Embellie

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Ça allait mieux.

Enfin, pas pour moi, mais pour Greenpower.

Notre principal concurrent, l’américain Westinghouse, n’allait pas bien. Il avait été racheté par Toshiba. Et Toshiba était en train de déposer le bilan. Ou, plus précisément, la filière nucléaire de Toshiba – l’ancien Westinghouse, donc – était en faillite. Deux réacteurs AP-1000 – le concurrent de notre RFPR – venaient d’être abandonnés en Caroline du Sud malgré les neufs milliards de dollars déjà dépensés.

C’était bon pour nous.

Enfin, peut-être.

Pas tout à fait.

Car si à court terme la faillite de Westinghouse et l’abandon des AP-1000 pouvaient nous être bénéfiques, la faillite du géant américain devenu japonais ne pouvait pas ne pas nous interroger. Fukushima était passé par là. Le prix du gaz naturel et du gaz de schiste était au plus bas. Le charbon était encore là. La cote du nucléaire, elle, flirtait avec le trépas. Certes, certains clients encore confiants dans la fission et hésitants entre le RFPR et l’AP-1000 allaient peut-être nous passer commande. Mais si notre concurrent était en déroute, ce n’était pas parce qu’ils avaient été mauvais et que nous, nous avions été bons.

Non.

C’était toute la filière du nucléaire qui était sur la sellette. Les communiqués de presse de Greenpower faisaient donc attention à ne pas trop essayer de trop nous en mettre plein les mirettes. Dans la foulée de la défaite de Westinghouse, nous avions vendus deux RFPR en Angleterre. Mais pour ce faire nous avions eu besoin des Chinois, qui finançaient un tiers du projet mais ne partageraient contractuellement que dix pourcents des pertes potentielles. Et nous, nous nous étions contractuellement engagés à les aider à implanter en Europe le Hualong One, leur réacteur national. Trente pourcents moins puissant que le RFPR mais cinquante pourcents moins cher. Bref, nous avions laissé le loup entrer dans la bergerie. Nos comptes allaient mieux sur le court terme, nous venions de faire de considérables entrées de cash, mais les coûts dérapaient déjà alors même que le premier béton n’avait pas encore été coulé, et notre nouveau ministre des finances fustigeait notre gouvernance.

À côté de ça, de nombreux analystes insistaient sur le fait que les courbes des coûts des énergies nucléaire et renouvelables étaient en train de se croiser. La discussion était sans fin, chacun accusant l’autre de travestir les chiffres. Certains disaient que le renouvelable était déjà moins cher que le nucléaire, d’autres affirmaient bien sûr que c’était le contraire ; certains l’admettaient mais pointaient du doigt les coûts masqués du démantèlement des centrales et du stockage des déchets. Les partisans du nucléaire rétorquaient que ces coûts n’étaient pas du tout masqués mais bel et bien provisionnés ; des économistes leur répondaient que tout ça était très exagéré. Les coûts provisionnés ne l’étaient selon eux pas assez, et encore, sur la base de projections totalement sous-estimées.

Moi, je ne savais pas.

Je savais calculer un flux de neutrons, pas analyser des stock-options. Et il me semblait qu’une bonne partie de tous ceux qui l’ouvraient ne maîtrisaient pas non plus leur sujet. Il devait bien y avoir quelqu’un, quelque part, qui avait les bons chiffres et qui était capable de tracer les bonnes courbes pour aboutir aux projections factuelles les plus consensuelles pour l’avenir de notre économie et de notre planète. Mais ce quelqu’un, qui était-il ? J’avais peut-être ses travaux sous les yeux, mais comment savoir lequel était-ce dans cet imbroglio de mes deux ?

En attendant, on nous expliquait que tout était nominal, que les RFPR anglais iraient tranquillement au bout du chemin et que nos comptes allaient enfin aller bien. L’an passé nos dirigeants avaient annoncé que nous avions cinq milliards de dettes, mais que tout était ok car un autre groupe français allait nous racheter. Alors, je m’étais renseigné. L’autre groupe, c’était PDF, et ils avaient, eux, quarante milliards de dettes. J’avais donc naïvement posé la question : comment un groupe encore plus déficitaire que nous allait pouvoir nous empêcher de toucher le fond ? On me répondit que la dette n’était pas un problème, car PDF appartenait à l’État, et que de toute façon la dette de PDF n’était pas une vraie dette. J’avais bien essayé de rétorquer que nous aussi nous appartenions à l’État, et que nous aussi on avait commencé par nous expliquer que notre dette n’était qu’une question de présentation du budget.

Quand je disais ça, on ne me répondait pas.

Tout ça n’avait aucun sens.

En gros, il n’y avait pas de problème, et quand bien même il y aurait eu un problème, ce problème n’en était pas un.

Pile, je gagne, face, tu perds.

Je me disais qu’après tout, je n’y connaissais effectivement rien en calcul de coûts.

Peut-être bien qu’il y avait une explication. Peut-être bien que le RFPR serait notre salvation.

Par ailleurs, nous venions enfin de signer un contrat pour la construction d’une gigantesque usine de retraitement en Chine, un contrat de vingt milliards d’euros au bas mot. Il se murmurait que l’usine en coûterait plutôt trente, et donc que nous venions encore de vendre à perte, mais le projet s’étalerait sur trente ans, et donc tout allait bien – pour l’instant. Nous venions également de signer un gros contrat au Japon pour remettre sur les rails une de leurs usines de vitrification. Ce contrat-là portait sur moins de dix milliards d’euros, mais la marge semblait infiniment plus importante pour cette usine située à Rokkasho.

Bref, du point du vue du cash-flow, les euros coulaient à flots. Cela, au moins, ne semblait pas faire l’objet de débat.

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