63. Faiblesse

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J’ai emprunté la voiture de Papa pour me rendre au club de danse. J’use mouchoir sur mouchoir, et mon corps n’est qu’à cinquante pour cent d’énergie. Lorsque je me gare, c’est déjà l’heure du début du cours, elles vont bientôt s’échauffer. Assise côté passager, ma mère demande :

— Tu es certaine de vouloir y aller ?

— Tu voulais me voir danser.

— Mais tu as mal.

— Ça ira mieux un fois échauffée.

Maman ne me croit pas. Mais après avoir lu les conversations de mes amies danseuses sur WhatsApp, ça aurait été injuste de les laisser sans nouvelle. Je descends de la voiture puis gagne le vestiaire sombre tapissé de petits carreaux bleus. Le sac accroché à la patère, je me déshabille pendant que ma mère erre vers les douches collectives en imaginant ma vie.

Ni la brassière ni le boxer noir ne masquent mon énorme hématome jaune violacé, orné des marques du fouet. Mais je préfère que me camarades croient à un enlèvement plutôt qu’à une fugue. Maman ne dit pas un mot, les yeux humides. Pieds nus, je longe le couloir jusqu’à la salle de danse. Mes copines se figent toutes lorsque la porte bat derrière nous. Elles retiennent leur souffle. Sarah, la première, ma meilleure amie se précipite vers moi pour m’étreindre avec douceur. Mes mains sur ses hanches l’obligent à garder une distance avec mon hématome.

— J’étais tellement, tellement inquiète.

Je sens ses larmes glisser sur mon cou. Je peine à retenir les miennes. Lorsque ses cheveux blonds se détachent de moi.

— Oh Fanny ! Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Ma mère leur fait signe de ne pas poser de question. Une des danseuses me dit :

— Nous avons attaqué une nouvelle chorégraphie sur un thème funèbre.

— Je ne demande pas d’où vient l’idée, souris-je.

— Non, me répond Hélène ma professeur. Tu vas pouvoir danser dans cet état ?

— Pourquoi pas.

— Bien, à ta place, échauffement libre de dix minutes. Prends vraiment ton temps.

Hélène est une gymnaste d’une cinquantaine d’année, pas très grande, mais d’une souplesse d’enfant et d’une élégance époustouflante. Malgré ses hanches fortes, elle est le modèle à qui je veux ressembler si je dois vieillir. Ma mère s’assoit, toute impatiente, tandis que je m’approche de la barre centrale. Les autres me regardent me suspendre et laisser mon poids me faire tourner. Mais sitôt que l’effort débute, mes muscles abdominaux viennent broyer mes côtes. Je lâche la barre en grimaçant. Hélène se précipite vers moi et me parle d’une voix douce :

— Fanny, il faut te reposer.

— C’est juste des bleus.

— C’est bien, les bleus, ça part vite. Ne va pas te blesser. Va t’asseoir, regarde le début de la chorée.

Résignée, j’opine du menton, puis m’assois à côté de Maman. Les filles s’échauffent en quelques minutes, puis la prof nous explique le paréo noir qu’elles porteront aux hanches, et les chaussures à talons lorsqu’elles répèteront. La musique douce et triste est entonnée par un piano qui me fait penser à Jésus. Deux jours qu’il est parti et il me manque un peu.

Je pars avant la fin de la présentation, préférant les laisser travailler. Ma mère n’ose pas dire un mot tandis que je me rhabille, puis attend que je sois dans la voiture pour me dire que ce n’est que partie remise.

Nous rentrons à la maison. Mon père est installé devant un feuilleton policier. Il coupe le son et tourne la tête vers nous :

— Vous ne deviez pas rentrer plus tard ?

Je m’assois dans le canapé et élude le sujet :

— Il est chiant, le feuilleton ?

— J’ai déjà deviné la fin.

Ma mère répond pour moi :

— Fanny est trop blessée pour s’entraîner. Il faut qu’elle se repose.

— C’est peut-être l’occasion de passer à autre chose, suggère mon père.

— Pourquoi ? demandé-je.

— Pour enrichir ton éventail, un autre style de gym ou de danse.

— Je n’ai pas encore fini le tour du pole-dance, sans jeu de mot.

— Moi, je trouve ça un peu trop déshabillé.

— C’est quoi la différence avec un body de gym ? On voit le nombril ?

— Et la gestuelle est moins équivoque.

— C’est le but de la danse, l’expression des sentiments à travers le corps. Et si le thème c’est le désir, c’est normal que ce soit…

— Obscène ?

— Et bien heureusement que tu ne m’as pas vue danser au Païen

Les narines de mon père lâchent un soupir exaspéré. Il appuie sur la télécommande et laisse les dialogues du feuilleton remplacer notre conversation. Puis, pour avoir le dernier mot, il demande :

— T’as commencé à chercher du travail ?

— J’ai rendez-vous vendredi dans un club de striptease, mens-je.

Ma mère me fait signe de ne pas enfoncer le clou, alors je quitte le canapé. Je monte dans ma chambre, puis gagne la salle de bains en colère. J’ôte mon sweat-shirt. En croisant mon tatouage, je me dis qu’il serait bien de profiter d’être dans la région pour voir mon tatoueur. Je complèterai bien le tatouage avec les évènements forts. Peut-être un œil qui fait du pole-dance sur l’autre hanche, ça demande réflexion. Je m’assois en tailleur sur mon lit et regarde mon téléphone. Il y a toujours le SMS d’Alexandre. Au final, ce n’est qu’un garçon dragué à l’autre bout du département, et je ne sais pas quoi lui dire. Je n’ai pas envie de tisser d’autres liens que ceux que j’ai ici pour le moment, bien calfeutrée dans le cocon familial. Sur Instagram, malgré mes très nombreux followers, il y a très peu de message me demandant où je suis passée. Un peu déçue, je décide de revenir sur le devant de la scène. Je me poste en brassière face à ma psyché. Je photographie mon reflet meurtri et remercie mes fans de s’être inquiétés, que je reviendrai bientôt. Ce sera la photo la moins belle de mon répertoire, mais la plus évocatrice. Je me rassois sur le lit et aussitôt on frappe.

— Entrez.

Mon père pousse la porte avant de la refermer sans un bruit derrière lui. Il s’assoit à côté de moi.

— Je ne voulais pas te fâcher, ma chérie.

— Je sais.

— J’ai passé la matinée à la gendarmerie pour leur expliquer que tu étais revenue et que tu avais en effet fugué. C’est dur de ne pas mettre de coupable sur ce que tu as traversé.

— Je vais bien, Papa.

Il m’étreint délicatement. Je pose ma tête contre son épaule et me laisse bercer.

— Je trouve ça horrible, ce que tu as dû faire pour vivre.

— Tu parles de décrocher un cadavre d’une roue ou de danser dans une taverne ?

— Les deux.

— J’ai adoré danser.

— Dit-elle à son vieux père qui la voit encore comme une petite fille accrochée à son rêve de devenir astronaute. Première de sa classe au collège, gymnaste assidue.

Préférant savourer sa main dans mes cheveux, je ne lui réponds pas qu’il ferait un parfait Saint-Vaastais.

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