Révélations

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J’ouvre les yeux ; je suis dans le noir. Pourquoi suis-je sorti de ce souvenir ?

Ma « chambre » est silencieuse... et déserte ! Ce qui implique que je n’aurais pas dû quitter le passage. Je ne pense pas que ce soit bon signe.

Je tente de fixer mon regard sur un point. Mes yeux s’habituent à la pénombre. Puis, quelque chose d’étrange survient : je me retrouve « transporté » dans une autre pièce ; pas physiquement – je reste sanglé à ce lit – mais par l’esprit, un peu comme le gamin dans les "souvenirs" !

Je n’ai pas le temps de penser à cette désagréable impression : une force mystérieuse m’empêche de me concentrer sur autre chose que cette vision. Une violente migraine s’abat sur moi tandis que les contours deviennent flous.

Pourtant, peu à peu, elle faiblit et la netteté s’améliore : je me « retrouve » dans un large bureau moderne avec vue sur un immense parc. Le soleil rayonne.

Deux individus se font face : une femme et un homme.

Je m’attarde en premier sur la femme, plus grande que son collègue masculin, svelte, avec de longs cheveux dorés qui descendent jusqu’au milieu du dos. Vêtue d’un tailleur vert, sobre et chic, qui met en valeur ses courbes harmonieuses et ses jambes longilignes et bien galbées.

Puis je « zoome » sur son visage : affable, regard bleu azur hypnotique, lèvres sensuelles, de petites taches de rousseur sur ses joues. Je la trouve belle.

Soudain, un détail me choque – son sourire – une désagréable impression de déjà-vu me laisse perplexe. Je fouille dans ma mémoire ; c’est alors que l’évidence me frappe. Bien sûr, je l’ai déjà croisée, sauf qu’elle me semblait beaucoup moins belle qu’à cet instant. Elle s’est bien jouée de moi en se faisant passer pour une simple infirmière !

Elle sourit de plus belle, laissant apparaître des dents d’une blancheur immaculée.

Je me tourne vers la seconde personne. Là, pas besoin d’un zoom grossissant ; je reconnais sans mal le docteur Amigo. Mal à l'aise, il joue avec ses ongles..

D’un geste, la jeune femme l’invite à s’asseoir. Il s’exécute, avant qu’elle ne l’imite.

« Rassurez-vous, ce ne sera qu’une formalité.

– Il ne me fait pas peur, je suis juste un peu nerveux, indique Amigo.

– Il n’y a pas de quoi. L’expérience suit son cours.

– Le patient réagit bien mais...

– Concentrons-nous sur les faits scientifiques », le coupe « l’infirmière » .

La porte s’ouvre, un homme entre. La jeune femme l’invite à s’asseoir, en lui tendant une poignée de main ferme.

« Général Smithson.

– Si vous m’avez fait venir, je suppose que…

– Évidemment, l'interrompt le docteur Amigo.

– Je vous prie d’excuser mon collègue. Il n’est pas habitué au langage militaire. Passons aux choses sérieuses, si vous le voulez bien. »

Le gradé marmonne entre ses dents, mais hoche la tête.

« La première phase est sur le point d’être terminée. C’est un succès. Seul ce patient a résisté aux nombreux tests passés.

– FZ33UF, le coupe le militaire.

– Fabien, rétorque le docteur Amigo.

– J’ai appris cette lubie. Je ne comprends toujours pas pourquoi vous lui avez dévoilé son prénom.

– Vous n’avez pas besoin de comprendre, réplique sèchement le scientifique.

– Messieurs, cessez vos infantillages !

– Soit. Continuez, reprend le général.

– Le patient a, entre autres, bien résisté au test « R », c’est le seul qui l’ait vaincu, d’où son importance. Je n’ai pas besoin de vous dire que nous avons dû stopper le processus chez les autres, en raison de leur incapacité à gérer cette intervention.

– Concernant…

– Nous avons pu travailler dessus et c’est encore plus prometteur que nous ne le pensions au départ, déclare Amigo avec un grand sourire.

– En quoi a consisté « R » pour FZ33UF ? »

C’est au tour du scientifique de marmonner, avant que la jeune femme ne reprenne la parole :

« En parcourant son dossier, nous avons noté qu’il avait été violé par un des ses parents dans sa petite enfance, vers les quatre ou cinq ans. L’information est incomplète, le sujet étant sensible. Le rapport des assistantes sociales et des pédospychiatres reste assez flou. Quoi qu’il en soit, nous avons décidé que si la mère était responsable de l’inceste, le ressenti serait plus marquant. D’où notre choix.

– Combien de fois ?

– Le sujet a commencé à réagir à la quarantième sur les quarante-huit injections de l’extrait. Nous l'avons introduit six fois par jour sur huit d'affilés et il a très bien réagi.

– Vous ne pensez pas avoir perdu votre temps sur cette phase ?

– Absolument pas. Comme je vous l’ai dit, la réaction du sujet nous a permis de nous concentrer sur la suite. De plus, pendant ce laps de temps, nous avons affiné nos recherches.

– À cet instant, nous savions que Fabien serait le candidat idéal, vu sa résistance accrue aux tortures physique et psychologique. Il était opérationnel pour les traitements, ajouta Amigo.

– Et concernant l'apparition des lombrics sortant du ventre de... Brice, si je me souviens bien ?

– Essai infructueux de la connexion entre la Polymorphe et Fabien. Nous avons décidé néanmoins de le conserver pour terminer l'extrait plus rapidement.

– Que voulez-vous dire par...

– Processus inadapté : la Polymorphe perdait sa réactivité ainsi que son indépendance. Nous n'avons pas besoin de moutons pour la suite du projet, tranche la jeune femme.

– Effectivement. Par contre, pouvez-vous m'en dire plus sur ses aspects dans certains extraits ?

– Lesquels ? s'énerve Amigo.

– Les abeilles et les vers.

– Si vous voulez, concède « l'infirmière » en soupirant. Pour les abeilles, cette dernière était représentée par l'aura sur la vitre. Elle a ensuite guidé les insectes pour revenir dans Brice. Concernant les vers, on a dû travailler sur un séquençage. Nous n'étions pas assez avancés dans notre progression génétique pour tester les capacités du sujet lui-même. Cependant, nous avons pu étudier son système nerveux avec cet extrait, en lui "faisant croire", pour simplifier, qu'elle pouvait mourir de nombreuses fois ; sa réactivité nous a prouvé que nous avons eu raison de la choisir.

– Mais vous m'avez dit que le processus était inadapté. J'ai du mal à vous suivre.

– Pour la connexion entre les deux sujets. Par contre, nous avons pu continuer nos travaux sur le sujet, ce qui a conduit au passage du cerf. »

J’ai du mal à digérer ces informations. L’un de mes parents m’aurait violé et ces personnes m’auraient ravivé ce douloureux passage ? Quarante-huit fois en continu sur huit jours ? Et je ne me rappelle que d'un seul ? Que m'ont-ils fait ? Quelles sont leurs recherches ? Et cette Polymorphe ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Subitement, ma migraine reprend. J’inspire un grand coup avant d’expirer. Au début, ma respiration est saccadée, puis au fur et à mesure, je repense aux conseils du docteur Amigo, sur le souffle, et parviens à me détendre. Plus tard, je leur demanderai des réponses, mais là, sanglé comme je le suis, je ne peux faire grand-chose… D’autant plus que les effets de la drogue se poursuivent : je n’ai réagi que lorsqu’ils ont évoqué mon viol et le fameux passage « R », le viol de Brice par sa mère !

« Et ensuite ?

– Nous avons pu le modifier.

– Vous en avez mis du temps, s’énerve le militaire.

– Fabien n’était rien au départ. Un pauvre type que nous avons ramassé dans la rue. Nous lui avons proposé…

– Qu’est-ce que vous me…

– Il a raison, c’était un individu ordinaire. Nous lui avons offert une chance incroyable, interrompt la co-responsable du projet en adressant un clin d’œil à son collègue.

– Je suis d’accord avec vous sur le caractère ordinaire. Ceci n’explique pas votre lenteur ! s’exclame le gradé.

– Vous pensez que l’on peut transformer le code génétique d’une personne d’un claquement de doigts ? Nous avons inséré dans son génome trois nouvelles fonctionnalités tout de même. C’est la seule personne l'ayant supporté, tous les autres sont morts ! D’ailleurs, nous n’avons pas testé le processus sur votre fils. Il ne l'aurait pas supporté : on a déjà eu le plus grand mal à ce qu'il accepte son changement génétique. Vous n’êtes pas le mieux placé pour parler de lenteur !

– Pas besoin d’être aussi cinglant. Je sais…

– Excusez le docteur Amigo, il peut s’emporter facilement. Reprenons depuis le début si vous le voulez bien. Nous en étions à la phase des mutations. Pour parvenir à les insérer, nous sommes passés par l'étape des souvenirs. Nous avons injecté au sujet des scènes préfabriquées, censées le mettre en scène lorsqu’il était enfant, combinées à un panachage de molécules agissant sur son système nerveux : ainsi, il a pu ressentir les douleurs physiques et psychologiques des personnages au cœur de ces « souvenirs ». Au départ, nous avions besoin de temps pour accrocher la première faculté. De plus, le sujet devait plonger dans notre histoire, c’est pour cela que nous avons imaginé l’arrivée dans la bourgade, sa visite et la description de la maison. FZ a néanmoins eu quelques doutes sur la véracité de certains points, notamment à cause de la description trop longue de la villa. Ce n’était pas important pour nous, nous n’étions pas prêts.

– Et ensuite ? s’impatiente le général.

– FZ devait confirmer ses résistance physique et psychologique. Nous lui avons donc inséré plusieurs séquences pour le tester : les événements dans la cabane, la tornade, les poupées, la première attaque des abeilles ainsi que la mort de Juliette et de sa mère, entre autres.

– Pourtant précédemment, il avait déjà eu droit à la mort d’une petite fille, coupe le gradé.

– Pas n’importe quelle petite fille. Zoé tout comme sa mère étaient mes avatars ! Nous nous sommes inspirés de photos de la nièce de FZ pour la modéliser. Pour lui, elle faisait partie de sa famille. D’ailleurs, je dois dire qu’il a très bien réagi, j’ai adoré voir sa souffrance ! Le segment a très bien fonctionné !

– Je repose ma question : à quoi servaient ces fichues abeilles ?

– Pour trois raisons. La première concerne le gain de temps, car encore une fois, nous n’étions pas prêts pour mettre en place le « souvenir R ». La seconde, c’était pour que FZ ressente d’atroces douleurs physiques, ce fut assez réussi dans l’ensemble. La troisième concerne la cohésion des souvenirs : nous ne pouvons pas passer du coq à l’âne sans risquer de « perdre » notre patient.

– Vous trouvez que vous avez été limpides ? J’ai parfois trouvé qu’il manquait du liant dans votre histoire ! Comment expliquez-vous que les médecins et les parents de FZ33UF gobent tout ce ramassis de…

– Je ne pensais pas que vous suivriez tout le processus…

– On m’a chargé de superviser ce projet.

– Nous avons pris quelques libertés pour gagner du temps. L’essentiel était de rester globalement cohérent, pas d’entrer dans les détails. FZ a bien tiqué parfois, mais il est resté dedans, c’est le principal. D’ailleurs, nous avons tout de même gardé du liant comme vous dîtes, avec par exemple l’enquête, le pèlerinage dans les bois, la venue de Régis qui amène les gamins à l’hôpital. Nous avons même inventé une histoire d’oncle mafioso dans ce but. C’était tout autant un gain de temps que de liant en fin de compte !

– Heureusement que je n’ai pas su pour cette histoire de mafioso…

– Je croyais que vous aviez visionné tous les « souvenirs », l’interrompt Amigo.

– J’ai été appelé à d’autres tâches entre-temps. Je ne connais donc pas toutes les modifications que vous avez effectuées. D'ailleurs, quelles sont-elles ? »

Quoi ? Me modifier ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Sur quel plan ? Je suis là, je vous entends ! Que m’avez-vous fait ? Répondez-moi !

Bien entendu, ils ne savent pas que je peux les entendre. Si seulement leur drogue n’était pas si efficace. Je tente de me redresser, mais rien à faire : la sueur coule le long de mon corps, mes membres sont ankylosés, j’ai l’impression de peser une tonne. Je suffoque au moindre geste. Alors, je reprends mes exercices : je dois faire le vide, me calmer et poursuivre leur conversation, même si elle m’effraie.

« Alors, s'impatiente le militaire.

– Elles concernent principalement trois aspects, répond laconiquement Amigo.

– Vous pouvez être plus précis ?

– Pas à ce stade, poursuit la femme.

– Et pourquoi pas ? Vous m’avez dit qu’il était opérationnel, s’insurge le gradé.

– J’ai dit que nous avancions bien, mais vous devez être patient. D’ailleurs où en sont les recherches sur « Leukos » ? demande malicieusement la scientifique.

– Il n'est pas question de cela ici, se ferme le général.

– Au contraire, il ne nous sert à rien de commencer la deuxième phase si vous n’avez pas progressé de votre côté, relève Amigo.

– Nous y travaillons. Nous sommes en bonne voie. D’après plusieurs sources, les autres sont au même point que nous. D’ici la fin de la seconde phase, nous serons prêts.

– Fabien sera l'élément central de notre équipe, ses deux lieutenants seront la Polymorphe et le Guérisseur. »

La Polymorphe ? Le Guérisseur ? D’autres que moi ont réussi leurs tests si je comprends bien ? Normalement, ils devraient me libérer – de ce lit du moins – pour être à la tête d’une équipe. Dans quel but ? Qui seront mes compagnons d’infortune ?

Pour le guérisseur, je pense que c’est Dimitri. Je ne sais pas si dans la vie réelle il a l’apparence de l’adolescent de mes « souvenirs », mais au moins j’ai un indice.

Pour la polymorphe par contre…

C’est alors qu’un regard s’abat brusquement devant moi ; des yeux magnétiques, d’un vert noisette intense ! Encore ce regard !

Puis, la vision s’éloigne, pour me montrer à qui appartiennent ces iris. Je reste stupéfait : il s’agit d’un cerf !

Je vais devoir diriger un animal sauvage ?

Soudain, les contours deviennent flous, l’animal semble se muer en autre chose et prendre forme… – ce n’est pas possible ! Quoique techniquement cela correspondrait bien à la définition d’une polymorphe… – humaine ! Un bref zoom me permet d’identifier la jeune fille : il s’agit de... Léa !

Ainsi mon groupe serait constitué, au minimum de Dimitri et de Léa, pour… Je ne sais pas, il est encore trop tôt pour le savoir.

La scène entre les trois adultes reprend.

« Pouvez-vous m’en dire un au moins ?

– La télépathie sera utile pour la suite.

– Vous vous moquez de moi ? Tout ce temps pour ça ? s’énerve le militaire.

– Ses deux autres capacités vous intéresseront également.

– J’espère bien.

– En attendant, il va bientôt être l'heure de nous quitter, Fabien.

– Quoi ? lâche le général avant de continuer : il nous entend ? Depuis le début ?

– Il nous voit également. Rassurez-vous, il ne vous connaît pas.

– Mais mon nom ?

– Simple détail technique. De toute façon, nous le gardons avec nous, poursuit la jeune femme.

– Je suppose que c’est la deuxième modification. Vous auriez pu me prévenir.

– Et rater la surprise sur votre visage ? Non, décidément le timing était bon.

– Ce n’est pas un jeu, docteur.

– Justement, il faut se réserver des moments suspendus. Voulez-vous que je vous rappelle les échecs liés à votre méthode ? accable le docteur Amigo.

– Pas la peine, marmonne le général, avant de reprendre : ce ne serait pas la télékinésie son troisième pouvoir ?

– Ridicule ! Vous avez tout de même vu que dans le souvenir de l'affrontement, rien n'était naturel. Fabien a maîtrisé la télékinésie, sans aucune aide ni entraînement et s'est débarrassé facilement de sa rivale.

– D'ailleurs, le coup de magnum est tout aussi improbable, elle aurait pu en mourir sur le coup ou au moins être plus sonnée, renchérit la doctoresse.

– À quoi servait ce passage dans ce cas ? hurle presque le général.

– Nous l'avons dit à Fabien, cet extrait devait être moins intense que le précédent. Cela nous a permis d'endormir le cobaye si l'on peut dire. Qu'il garde confiance en nous.

– De toute façon, il n'a guère le choix. Pour moi, ce segment est inutile.

– Vous ne voyez pas les choses comme nous. Nos travaux avancent mieux lorsque le patient nous fait confiance. De plus la connexion entre la Polymorphe et Fabien était assez compliquée à mettre en oeuvre, la preuve elle nous a échappé malgré les précautions que nous avons prises.

– C'est toujours la même rengaine avec vous, tout n'est question que de temps.

– Mais les résultats sont là. Fabien est pratiquement opérationnel. Maintenant, il doit se reposer avant la nouvelle phase.

– Qui aura lieu…

– Prochainement. Nous devons d'abord en finir avec l’étape des souvenirs et ensuite… Fabien il est temps de couper le contact. Je suis désolé, mais le reste est confidentiel. »

C’est alors que l’improbable arrive. Le décor s’efface immédiatement. Comment sont-ils parvenus à ce résultat ? Cela me provoque des sueurs froides, ils me maîtrisent totalement, je suis leur pantin ! Dieu seul sait ce qu'ils ont prévu pour la suite.

Qui est ce général ? Que veut-il vraiment ? Que cache le projet "Leukos" ? Quelle est leur troisième modification ? Comment sont-ils parvenus à ces dernières ? Ont-ils trituré mon ADN pour me métamorphoser en mutant ? Quels seront les effets secondaires de cette expérience ? Comment diriger un groupe que je ne connais pas et dont les principaux membres sont des personnes « transformées » elles aussi ? Pourquoi accepteraient-elles de me suivre dans l’inconnu ?

Toutes ces questions tournent en boucle dans ma tête. J’ai l’impression qu’elle va exploser. Et le pire c'est que j'ai apparemment accepté qu'ils me triturent afin de mener leur mission, dont je ne connais rien pour l'instant !

Une nouvelle fois, je tente de me détendre.

Inspire. Expire. Inspire. Expire. Inspire… L'aide-soignant entre dans la chambre, s'approche de moi et me glisse :

« Vous... vous êtes réveillé ?

– Oui.

– Ce... Ce n'est pas grave. Le dosage n'était... Je reviens », dit-il, embarrassé avant de sortir.

Le dosage ? Qu'entend-il par là ? Je fouille dans ma mémoire pour y trouver des réponses... Qui ne viennent pas !

Je suis interrompu par un docteur. Il me demande de me détendre et précise qu'il va m'injecter un autre « souvenir ». Ce qu'il fait d'ailleurs...

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Tom Men

 Ce fut difficile pour Cole de s'intégrer lors de son entrée au Temple. Mais après quelques semaines d'adaptation, et surtout sa rencontre avec Elden, il avait réussi à remonter la pente. Son cloîtrement l'avait rendu plus discipliné et bien plus studieux qu'il ne l'avait jamais été avec son père. Six mois à peine s'étaient écoulés qu'il connaissait déjà tous les quantiques sur le bout des doigts - et ceux malgré un piètre talent en chant.
 Le Temple de l'Oblihati ne cessait jamais de recueillir de jeunes enfants perdus, abandonnés ou en quête de rédemption. Bien que plus rares, ceux-ci étaient tout de même les bienvenus au sein du culte. Cole en faisait partie, et cela faisait bientôt trois ans qu'il était entré dans les ordres. Dès ses premiers jours, il avait eu le temps de se familiariser avec les lieux, sous la tutelle du père Boreun. Puis on lui avait attribué une chambre, dans la tour couventine, de laquelle il n'avait le droit de sortir que pour suivre ses classes ou se laver. Le cloîtrier avait le droit d'avoir de la visite, même si elles étaient régulées par les frères plus âgés.
 Dans son humble chambre, dotée d'un lit, d'un bureau et d'une bibliothèque, il avait certes l'une des plus belles vues sur la cité, mais également un silence pesant et immortel, comme celui d'une cathédrale dont personne ne souhaitait passer les portes. Les cloîtriers n'avaient que rarement de la visite, et Cole faisait partie de ceux qui en avaient le plus. Elden, Cellica, et parfois les deux ensemble, venaient régulièrement prendre de ses nouvelles.
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— Je ne peux pas traverser la basilique. Je me ferais repérer immédiatement.
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— J'espère que personne ne passait par là.
— Dépêchons alors.
 Le groupe quitta la pièce et s'enfonça dans le couloir troglodyte jusqu'à un petit salon, au fin fond du bâtiment. Cellica se précipita vers la cheminée dont ils parlaient un peu plus tôt. Incrustrée dans le mur en face du couloir, elle imposait par sa largeur. Un grand tableau d'ardoise, monté sur deux pieds, avait été entreposé devant, mais ne parvenait même pas à la dissimuler. L'adolescente se glissa derrière après que Cole et Elden eurent déplacé le tableau. Elle appuya dans une encoche située bien à l'abri des regards et l'âtre de pierre se déplaça d'un demi-mètre à l'intérieur de la salle. Cole fut moins surpris du mouvement que du silence dans lequel l'objet s'était mu. Aucun son, aucune vibration n'avait été produit, comme si la pièce était faite de mousse ou de papier.
 Derrière, un étroit couloir s'enfonçait dans la montagne. Le chemin plongeait vers les ténèbres, mais le groupe avait tout prévu. Elden tira une torche et une pierre à briquet de son petit sac de jute, qu'il emmenait partout avec lui. Cole se demandait souvent ce qu'il pouvait bien contenir : le garçon à tout faire avait toujours tout ce dont il avait besoin.
 Traverser cet espace étriqué fut aisé pour les trois enfants. Cole remarqua tout de même que peu d'adultes pourraient en faire autant sans avancer complètement recroquevillés. La roche était si rugueuse qu'elle ne semblait pas creusée par l'homme. L'âtre camouflait l'entrée naturelle d'une grotte qui emmenait ceux qui l'arpentaient dans les entrailles de l'Oblihati. Le jeune cloîtrier se sentit revenir plusieurs années en arrière, et un malaise s'installa en lui.
 Le temps s'étira, ou se contracta. Cole ne sut réellement dire combien de temps ils avaient passé dans le tunnel, ni combien de bornes ils avaient parcouru. Il pensait un instant être là depuis une heure, mais en jetant un œil vers l'arrière, la lumière de l'ancien salon lui parvenait toujours. Cependant, dès qu'une faible lueur commença à se faire entrevoir en face d'eux, ce fut comme s'ils venaient tout juste de pénétrer dans le couloir.
 Plus ils approchaient de la sortie, plus l'atmosphère était lourde, chargée d'une humidité millénaire que personne n'avait bravé depuis longtemps. Quelques mètres avant de déboucher dans une nouvelle zone, Cole remarqua que le sol était recouvert d'eau. Le bruit de leurs pas résonnaient encore plus fort qu'avant contre les parois de pierre.
 Le groupe ne s'attendait pas à découvrir, au milieu d'une large salle, un arbre au tronc biscornu. Celui-ci, planté dans un parterre surélevé recouvert de mousse vertes et cramoisies, sortait de terre en formant un tourbillon irrégulier. Il se terminait en une poignée de grosses branches, habillées de milliers de petites feuilles roses. L'eau abondait sur les pavés antiques, qui ressortaient ça et là.
 Quatre piliers encadraient le parterre fleuri et soutenaient les voûtes qui surplombaient les trois adolescents. Ils étaient également recouvert de mousse et de diverses plantes tombantes. La végétation s'était emparée de tout l'espace et avait réussi à développer un monde sauvage et miniature. En regardant bien, quelques petits animaux se cachaient sous les branchages.
 Au centre, un formidable puits de lumière illuminait la pièce toute entière d'une vive lumière blanche. En s'approchant, Cole ne put distinguer quoi que ce fut à l'étage supérieur tellement la lueur était intense. Il eut l'impression de regarder directement le soleil à travers des jumelles.
— Il est ici... murmura le cloîtrier, abasourdi. Le trésor sous la ville est ici !
 L'adolescent s'aperçut de la présence de deux torches allumées, derrière l'arbre, et d'une porte qui les séparait. Contrairement au reste de la pièce, elle semblait être neuve, ou du moins dans un état plus que correct. Il fut soudain pris d'une vague de nervosité.
— Cet endroit n'est pas du tout abandonné, constata t-il. Nous ne devrions pas être ici.
— En effet, gronda une voix grave venue de nulle part.
 Les trois explorateurs sursautèrent comme un seul homme, puis cherchèrent d'où venait celui qui les avait pris sur le fait. Elden avait reconnu la voix et commençait déjà à paniquer.
— C'est le père Uzuven ! chuchota-t-il, bien que sa voix résonna puissamment contre les voûtes.
 Un vieil homme sortit de l'ombre, d'un coin de la pièce. Il marchait à l'aide d'un épais bâton de bois, renforcé à sa base par un pommeau d'acier. Le métal claquait sur le sol et créait un écho angoissant. Respecté pour être un homme de foi consciencieux et d'une piété inébranlable, le père Uzuven était aussi et surtout connu pour son intransigeance absolue et son impitoyable haine des jeunes rebelles. Cole et Cellica ne l'avaient pas dans leur poche, et Elden était devenu son souffre-douleur depuis belle lurette.
— Je ne vous vois peut-être plus, mais je sens la transpiration aigre d'un petit cochon qu'on a pris en pleine escapade.
 Elden fut parcouru d'un frisson, puis se résigna à accepter la punition. Uzuven avait de loin dépassé l'espérance de vie moyenne des habitants des montagnes. La rumeur disait qu'il était même l'homme le plus vieux de la ville, après l'Oracle. Ses yeux ne voyaient plus, mais il aimait vanter l'adresse de ses autres sens.
 Le père Uzuven était le gardien des catacombes. On n'y enterrait plus personne depuis longtemps, mais l'endroit restait le lieu de repos de nombreux dirigeants de l'Oblihati et d'autres illustres religieux d'autrefois. Certaines personnalités de pays étrangers avaient également demandé à avoir un caveau au Temple, comme le roi Bangerion Elamin III de Dhilia, que la vie avait quitté bien avant la naissance de Cole.
— Si monsieur Soupe-au-lait est là, alors les deux qui l'accompagnent ne peuvent être que la petite chanteuse effrontée et le seul cloîtrier qui ne connaît pas la signification de son statut.
 Il se déplaça lentement jusqu'à la porte et l'ouvrit. Un grincement lent et peu rassurant résonna dans toute la pièce. Puis d'un coup sec, le père Uzuven claqua son bâton contre le bois.
— Aller, tout le monde en haut. Nous allons punir ensemble les petits rats qui s'infiltrent là où ils ne devraient pas...
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Ode Colin
Un simple instant de vie dans une salle de classe.
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Maude Perrier
Je prends les transports en commun et j'aime imaginer des petites histoires courtes sur les gens que j'y côtoient l'espace de quelques instants.

Elles sont sur mon site tous les lundis mais je les proposerai aussi ici.

Écrire une histoire très courte est un exercice que je trouve très difficile, vos retours m'aideront à progresser.
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