Chapitre 59B: mai - juillet 1810

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Le trois mai, cela faisait déjà soixante ans que je vivais, que je respirais. Un jour peut – être, mon fils ou mes petits-enfants auraient mon âge, mais je ne le saurais jamais. D'affreuses rides commençaient à creuser mon visage, mon dos faisait des siennes, mais je ne m'abattait pas pour autant, pas encore grabataire. Un soir, alors que nous prenions notre souper, on frappa à la porte. Léon – Paul se tamponna la bouche de sa serviette et se leva de table pour aller ouvrir. Depuis ma place, je pouvais apercevoir l'homme avec lequel mon fils parlait. Il avait les cheveux longs, une grande barbe et l'air pauvre. Après quelques derniers mots, Léon – Paul s'adressa à Jeanne, qui s'était assise avec nous.

— Préparez – lui donc un bol de potage.

Elle se leva vers la cuisine, et quelques minutes après, le récipient brûlant dans les mains, elle apporta au vagabond la soupe, puis une chaise à table. Soulevant son imposante toison pour qu'elle évite de tremper, il dévora son repas devant le regard curieux de Frédéric qui restait muet. Après le souper, sur les ordres du père de famille, nous lui préparâmes la chambre inoccupée habituellement. Il se lava les pieds et se glissa rapidement sous les draps, et nous ne l'entendîmes plus jusqu'au milieu de la nuit, où je fus réveillée non pas par Pierrette qui commençait à faire ses nuits, mais par de petits gémissements étranges. Déambulant dans ma robe blanche ample, ma lampe à la main, l'origine du dérangement me mena jusqu'à la chambre de notre hôte.

Comprenant très vite ce qu'il se passait, je manquais de bousculer mon fils en voulant rejoindre ma chambre.

— Que se passe t-il ?

— C'est l'homme... chuchotais – je. Je crois qu'il est vicieux... Il m'a réveillée en poussant de petits cris...

— Ah oui ? Allons voir ça.

Nous arrivâmes devant la chambre où notre invité n'avait pas encore terminé. Gênée, je restais en retrait, dans le couloir, pendant que Léon – Paul s'expliquait avec lui.

— Je ne veux pas de ces comportements sous mon toit espèce de sale porc ! Maintenant, dégagez !

Il l'attrapa par le bras pour le faire sortir mais l'homme résista, se débattant de toute ses forces, gesticulant.

— Lâchez – moi ! Lâchez – moi ou je vais chercher votre femme ! Vous verrez quel porc je peux être !

Léon – Paul, pourtant en chemise de nuit, lui asséna un coup de poing qui le fis tomber à terre. Conscient, il récupéra vite ses esprits et détala en direction des escaliers. Léon – Paul me parut inquiet et hésitant.

— J'ai fermé la porte d'entrée à clef. Je descends ?

— Oui, allez lui ouvrir, mais remontez vite.

Mon cœur battait à cent à l'heure, car mon fils était en danger. Si notre hôte paniquait, personne ne pourrait prévoir ses gestes. Heureusement, Léon – Paul retourna se coucher sain et sauf après s'être assuré que l'homme ne pourrait pas remettre les pieds sous notre toit. Quant à moi, je ne fermais pas l’œil du reste de la nuit, paniquée par l'absurde idée qu'il revienne pour nous assassiner. Perturbée et épuisée, je me levais bien plus tard que prévu, laissant Jeanne s'occuper de Frédéric et Marie de Pierrette.

Suite à cette mésaventure, mon fils nous assura qu'il n'offrirait plus de si tôt une telle hospitalité à un inconnu, le repas éventuellement, mais la nuit dans l'écurie, sur la paille avec les juments.

Parfois, Frédéric rentrait le soir avec des billes, ou de petites sculptures de bois que son ami Armand fabriquait au couteau dans ses heures perdues. Si les lourdes billes demeuraient au fond de ses poches de pantalon ou de manteau, les figurines de bois, une sorte de chat, un visage et une croix trônaient sur son meuble, décorant sa chambre peu personnelle.

Notre petite Pierrette, toujours aussi rousse, grandissait bien, ouvrant de plus en plus ses yeux bleus et babillant, bavant à cause de ses dents qui perçaient et relevant sa tête lorsqu'on l'allongeait sur le ventre.

Le trente juin, elle eu six mois tout rond et devant notre attention toute portée sur elle, un de ses premiers grands sourires enjoliva son visage d'ange. Elle tenait assise désormais et avait une fâcheuse tendance à tout mettre dans sa bouche, que ce soit ses pieds, les cailloux ou les miettes tombées par terre. Elle connaissait aussi son prénom.

— Essayez de l'appeler. Vous verrez.

Frédéric s'extasia en se penchant vers elle.

— Pierrette...

La petite, assise sur le tapis du salon, se retourna dans sa grande robe blanche et babilla, son bonnet de dentelle lui tombant sur les yeux. Nous comptions prochainement lui faire arrêter les biberons, pour commencer à lui donner des soupes, compotes et bouillies.

En ce début d'été 1810, je me posais la question de savoir si nous repartirions à la mer aussitôt les filles rentrées, comme nous l'avions si joyeusement fait l'an dernier. Malheureusement, mon fils n'avait pas encore la réponse, mais j'espérais qu'elle arrive rapidement pour que je n'ai pas trop le temps de me faire d'illusions.

Le premier été, les toutes premières vraies chaleurs de notre petite Pierrette furent rythmées par les jeux dans le jardin d'abord avec Frédéric, en vacance dès le mois de juillet. Évidemment, a six mois, elle ne marchait pas, ne parlait pas et ne courait pas, et les comptines et les chatouilles lassèrent vite le petit garçon, qui préférait se rendre en ville sur mon autorisation pour retrouver ses amis, abandonnant un temps les jeux d'eau et les insectes qui le passionnaient tant l'année dernière. Ce n'était pas définitif, puisqu'il continuait de temps en temps ses explorations, ramassant différentes plantes, ayant pour projet de créer un herbier, ce a quoi son père l'encourageait. Trouvant cette idée très intéressante, Léon-Paul pensait même pouvoir l'aider lorsqu'il aurait le temps.

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