Canicule

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On était en août et il faisait une chaleur caniculaire. Toutes les discussions tournaient autour de ça. Chacun y allait de son petit texte de loi qui, interprété de manière suffisamment capillo-tractée, pouvait laisser penser que nous avions le droit de nous barrer puisqu’on avait dépassé les trente-cinq degrés. Moi, j’essayais juste de survivre. J’avais piqué un ventilo aux Services Généraux. Je constatais que, depuis douze ans que j’étais dans la boîte, la climatisation était encore « en réparation ». Que le prétendu numéro un mondial de l’énergie ne parvienne pas en plus de dix ans à climatiser un bâtiment me laissait perplexe. Surtout que, de manière curieuse, au septième étage – l’étage de la Direction –, la climatisation fonctionnait très bien et n’avait jamais été en panne. Je ruminais tranquillement contre nos fils de pute de dirigeants, puis je décidai d’aller m’isoler avec mon PC portable dans une salle de réunion climatisée. J’allai donc me poser en salle « Uderzo ». Qu’une société industrielle comme la nôtre ait décidé de nommer ses salles de réunions du nom d’auteurs de bandes-dessinées ou de cuisiniers plutôt que de grands ingénieurs ou industriels me confortait dans le fait que nous étions dirigés et encadrés par une bande de crétins dégénérés. Il n’aurait pas été compliqué d’aller chercher quelques grands noms français ou même, si nécessaire, internationaux. Mais non. L’équipe communication avait trouvé plus « frais » et « cocasse » que l’on puisse réfléchir en salle « Alain Ducasse ». Quelle bande d’abrutis. Mais au moins – curieusement, la communication n’avait pas menti sur ce point – j’étais au « frais ». Je me laissais délicieusement saisir par l’air glacé. Bien sûr, je n’étais pas le seul à avoir eu cette brillante idée. Après quelques minutes que je passais totalement concentré sur le bonheur climatisé, je me rendis compte que j’étais tombé dans une sorte de réunion de femmes enceintes qui parlaient toutes – évidemment – de bébés. L’enfer sur terre, donc. Je tentai maladroitement de m’esquiver, mais je fus retenu par Isabelle qui voulait mon avis sur une liste de prénoms pour son bébé. Elle hésitait entre « Abélard » et « Aodren ». Je lui dis gentiment que le meilleur service qu’elle pourrait rendre à son enfant serait de penser à ses futures années de loose au collège et de puberté, où un nom banal comme « Julien » serait sans doute très bien pour voler sous les radars des connards qui ne manqueraient pas de se foutre de la gueule d’un « Abélard ». Chercher un nom original pour son enfant n’était à mon sens qu’un pur délire narcissique chosifiant et égocentrique : « Regardez comme il est original mon enfant, regardez comme je suis originale comme maman ! » Mais il est vrai que je n’y connais rien aux enfants, et que tout ce qui gravite autour ne m’intéresse pas. En fait, si je devais faire une synthèse sous la torture, je serais bien en peine de dire autre chose que les bébés boivent du lait et qu’il faut souvent les changer. Devant ma réponse que je n’avais pas voulue cinglante mais sincère, Isabelle dévissa. Je pus me rapprocher de la porte, mais Clémentine me rattrapa avec un sourire béat. Est-ce que par hasard je n’avais pas envie de toucher son ventre ? Valerian était en train de bouger ! J’allais dire non lorsqu’un voyant d’alerte nucléaire s’alluma en périphérie de ma vision : ce n’était pas une question. Je posai timidement une main sur le tissu tendu de sa robe, essayant de réprimer mon aversion. Effectivement, ça bougeait. Je pouvais comprendre l’émotion, simplement, je ne la partageais pas. Je fus sauvé par Evelyne qui rappliqua pile à ce moment-là : les femmes enceintes adorent leurs congénères, aussi Clémentine fut ravie qu’Evelyne se joigne à notre petite sauterie. J’en profitai pour m’exiler pour de bon, direction la salle « Gaston ».

En chemin, je passai devant l’accueil, et je notais mentalement que la grosse s’était fait une couleur. J’imagine qu’arrivé à un certain stade de la vie, c’est une sorte de substitut au bonheur.

Je me posai enfin au calme.

On était en milieu d’après-midi et je n’allais certainement pas jouer les prolongations. Je m’attelai donc immédiatement à ne rien faire. Je glandouillais sur internet comme cela me semblait nécessaire. Un article sur le premier ministre et l’intégration des minorités me rappelait à quel point nous étions dirigés par des politiciens véreux qui nous demandaient sans cesse de vivre ensemble alors qu’eux ne vivaient tranquillement qu’entre eux. En soupirant, je jetai un œil sur ma voisine de droite du service mécanique ; elle était tellement belle qu’elle rayonnait comme une bombe mégatonnique. Mon voisin de gauche en revanche puait la clope et était recouvert de pellicules tellement grosses que ce n’était même plus des pellicules mais des copeaux de parmesan. J’hésitai à changer de place. Je pris cependant mon mal en patience en continuant de glander sur mon PC. Mais c’est épuisant, internet : tu as à peine fini de ne rien avoir à foutre d’un truc inutile lu sur un site de merde que déjà il faut ne rien avoir à foutre du truc suivant. Je laissais donc traîner mes oreilles en attendant. J’appris que Grégory, un jeune con arrivé depuis à peine huit mois après un master de chimie, partait au Cost sous la direction de Virginie. J’essayais de comprendre la logique de nos RH qui recrutaient un chimiste qui n’en avait de toute évidence rien à foutre de la chimie et qui le laissaient partir à un poste pour lequel il n’avait de toute évidence ni compétence ni expérience. Je me fis la réflexion que moi non plus je n’avais aucune compétence ni expérience à mon poste, mais la différence est que moi je n’avais pas choisi ma mutation, alors qu’il était manifeste que Grégory, si. En voyant le « taux de mutation » effarant de mes collègues, qui ne restaient jamais en poste plus de dix mois – nouvelle performance de nos RH je suppose –, je me dis que pour eux ma carrière devait leur faire l’effet d’une sorte de continuum espace-chiant. Mais je n’en avais rien à foutre. Je me replongeais dans l’actualité via mon PC. Le ministre de l’écologie annonçait qu’il allait falloir réduire la part du nucléaire à cinquante pourcents d’ici 2030. Je me demandais pourquoi cinquante et pas quarante-neuf virgule deux ? La réponse était simple : le chiffre cité n’était basé sur aucune réalité, il n’y avait derrière cette annonce aucun choix technologique, industriel ou financier. Une publicité attira mon attention ; il était question d’un cupcake aux algues et au phytoplancton. C’était parfaitement grotesque mais je comprenais bien que le marché de l’alimentaire avait besoin de nouveautés et que, l’être humain n’étant que ce qu’il est, il s’ensuivait forcément tout un tas de conneries comme les algues ou le gluten-free. Au fond de la salle, l’équipe de course à pied s’était réunie pour discuter d’une nouvelle marque de caleçons sans couture et de la valeur énergétique des nouveaux gels débarqués sur le marché. Antoine expliquait sa technique de déroulé du pied. Jérôme relança le débat sur la nécessité ou non de s’étirer à froid tandis que Michel militait pour aller faire un petit run de décrassage de la veille. Je décidai que j’en avais assez entendu pour la journée. Rentré chez moi, je savourais avec un bonheur infini ce moment délicieux où tu te mets en slip devant la télé avec un coca.

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