99

10 minutes de lecture


Vendredi 22 février 2019


Hans sortait de chez lui. Il était 19h30. Il avait rendez-vous avec Alice.

Programme: « Les heures sombres » de Joe Wright au cinéma Arena de la Praille. Puis pizza chez Molino au rez du centre commercial. On était vendredi soir et ils avaient décidé d'un commun accord, vu que les deux restaient là ce week-end, pas de Paris ni d'Amriswil, qu'il était souhaitable qu'ils se détendent un peu. Alors autant le faire à deux.

Hans hâtait le pas. Le film débutait à 20h00. Il n'était pas vraiment en avance. Et c'est là, à ce moment là, qu'il tomba sur la conseillère d'État Elizabeth Page.

- Madame Page ?! Mais que faites-vous là, demanda Hans très étonné.

- Bonsoir inspecteur, mais je me rends chez ma meilleure amie...

- Ah oui ! J'oubliais ! Elena Pericolo ! Et votre garde du...ah oui, j'oubliais aussi...!

- Pour un inspecteur, vous oubliez beaucoup de chose ! Non mais, je vous taquine ! Rassurez-vous ! Qui aime bien châtie bien.

- Merci ! En fait je suis très pressé ! J'ai rendez-vous avec...ma meilleure collègue !

- Ah oui !? La jeune femme que j'ai vue au Remor...

- Alice Noît, oui...désolé, mais je dois y aller ! Bonne soirée !

Et il fila. Démarra sa BM et descendait à vive allure la rampe pentue qui menait à la route principale.


À 19h50, il retrouva Alice devant le cinéma. Ils prirent les billets aux distributeur automatique ainsi qu'un paquet de pop-corn. Hans paya tout. La salle était encore allumée, des publicités en diapositives défilaient.

- Devine qui j'ai croisé en sortant de chez moi ! fit Hans.

Alice, pour toute réponse, mis un pop-corn dans la bouche.

- Elizabeth Page ! dit-il.

Alice ne semblait pas surprise, et ne partageait pas l’excitation de Hans :

- Ben oui ! C'est les meilleures amies du monde. C'est normal qu'elles se rencontrent.

Hans s'étonnait. De lui-même, son enthousiasme en fait, qui suite à la remarque d'Alice, lui semblait tout d'un coup surfait.

- Oui. T'as raison. Évidemment. Mais bon. Je sais pas pourquoi. Je les voyais pas amies au point de se rencontrer un vendredi soir chez ma voisine. Et puis j'ai passé pour un mec qui oublie tout !

- Qui oublie tout ?

- Ouais. Je ne me rappelais pas de leur amitié et pas non plus qu'Elizabeth n'a pas voulu avoir de protection policière.

- Ah ben oui. Je comprends qu'elle t'ai fait la remarque...

Hans était perturbé :

- T'as décidé que ce soir t'allais me contredire ? fit-il légèrement agacé.

Alice demeura placide. Ne réagissait pas à l'énervement de son collègue.

- Je suis fatiguée, Hans. C'est tout.

L'inspecteur sentait bien que là n'était pas toute l'explication de l'humeur amorphe de sa collègue.

- Je te connais un peu, Alice, et je sens qu'il y a autre chose...

Alice haussa les épaules et faisait défilé des informations sur son samsung. Mais elle savait qu'elle n'échapperait pas à des explications plus avancées, alors elle lâcha :

- Il y a des jours où la vie c'est un peu de la merde, quand même, Hans, tu trouves pas ?

- Ah ben oui. Complètement d'accord avec toi.

Il sourit. Il avait bien aimé la réponse de sa collègue. Le ton un peu désabusé mais évident et tranquille cependant. Et il devait s'avouer que son expression un peu lasse, sans sourire, exempte de l'habituel rituel relationnel que nous tenons et jouons tous la plupart du temps, rehaussait presque sa beauté. Lui donnait une authenticité magnifique. Et il avait envie de la serrer fort dans les bras, se l'interdisant évidemment, ne serait-ce que pour lui montrer qu'il l'appréciait tellement. Et qu'il ne lui souhaitait que le meilleur. Il savait qu'entre elle et Diae il y avait quelques problèmes ces temps-ci. Mais il ne voulait pas s'immiscer. Si elle ne lui en parlait pas, ce n'était pas à lui de le faire.

- Diae n'est plus tout-à-fait sûr de ce qu'il veut faire dans sa vie et de la place que j'y occupe, dit alors Alice.

Comme si elle avait lu dans les pensées de Hans.

Ah ! C'était joliment tourné. Élégante manière d'exprimer qu'elle était sur le point d'être larguée pas son mec, pensa-t-il.

Les lumières de la salle s’éteignirent et les publicités, les bandes annonces défilèrent les uns après les autres, interrompant leur discussion. Heureusement dans un sens. Hans ne savait absolument pas quoi répondre à l'aveu d'Alice.


« Les heures sombres », donc.

Le titre du film de Joe Wright résonnait parfaitement à l'état intérieur d'Alice mais l'histoire qui s'y déroulait redonna du courage à la jeune femme. Parce que c'était l'histoire du fantasque 1er ministre Winston Churchill qui redonnait espoir à toute une nation, voire à tout un continent ! Rien de moins que cela. Par induction, Alice en profita.


Deux heures plus tard, elle sortit de la salle avec une mine plus ouverte au monde qui l'entoure. Elle était plus détendue. Les deux se rendirent au Molino. Mais même si à l'heure tardive, les cuisines étaient toujours ouvertes, Alice eut tout d'un coup une nouvelle idée :

- Et si on mangeait chez moi, Hans ?

Celui-ci fut étonné :

- Chez toi ? Ça ne t'embête pas ? Tu veux cuisiner ? Enfin bon, si ça te dit, pourquoi pas ?!

- Alors allons-y ! Tu me suis avec ta grosse BM ?!

- Je te suis...


Alice habitait de l'autre côté de l'aéroport, dans la cité banlieusarde de Meyrin. Dix minutes plus tard, Hans parqua sa BM en bas de l'immeuble, tandis qu'Alice emmenait sa mini au garage souterrain. Elle le rejoignit dans le hall d'entrée et ils prirent tout les deux l'ascenseur. Jusqu'au huitième étage. Elle ouvrit la porte et Hans re-découvrit le petit appartement de sa collègue. Le salon en tissu orange, elle n'avait pas de table basse par contre, cela prenait trop de place disait-elle, le meuble télé, le système d'étagère blanc, la petite table à manger pour deux personnes en bois de sapin, les chaises qui allaient avec, le tapis jaune de l'entrée, le porte-manteau, les luminaires, la cuisine. Tout IKEA.


- Mais mets-toi à l'aise, fit Alice.

Ils ôtèrent tout les deux leurs vestes, elle se mit pieds nus, son appartement était très bien chauffé, et lui, enleva ses chaussures.

- Spaghetti à la tomate, ça te va ?

- C'est juste parfait...

Il s'était installé à la petite table à manger de la cuisine qui donnait à la fois sur le salon et la cuisine, où la jeune femme s'affairait. Elle ouvrit une bouteille de blanc, s'en servit un verre et en apporta un autre pour Hans.

- Mais ça t'as plu le film ? En fait ! demanda-t-elle en avalant presque d'un coup le verre de blanc.

Un blanc bien frais, pas trop fort. Délicieux.

- Oui. Absolument. C'était très intéressant. Je ne savais pas que Churchill avait été malmené de la sorte...

- Je le savais. J'ai lu pas mal de livres d'histoire. En fait Churchill, c'était un super acteur. Un acteur qui a joué son rôle. C'était l'homme de la situation. Mais peut-être finalement juste pour cette situation. Parce que après la guerre, eh ben, il n'a même pas été réélu !!

- Il n'a pas été réélu ?

Alice remplit les verres une deuxième fois.

- Ouaips...enfin, plus tard, il a quand même été réélu 1er ministre. Et quand il est mort, tous les hommes d'États du monde se sont déplacés pour les funérailles. C'était devenu une sorte d’icône.

- J'ai beaucoup aimé la scène où Churchill est seul avec sa secrétaire, et il apprend, enfin il comprend plutôt, il devine qu'elle a perdu son frère au cours du rapatriement des troupes vers Dunkerque. Il la regarde silencieusement pendant un long moment, c'est comme s'il partage intimement et très sincèrement son deuil...

- Oui. C'est magnifique. Et il joue super bien. C'est Gary Oldman. On le reconnaît quasi pas. Avec les prothèses, le maquillage...

- Ouais...oscar en vue pour le vieil homme. Non mais c'est marrant. J'y pense. Oldman. Vieil homme en français...

Alice versa les spaghettis dans l'eau bouillante, rajouta le sel. Et rempli les verres une troisième fois.

- Oui. Vieil homme prédestiné à joué le rôle du vieux Churchill lui-même prédestiné a jouer le rôle de sauveur de l'Angleterre. Et peut-être même du monde.

- Et sauveur de ta soirée !

Elle éclata de rire :

- Oui ! Tu l'as remarqué ! Ce film m'a fait du bien !

Ils passèrent ainsi une magnifique soirée sans « E ». Et cela leur fit grand bien. Ils burent beaucoup aussi. La bouteille de blanc arrivait bientôt au bout. Et Alice finit par parler de Diae.

- Il se pose des questions sur son futur en tant que chirurgien et si c'est vraiment cela son futur.

- Il veut plus faire chirurgien ? s'étonna Hans tout en avalant lui aussi d'un trait son verre de blanc.

C'était un blanc traître. On pouvait le boire comme du sirop. Elle posa les deux assiettes de pâtes recouverte de sauce tomates sur la table, un bol de parmesan et deux bières en canettes. Heineken. La marque préférée de Hans.

- Alors Hans. Pour être tout-à-fait honnête avec toi, j'ai l'impression qu'il a fait une incartade. Et qu'il est très embêté avec ça. Les deux dernières fois à Paris, cela avait été un peu froid. D'ailleurs, une des fois, on n'a même pas fait l'amour.

Elle avala la première fourchette de pâte et ouvrit la canette. Hans était étonné de ces révélations sur sa vie intime. En temps normal, Alice était discrète là-dessus.

- Dis-donc, fit-il. Tu bois pas mal ce soir, Alice.

- Je sais. J'ai envie de me bourrer la gueule, répondit-elle du tac-au-tac. Allez ! Hans, tu bois autant que moi ! Santé !

Elle brandit sa canette. Et Hans l'imita. Il firent santé et Hans pensa que c'était peut-être pour ça qu'elle lui avait proposé de manger chez elle. Pour pouvoir boire sans se soucier de la route.

- Mais comment ça se fait que tu crois qu'il t'as trompée ?

Elle but une gorgée.

- Pfuit !...je sais pas trop. Peut-être que je me trompe. Mais c'est son attitude un peu fuyante, un peu froide. Et j'ai l'impression que quand il me parle de cette histoire d'avenir dans la chirurgie, c'est plus pour ne pas parler d'autre chose. De notre relation par exemple. C'est clair que c'est pas idéale, cette situation. Se voir seulement tout les quinze jours c'est pas top. Lui côtoie à l'hôpital plein d'autres personnes, des jeunes étudiantes en médecine, des infirmières. Il est bel homme.

- Mais on dirait que tu trouves que c'est ok qu'il ai couché avec une des ces étudiantes, ma parole...

- Non mais j'en sais rien. Peut-être que c'est complètement faux, mon histoire. C'est moi qui me fait mon cinéma. Peut-être que je le prends aussi bien, comme tu dis, parce que au fond, je sais que c'est pas vrai...

À une heure du matin, elle décapsula sa troisième bière. Inventaire identique pour Hans. Ils avaient également fini la bouteille de blanc. Et ils s'étaient installé au salon. Ils sirotaient maintenant, en alternance avec la bière, un petit alcool fort à la pistache.

- Comment Diae peut-il être disbant avec toi ? fit Hans. Ça me débasse.

Alice se mit à rire, elle était maintenant bien caisse :

- Oh mais.... c'est le lot de tout les couples...ne me dis pas que boi et Klara c'est toujours ça! Qu'elle n'a pas des jours où elle en a barre de toi, et boi d'elle !

Hans soupira. Il se rendait bien compte qu'il était un peu saoul. Même pas qu'un peu. Et qu'il disait des trucs bêtes. Il savait en fait qu'il trouvait Alice si belle qu'il ne comprenait pas qu'on puisse ne pas avoir envie de faire l'amour avec elle.

- Ouais, t'as raison...la beauté ne bait pas tout, lâcha-t-il.

Alice fit des grands yeux.

- Hans, tu me trouves belle ?

Hans fit des grands yeux à son tour.

- Non mais, t-tu le sais, Alice. T...t'es d'une incroyable beau-beauté.

Alice se fit méfiante. Mais une méfiance au rabais. Elle avait trop bu. Elle n'avait pas l'énergie d'être outrée. Elle ne l'était d'ailleurs pas.

- Hans. Tu me dragues là ? demanda-t-elle tout en souriant doucement.

- Non. Alice, répondit-il, la voix pâteuse.

Il était carrément saoul. Je je te dis juste que il...f-faut pas que tu te te fasses ta fausse modeste et étonnée. T'es sacrément belle, c'est un fait....(il regarda le portrait d'Audrey Hepburn sur le mur du salon)...eh ben...voilà...t-t'es aussi belle que la miss Hepburn mais avec plus de feurme...en fait....avec des f-formes....pour être....tout-à-fée....honnête....

Alice le regarda en haussant les sourcils.

- Me-mer-ci, fit-elle.

Et ils restèrent tout les deux là, assis, à ne rien dire. Leur pied se touchaient et personne ne la retirait. Jusqu'à ce que Hans se ressaisisse :

- Il faut que j'y aille...

Alice se ressaisit aussi :

- Je...je t'appelle un taxi...il est hors d'action que tu roules avec ta grosse PM...

Hans se leva et se rassit direct.

- Ouais, t'as raison.

Alice eut quelques peine à appeler le taxi.

- Voilà, fit-elle en raccrochant. Dans trois binutes il sera en bas. Donne donne moi tes clés de ta ba-bagnole. Je la raamèène deumain.

Cette fois-ci, Hans parvint à se lever. Elle aussi. Elle l'accompagna à la porte. Et avant qu'il ne parte elle s'avança vers lui et l'embrassa sur la joue.

- Merci pour pour cette soirée, Hans. Je t'aime beaucoup tu sais.

- Moi aussi je t-t'aime beaucoup.

Et il partit. Alice ferma la porte et alla s'écrouler toute habillée sur son lit. Sans se brosser les dents. Sans se démaquiller. Sans ranger la table, ni la cuisine. Cela était extrêmement rare. Il était également très rare qu'elle se laisse autant aller éthyliquement. Mais la journée avait été particulièrement mauvaise. Celle de hier aussi. Avant-hier également. Elle avait la désagréable impression de perdre pied dans sa vie. Cette vie qu'habituellement elle menait si sûrement. Droitement. Elle aimait Diae. Et lui l'aimait aussi. Elle en était sûre. Mais elle savait que cette situation d'éloignement mettait leur amour en péril.






Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Dam Filip ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0