement que j’ai passé en courses dans les bois, en lectures des albums d’or de ma petite cousine. Petits bouquins cartonnés avec, sur chaque page, une grande image et une seule ligne de texte. Mais rien de scolaire… La rentrée était faite depuis deux mois, mon père m’emmène voir le directeur de l’école d’Arcachon où il voulait m’inscrire. Cette année je devais la passer chez ma tante dans cette station balnéaire. L’école était, et est toujours, dans la ville d’été. Nous, nous logions dans une villa de la ville d’hivers, sur la grande dune boisée de pins. Le directeur écoute mon père. Il me fait asseoir à un bureau de la première rangée. Me fait faire une dictée, un problème, une très courte rédaction, me pose quelques questions, et conclut : « Je le présenterais à l’examen d’entrée en 6éme, sans problème, sauf pour l’orthographe. » Voilà, quatre mois avant j’étais un cancre, quatre mois après des bains de mer, des courses en forêt, des lectures de maternelle, j’étais devenu apte à me faire présenter en 6éme !

Édifiant non ?

Jab mai 2016.

 

 

 

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