26. La clé magique

16 minutes de lecture

Je me suis levée aussitôt le coq hurlant. J’ai enfilé mon pantalon et un débardeur. Running confortables au pied, mes pas gagnent la cuisine encore vide pour préparer mon café. Mon sac à dos posé, j’avive les braises du fourneau. Le premier à arriver est Jacques, rasé de près comme tous les matins.

— Bon… — Il cherche ses mots en s’asseyant. — Tu vas me manquer, la Punaise.

— C’est réciproque. J’ai apprécié de vous rencontrer. J’ai accroché la robe de votre fille au madrier, vous pourrez la récupérer.

Jésus et Christophe arrivent à leur tour. L’Estropié a coiffé son chapeau, alors je m’étonne :

— Tu m’accompagnes aussi, Jésus ?

— Aller à Port-Briec m’a redonné le goût de sortir. Jacques nous a prouvé qu’il pouvait survivre une journée sans nous, alors pourquoi pas deux jours ?

— Surprise ! sourit Jacques en coupant une tranche de pain. Prenons un bon petit déjeuner avant qu’Emmanuel n’arrive, et préparons vos besaces pour les haltes.

Jacques a ce même sens de l'organisation que mes parents. Tout ce qui a été décidé se voit réalisé. Une demi-heure après, alors que je termine à peine mon café qui a tardé à chauffer, le frère de Jacques nous rejoint. Il a amené avec lui deux petits chevaux aux couleurs marbrées et un âne. Sweat-shirt sur les épaules, je les ai aidés à ranger les vivres dans les sacoches des selles. Quelques-uns de mes admirateurs sont venus pour me voir partir, dont Clément l’adolescent galant, et Baptiste Chevalier le flagorneur graveleux.

Emmanuel nous présente ses animaux :

— Mirabelle et Quetsche, les deux juments sont jeunes et un peu fougueuses. L’âne s’appelle Marmiton, il peut être très docile comme très con, il a ses têtes et n’aime pas être forcé. C’est un hongre, mais il suivra les deux juments où qu’elles aillent.

N’ayant pas fait beaucoup d’équitation étant gamine, je m’approche de l’âne pour voir comment il réagit à ma tête :

— Vu que je ne suis pas très à l’aise, je crois que je vais prendre Marmiton.

— Vas-y, agrippe son crin et met le pied à l’étrier.

Je prends appui, l’âne ne bronche presque pas, et la main de l’éleveur se pose sur mes fesses pour m’aider à me soulever. Je donne un coup de talon dans son menton avant de passer la jambe. Sa mâchoire claque si fort que tous l’entendent. Il grogne comme un ours et effraie Marmiton qui fait un écart. Baptiste Chevalier s’empresse de venir à mon secours en empoignant les rênes à la bouche de ma monture. Jacques rit et dit à son frère :

— Tu l’as bien cherchée celle-là.

Je passe mon second pied dans l’étrier de mon docile destrier. Jacques soulève Jésus qui s’installe en tenant fermement le pommeau.

— Ça fait longtemps ! Mais les sensations reviennent ! J’ouvre la route, vous me suivez ?

— Je pense que Christophe va ouvrir le chemin, répond Emmanuel qui n’a pas entendu qu’il s’agissait d’humour.

Son neveu se hisse avec aisance.

— Et bien bon vent, lâche un client du Païen.

J’embrasse le bout des doigts de mes deux mains et envoie mes baisers à mes spectateurs.

— Salutations à vous, Saint-Vaastais ! Merci pour votre hospitalité !

— Merci à toi, la Punaise ! s’exclame l’un d’eux.

Je regarde Jacques pour lui faire remarquer que le sobriquet dépasse l’enceinte de son établissement.

— Merci pour tout, Jacques.

— Ce fut un plaisir, la Punaise.

— Allez ! Hiak ! s’exclame Jésus.

Christophe met alors sa jument au pas, et les deux autres équidés se mettent à le suivre sans mal, ce qui m’arrange bien.

Nous descendons la rue jusqu’à la gare, puis nous commençons à suivre la voie de chemin de fer. Le soleil monte tout doucement, étirant de longues ombres. J’ôte mon sweat-shirt, heureuse d’être loin des lois sur la pudeur qui régissent les villes.

— On trotte ? propose Christophe.

— Euh, je ne suis pas sûre que Jésus tienne, réponds-je pour dissimuler mon propre malaise.

— Mais si, il suffit d’être détendu, répond l’Estropié.

Christophe lance la jument au trot. Je m’empresse de placer mon sweat-shirt sous mes fesses, et aussitôt Marmiton se met à suivre les deux juments. Mes souvenirs de gamine sont trop loin pour que je retrouve l’habitude du trot enlevé. Mon postérieur rebondit douloureusement en tassant ma colonne vertébrale. Heureusement, la jument de tête passe au galop, et nos destriers la suivent. L’allure étant plus souple que le trot, je retrouve quelques sensations. M’inspirant de l’attitude détendue de Jésus, je laisse mon bassin épouser les mouvements de la selle. Il suffit de quelques minutes pour n’y trouver plus qu’un plaisir grisant.

Les sabots battent l’étroit sentier qui longent la voie ferrée, jusqu’au premier pont passant au-dessus des marais. Retour au pas obligé, nous faisons avancer nos montures au niveau des traverses. Mon âne agite l’encolure et ses grandes oreilles droites, apparemment satisfait de s’être défoulé.

— Il a l’air de m’apprécier, dis-je.

— Je n’ai jamais compris cet âne, me dit Christophe. Moi, je n’ai jamais pu monter dessus. Alors que ma cousine, il ne lui a jamais rien dit. Je crois qu’il préfère les filles.

— Surtout les danseuses érotiques, rit Jésus.

— Il est hongre, rappelle Christophe. J’ai été surpris que les gens viennent nous voir partir. Tu es très appréciée, Fanny.

— Et détestée par d’autres, réponds-je.

— C’est parce qu’ils n’ont jamais vu ton spectacle.

— Moi je ne l’ai jamais vu, indique Jésus. Mais j’aime bien la Punaise quand même.

— Très drôle, réplique Christophe.

— Tu verras en vieillissant, Christophe. Qui que tu sois, quoi que tu fasses, il y aura toujours des gens pour critiquer. Des gens te reprocheront d’être trop païen, d’autres d’être trop impliqué dans la religion.

— Alors il faut être un peu des deux.

— Il y en a qui te reprocheront de ne pas être entier, qui te verront comme un garçon sournois.

En observant les oreilles de ma monture, leur conversation me rappelle une illustration vue sur Facebook.

— Chez-moi, on illustre l’opinion des gens ainsi. Un homme, une femme et un âne passent dans un village. Tous deux marchent à côté de l’âne. Dans le village, les gens se moquent discrètement en disant qu’ils sont bien idiots de ne pas monter l’âne. Lorsqu’ils traversent le second village, l’homme et la femme sont tous deux assis sur l’âne. Les gens qui les regardent passer se disent qu’ils ne devraient pas charger ainsi la pauvre bête. Au troisième village, l’homme est toujours sur l’âne, et sa femme marche à côté. Ça ne fait pas un pli. On juge que l’homme manque de galanterie, que c’est un macho fini et qu’il n’a aucun sentiment envers sa femme. Au quatrième village, l’homme a laissé sa place à la femme. Les voyant passer, les commérages ne cessent. On voit bien qui porte la culotte dans ce couple, c’est la femme qui commande et son mari est un faible.

— Je ne suis pas d’accord avec la dernière, indique Christophe.

— C’est pourtant exactement comme ça que les gens pensent, approuve Jésus. J’adore cette histoire. Il n’y a aucune solution pour éviter les ragots.

— C’est un peu ce que doit se dire ce pâtre. — Christophe désigne le garçon assit sur un rocher en train de surveiller les moutons. — Il doit se dire qu’on a laissé l’âne à la femme. Mais si on avait inversé, il se dirait que l’âne ne devrait porter que le plus léger d’entre nous, donc la femme. Ou peut-être se dit-il : encore une de ces femmes en pantalon qui chevauche à califourchon.

— Les femmes ne chevauchent pas ? m’étonné-je. J’ai vu d’autres femmes en pantalon à Saint-Vaast.

— Si mais avant la révolution, ça ne se serait jamais vu, répond Jésus. Le pantalon pour femme a été très à la mode en 1140. Mais c’était un symbole de libération qui aujourd’hui n’a plus le même écho. Les femmes en portent de moins en moins. Elles savent que ça ne les embellit pas.

— C’est toujours mieux que les faux-culs. Je ne comprends pas cette mode.

— Les crinolines étaient plus larges dans ma jeunesse, les bourgeoises en portaient. Ma mère en avait une qu’elle gardait pour les mariages. Pas assez pratique pour le travail au champ.

— Maman n’en a jamais porté, songe Christophe.

Si je leur décrivais les robes de soirée de ma mère, ils ne me croiraient pas.

Nos trois montures poursuivent à travers les marais, prêtant une oreille à nos discussions vestimentaires, une autre à la brise chaude qui semble s’essouffler. N’ayant plus de chemin à suivre, et le terrain étant détrempé, nous nous déplaçons au milieu de la voie. Cette randonnée est sereine, gâchée par une chaleur qui ne cesse d’augmenter. Christophe étant en tête, j’ôte mon débardeur. Tant pis si je risque un coup de soleil. Si je pouvais, j’enlèverais jusqu’à ma peau.

Midi, nous approchons du pont jusqu’auquel j’étais parvenue à pied. Cela me fait bizarre de reconnaître cet endroit, ces grands arbres aux feuilles rouges qui entourent la voie ferrée.

— Voulez-vous faire une halte ? propose Christophe.

— Volontiers, approuvé-je. J’ai la vessie tellement pleine !

Nous arrêtons nos chevaux au milieu de la voie. Je glisse de Marmiton, et me précipite vers les fougères. Accroupie à l’abri des regards, je me libère des maux provoqués par la sellerie. La tête de Marmiton fend les fougères.

— Eh ! Mais laisse-moi ! ris-je.

N’ayant ni feuille de châtaignier ni papier journal, je remonte ma culotte et mon pantalon directement. Jésus est en train d’arroser les plantes de l’autre côté de la voie, en appui sur ses deux mains, tandis que Christophe pose la carabine de son père et s’assoit au milieu de la voie. Ses yeux se font accrocher par mon soutien-gorge.

— Tu ne devrais pas être si dévêtue, me dit-il. Le soleil va dorer ta peau.

— J’y compte bien. Chez nous, le bronzage, c’est sexy.

— Pour moi, quelle que soit la couleur de ta peau, présentement habillée, tu es sexy, comme tu dis.

— Ça te dérange ?

— Non.

Lorsque l’Estropié nous rejoint, j’ai rompu le pain, et nous entamons notre déjeuner. Il commente :

— Cette petite aventure, c’est un régal.

Du jambon, une orange. C’est frugal, mais l’estomac ne réclame pas plus sous pareille chaleur. Assis en tailleur, face à face, nous commentons cette petite balade comme si nous vivions une grande épopée.

Soudain, des longs bras me saisissent les épaules. Un petit gros barbu frappe Christophe avec une barre en métal. Le cousin de Jeremiah ! Celui qui me tient jette violemment son pied contre le visage de Jésus qui roule au sol. Le petit gros écrase son genou sur la nuque de Christophe, l'obligeant à garder la joue contre le rail. Je me débats, et les grands bras me lâchent. Je tourne sur moi-même et le poing robuste de Jeremiah s’écrase sur mon nez. Je tombe sur le sol, mes mains se portant par reflexe à mon visage. Le forgeron s’assoit sur mes jambes en grognant de satisfaction. Son visage est blafard, ses yeux cernés par la fièvre, les fils de suture dépassent de ses joues enflées. Alors que le sang ruisselle abondamment de mon nez sur ma bouche, il plaque mes épaules sur les traverses. Il grogne des mots inarticulés qui tirent sur ses cicatrices.

— Depuis le temps que j’attendais ce moment !

D’une main, il défait son pantalon et écrase son sexe sur ma peau. J’essaie de bouger et son poing s’écrase sur ma bouche. Ma tête heurte les cailloux. Pétrifiée, en larmes, je n’ose plus bouger. Il sort un couteau de sa botte et tranche le milieu de mon soutien-gorge. Utilisant tout son poids pour m’immobiliser, sa langue dégueulasse s’écrase sur mes seins.

— T’as bon goût la Punaise ! T’as un goût de catin ! ricane Jeremiah.

Il pétrit mes seins avec force et tête mes tétons. Le dégout horrifique que provoque sa bouche me donne une nausée telle que ma voix se noie dans mes larmes. Mes protestations que ne ressemblent qu’à une lamentation aigue :

— Non ! Non ! Non !

— Ça pointe dur ! Tu vas aimer ce que je vais te faire !

— Hey connard !

Il se redresse en se tournant vers l’aveugle qui tient la carabine. Le coup de feu part. Jeremiah tombe en se tenant le flanc, alors je me dégage aussi vite que possible. L’aveugle se tourne vers le cousin.

— Hey ! Pas de décision hâtive, l’Estropié ! C’est moi, Jérôme !

Jésus tire et la balle déchire la gorge du barbu. Il tombe en se tenant le cou.

— Merci d’avoir confirmé ta position, trou du cul.

Son sang inonde sa main, ses yeux révulsent, son visage blêmit. Christophe se relève douloureusement, tandis que le prénommé Jérôme perd connaissance. Il reste un genou à terre, se remet de ses émotions, puis déboucle le ceinturon du macchabée, avant de fouiller le veston pour y trouver quelques billets. Lorsqu’il se relève, il passe la ceinture autour de sa taille et dit à Jésus :

— Si j’ai pensé un jour que tu serais plus un boulet qu’une aide, je retire tout de suite. Heureusement que tu étais là.

— Heureusement que personne ne se méfie jamais de l’aveugle.

— Tu n’en as loupé aucun.

— À cette distance, ça aurait été difficile. L’autre grand con en plein soleil, et lui à deux mètres. Comment va la Punaise ?

Christophe s’avance vers moi et me tend la main pour m’aider à me relever. Je confie :

— Je crois qu’il m’a pété le nez.

L’index de Christophe longe l’arête de mon visage puis conclut :

— Non.

— Je te jure, je l’ai entendu craquer.

— Ton nez est toujours droit.

Ses yeux ne quittent pas mes seins jusqu’à ce que Jeremiah gémisse. Christophe prend la carabine des mains de Jésus, la réarme puis me la tend :

— À toi de décider ce que tu fais de lui.

Ma main tremblante saisit l’arme par réflexe, simplement parce qu’on la lui tend. Tandis que l’Estropié et l’adolescent attendent ma décision, j’observe Jeremiah allongé sur le sol, la chemise imprégnée de son propre sang. La balle semble avoir atteint le cœur, si une côte ne l’a pas arrêtée. Avec cette chaleur, au milieu de nulle part, il va mourir dans tous les cas. Dire que j’ai refusé de lui planter le couteau à travers la main. Je regrette amèrement tant il me répugne. Mon cœur veut le tuer mille fois, ma tête me rappelle à ma conscience de petite fille occidentale. Christophe et Jésus attendent sans un mot. Ils attendent que je fasse ce que ferait toute personne dans leur réalité. Jeremiah me regarde, le visage blanc, déformé par les cicatrices hideuses. Il ne semble pas avoir peur, il mate mes seins. Vicelard jusqu’à la fin. La sensation de sa langue sèche sur ma poitrine me provoque un tel frisson de dégoût que mes bras pointent la carabine sans que j’y réfléchisse. Mon cœur a pris le contrôle. Jeremiah réalise qu’il va mourir en voyant la colère noire dans mes yeux. J’articule une punchline :

— Regarde-les bien ! Tu vois ils pointent, parce que là, je vais prendre du plaisir.

Son sourire pervers est remplacé par un facies de peur qui me glace le sang.

— Non !

Trop tard, mon index a déjà tiré. La crosse percute mon épaule et la balle transperce le front de Jeremiah. Mes mains tremblantes lâchent la carabine.

— C’est bien, me félicite Christophe en ramassant l’arme, c’est bien.

Je fonds en larme malgré-moi, m’éloigne du corps et m’assois sur les traverses, les jambes trop faibles pour me porter.

L’expression de terreur de Jeremiah reste ancrée en moi. Qu’est-ce qui a tué le forgeron ? Est-ce ma colère ? Est-ce l’envie de faire ce qu’on attendait de moi ?

Mes larmes sèchent vite. Mes deux camarades m’ont laissée réfléchir dans mon coin, tandis qu’ils dépouillent les corps et les font rouler vers les marais. Personne ne les retrouvera jamais. Qui viendrait ici ?

Qu’est-ce qui est le pire ? L’effroi post-mortem de Jeremiah ou le frisson de la succion sur mon mamelon qui refuse de s’en aller ? Que dois-je ressentir ? Une culpabilité d’avoir souillé mon âme, ou la sensation d’une vengeance bien accomplie ? Pour être honnête, je n’ai pas l’impression d’avoir commis une injustice. Bien au contraire j’ai peut-être vengé d’autres femmes et évité à d’autres de subir la violence de ce type. D’où je viens, on ne tue pas. Pourtant, je n’ai aucun remords. Et dans mon monde, qui le saura un jour ? Personne.

Je me relève. Jésus, assis sur une traverse, m’entend et questionne :

— Des regrets ?

— Non… Enfin oui. Sur le coup, ça fait bizarre, mais… je crois que je me serais sentie mieux en le sachant en train de se vider de son sang, et de mourir lentement.

— Tu as la voix qui tremble, c’est normal pour une femme.

— Fais pas chier avec des discours machos à la con !

Christophe revient vers nous en tirant une jument par les rênes.

— J’en ai trouvé une. Les autres vont rappliquer quand nous nous mettrons en marche.

— Ne perdons pas de temps, propose Jésus.

Christophe me demande, les yeux droits dans les seins :

— Ça va aller ?

— Oui, réponds-je froidement.

Il aide Jésus à se hisser, et nous nous mettons en marche. Il ne faut pas deux minutes pour que la seconde jument nous rejoigne avec Marmiton. Agacée par le regard de Christophe sur mes seins, j’enfile mon débardeur, puis remonte en selle.

Trois heures environ plus tard, alors que la rétrospective de mon premier assassinat tourne en boucle dans ma petite tête de fille bercée par Disney, la silhouette carrée de la station des Marais Rouges fait enfin son apparition.

Nous arrêtons nos montures et les attachons à l’éolienne. Enfin l’heure de vérité. Un frisson nerveux m’agite. Cette sensation de sortir d’un cauchemar qui n’a fait qu’empirer me ravive. L’hélice tourne doucement. Je déverrouille le rez-de-chaussée puis grimpe le vieil escalier jusqu’à mon appartement. Aussitôt la porte ouverte, l’odeur familière des meubles de Grand-Ma me remplit le cœur de souvenirs chaleureux. Je me hâte jusqu’à la salle d’eau pour vérifier mon nez dans le miroir. Il semble toujours droit, et pourtant la douleur ne cesse. Mes lèvres sont rouges, abîmées par les phalanges de Jeremiah. Mes deux compagnons de voyage commencent à grimper l’escalier, alors je vais à leur rencontre. J’attends que Jésus soit parvenu en haut puis je leur dis :

— Merci pour tout. Si la porte ne s’ouvre pas, c’est que je serai repartie chez moi. Avant, je voulais vous dire que vous étiez, avec Jacques, une rencontre exceptionnelle.

— Pour nous aussi, répond Christophe.

— J’espère que tu auras une réponse à ta lettre.

— Une réponse de Valérie ? sourit Jésus.

— Tu lui as dit ? s’étouffe Christophe.

— Non ! Comment tu sais ?

— J’étais assis au piano quand tu as remis la lettre à la petite sœur de Valérie. Je pensais que c’était du pourboire, mais je comprends mieux. Détends-toi, Christophe, je ne dirai rien à ton paternel.

Je m’accroupis et pose ma main sur l’épaule de l’aveugle.

— Ce fut un plaisir de partager ta piaule.

— Autant pour moi. Tu vas me manquer, la Punaise.

Je lui fais la bise, me redresse afin d’embrasser Christophe. Enfin, je clos la porte. Tout en sortant la clé de Célestin, mes paupières se ferment pour une prière. À tous les dieux qui ont existé de par toutes les cultures de nos deux mondes, faites que ça marche.

Je ferme à double-tour puis déverrouille. La porte s’ouvre sur le visage de mes deux compères. Je la referme aussitôt, verrouille avec la première clé, déverrouille avec la seconde. La porte bée à nouveau sur ce sordide escalier vermoulu. Un soupire m’échappe, mes forces m’abandonnent. Laissant la porte béante, mes pas me traînent jusqu’à mon canapé où je me laisse tomber de fatigue. Des larmes nerveuses me montent aux yeux. Jésus articule :

— Quelque chose me dit que ça ne fonctionne pas.

Ils entrent tous deux, je renifle et essuie mes yeux avant qu’ils ne rincent mes joues. Me voilà condamnée à faire la danseuse dans une taverne jusqu’à la fin de mes jours… enfin jusqu’à la fin de ma jeunesse.

— Fuck !

Christophe glisse un compliment :

— C’est joli chez toi.

J’ai mal au visage. Il me faut du paracétamol et un café. Mes fesses se tirent du canapé et je retrouve mes habitudes. Christophe qui est en train de décrire l’appartement à Jésus, s’interrompt pour voir fonctionner la machine à café.

— Extraordinaire. Cela fait bouillir l’eau et passe le café en quelques secondes !

Je branche mon téléphone, puis après avoir sifflé ma tasse, je leur annonce :

— Vous pouvez installer votre campement par terre. Je vais prendre une douche.

Enfermée dans la salle d’eau, je savoure le calme d’être seule. Mes vêtements jetés au sol, je m’avance sous les jets tièdes et accueillants ! Enfin une douche ! Avec du shampooing ! Alléluia !

Je prends quarante minutes pour savourer ce confort si simple, et faire un ménage de printemps dans ma tête. Le meurtre de Jeremiah est balayé sans aucune culpabilité. À côté du fait de rester bloquée loin des miens, ça ne vaut pas le coup de ressasser. Désormais, je vais m’adapter à ce pays et y vivre selon son niveau de technicité et de mœurs. Le plan numéro un sera de gagner tellement d’argent en dansant, que je pourrai m’aménager un confort de princesse.

Blasée, je m’enveloppe de ma serviette, puis rejoins mes deux invités.

— Excusez-moi, je passe juste prendre des vêtements.

Je me renferme dans la salle de bain, enfile une culotte et un t-shirt. Tant pis pour les yeux prudes de Christophe, après tout, je suis chez moi. Je rejoins à nouveau l’appartement, puis observe la batterie de mon téléphone. Je peux lancer une playlist aléatoire sur les enceintes.

— Ecoute bien Jésus, ça va t’inspirer.

— Cornegidouille ! Ça vient d’où ?

— C’est de la mécanique de mon monde.

— Tu verrais ça, Jésus, s’émerveille Christophe. C’est juste un cube qui chante et qui fait tous les instruments.

Nous dînons, discutons musique. Lorsque la journée touche à sa fin, que l’éolienne cesse de tourner, c’est le signal de se coucher. Je m’allonge sur mon grand lit tandis que les hommes s’en tiennent à leur étroite couverture à même le sol. L’espace du matelas et l’odeur familière de mes draps m’immergent dans les limbes des rêves en quelques minutes.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire petitglouton ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0