Le plan - 3° partie

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La demeure devint rapidement une ruche où chaque abeille avait pour mission de rassembler tout ce qui pouvait permettre de tenir un siège contre l’ennemi frelon, plus grand, plus fort, et mieux armé qu’elles. Profitant de l’ouverture de la porte, un filet de lumière pénétrait dans la pièce principale. Alina, qui surveillait, ne disait mot. Rien ne pressait.

— Écoutez. On les laisse enfoncer la porte et pénétrer dans la pièce. À mon signal, nous leur jetons sur la tête tous les projectiles amassés. Ils s’apprêtent à nous débusquer jusque dans les latrines alors que nous attendrons ici, prêtes à les repousser !

Elle avait appuyé fortement sur le terme repousser.

Toutes l’écoutaient tout en accumulant le plus de projectiles possibles. Elle prit confiance car, portées par leurs récents succès, ses compagnes se préparaient sans se plaindre à un plus grand défi encore. Elle se prenait à espérer que leurs adversaires ne soient pas si nombreux afin de leur offrir une chance de l’emporter.

Soudain, Alina fit un signe de la main. Sara s’approcha d’elle.

— Là, fit-elle.

Stupeur ! À moins de cinquante pas, un homme se tenait près d’un arbre, les yeux rivés sur la demeure.

— Il est arrivé en courant et s’est arrêté net. Il ne cesse de regarder vers l’arrière.

— Ils arrivent, soupira Sara. Continue de les surveiller.

José souffla. Ses amis venaient le sauver. Assis, le dos en appui contre le mur du fond de la grand-pièce, il avait maintenant les mains liées derrière lui. En apparence, sa situation s’était détériorée. Bien placé, il pourrait peut-être prévenir les siens des plans des demoiselles. Cette fois, la chance était de son côté.

Il les observait, non sans une quelconque admiration. Le mobilier s’agglutinait devant l’entrée, prêt à la bloquer. Les ceintures et les armes de ses compagnons et de lui-même ceignaient maintenant les reins de ces femmes pressées. Tout cela serait-il possible sans cette maudite princesse ? Il ne pouvait croire qu’elles soient toutes semblables. Elles déplaçaient les meubles, mais il discernait la peur dans leurs yeux.

Pas elle. Elle n’avait pas peur. Son attitude exhalait la détermination. Elle maniait son arme avec l’habileté d’un archer accompli. Sans elle, tout s’écroulerait.

Elle représentait aussi la poule aux œufs d’or. Personne n’aurait accepté de prendre le risque de pénétrer dans le château si le jeu n’en valait la chandelle. Seule la tempête et l’absence du nouveau dirigeant, ce tueur de roi et ses sbires, avaient permis d’emporter la décision. L’alliance avec le prince faisait office de garantie. Sa sœur représentait plusieurs fois la valeur des autres réunies.

Sauf que la situation s’était renversée. Pour le moment, elle détenait le pouvoir.

La moitié du temps, c’était elle qu’il regardait. La plus déterminée et la plus belle. Quelle fougue ! Quelle beauté ! La ceinture qu’elle lui avait subtilisée ne gâchait rien à son apparence. Il avait prévu de remplir ses yeux de ses charmes avant de la toucher.

Il en avait salivé.

L’énigme était loin d’être résolu. D’évidence, elle n’avait reçu aucun soutien. Cette damnée femme s’en serait sortie seule ? À l’observer, il se le demandait. Et handicapée, qui plus est.

Assise la plupart du temps, elle n’hésitait pas à se déplacer sur une jambe. Avec célérité. Sans fatigue apparente. Elle contrôlait tout. Distribuait ses ordres. Quelle femme ! Quel dommage qu’il n’ait pu la dominer. Enchaînée aux quatre fers, elle représentait un morceau de premier choix, capable de satisfaire tout homme qui l’approcherait. Une si belle vipère… Une vipère qu’il valait mieux garder en cage.

. . .

Les prisonnières, comme José les appelait encore, avaient assemblé leur dispositif. Moins occupées, leur attention se dirigeaient vers lui.

— Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda Julia en s’approchant, menaçante, un couteau à la main.

Lucette, qui provenait du même bouge qu’elle, se tourna vers lui.

— On finit le travail.

Les deux jeunes femmes l’entouraient. L’une d’elle fit jouer un couteau autour de sa gorge.

— Faut-il vraiment le tuer ? intervint Cassy.

— Tu en doutes ?

— Tu en es capable, toi ?

— Hum… Qui sait ? Je ne cherchais pas seulement à lui faire peur.

— Commençons par l’émasculer ! cracha Lucette.

La princesse, concentrée sur l’éventualité d’une attaque massive, n’écoutait que d’une oreille. Pourquoi interviendrait-elle ? À l’heure qu’il est, elle aurait déjà été violée par cinq hommes à cause de lui. Pour autant, pouvait-elle laisser faire ? Elle n’eut pas le temps de se poser la question.

La guetteuse leva la main. Sara se leva et sautilla vers elle. Des hommes approchaient. Elle en reconnut plusieurs. Leur chef principalement.

— Bâillonnez-le. Fermez la porte et poussez les meubles tout contre. » Puis, alors qu’elle préparait son arc : « On éteint les bougies.

. . .

Rien ne se passa pendant un temps qui sembla interminable. Sara ne distinguait ses voisines les plus proches que sous forme d’ombres indistinctes. La tension était palpable et chacune entretenait un silence absolu. Jusque-là, aucun bruit suspect ne leur parvenait. Si les brigands étaient proches et s’ils échangeaient entre eux, leurs voix restaient couvertes par le fracas de la tempête.

Soudain, Cassy sursauta. Quelqu’un était là, de l’autre côté. La poignée grinçait en coulissant. Les à-coups s’égrainaient lentement les uns après les autres, comme autant d’avertissements. Elle étreignit le bras de la fille du roi et serra comme pour l’empêcher de disparaître. Les tentatives semblèrent durer une éternité. Les sons lui parvenaient comme amplifiés par l’obscurité ambiante. Le cœur de Cassy battait la chamade, à l’unisson de celui de ses camarades. L’homme changea de tactique. Des coups firent trembler le battant. Sans doute cherchait-il à évaluer la solidité du dispositif.

Puis, plus rien.

Sara chercha ses consœurs tapies dans l’ombre. Le mobilier tassé contre la porte constituait une masse noire protectrice censée les rassurer. Pourtant, elle sentait au fond d’elle-même l’effroi qui les étreignait toutes. Si elles savaient combien j’avais peur, pensa-t-elle.

Elles tressaillirent lorsque des braillements leur parvinrent, immédiatement suivis d’un bruit sourd, un coup puissant donné contre la porte. Un mince filet de lumière dessina une raie aveuglante au plafond. À plusieurs reprises, plusieurs hommes se précipitèrent en hurlant. À chaque coup, les meubles vacillaient et le filet de lumière gagnait en intensité. À chaque coup, les assauts se répercutaient en elles comme les percussions d’un tambour placé trop près. Sara fit signe à ses amies de se baisser. Le flot de lumière trahissait leur présence.

Un visage apparut. Apeurés, tous les regards se portèrent vers la princesse dans l’attente du signal. Comme une statue de pierre polie figée dans le temps, elle demeurait immobile. Les meubles, eux, reculaient, pouce par pouce.

Jim pestait. Son expérience de pisteur lui permettait de faire parler les traces. De son tour de propriété, il avait conclu à l’absence d’aide extérieure. Aucun groupe armé n’était venu au secours des filles. D’ailleurs, Armand, en surveillant tant bien que mal depuis son point relais, n’a jamais remarqué autre chose que des demoiselles effrayées. Libres en apparence, elles réintégraient la vieille bicoque dès le moindre éternuement. Incompréhensible.

L’ambiance au sein du clan avait dégénéré. Jim avait osé accuser José devant le chef. En prenant par surprise ses trois compagnons, ce dernier aurait pu, avec son acolyte, s’emparer du groupe de prisonnières. Au prix où s’échangerait la princesse, les convoitises fleurissaient. Debray ne l’avait pas laissé finir et lui avait passé une soufflante. Jamais José ne trahirait ainsi les siens. Lui, Jim, n’en était pas convaincu.

Quoiqu’il se soit passé, les voilà contraints de prendre d’assaut la maisonnée !

Au loin, Armand n’avait remarqué que des femmes. Ce seul fait prouvait qu’elles avaient pris le dessus sur José et John. Ainsi, ces deux traîtres se seraient fait avoir en retour. Il préférait. Il dégagerait cette foutue porte, hurlerait, et toutes ces filles se mettraient à genoux en pleurant.

L’ouverture était maintenant suffisamment large pour laisser passer un homme. En plus des meubles et des sacs de grain, les prisonnières se protégeaient derrière la pénombre. Jim n’y voyait rien. Il ne pouvait se rendre au milieu de la pièce d’emblée car une sorte de corridor l’obligerait à longer le mur sur quelques pas. Peu importe, d’un hurlement, il fonça toute lame devant, suivi de ses camarades. Sa précipitation le sauva, son pied buta contre un obstacle et il s’effondra. Gaby, qui le suivait, l’enjamba. Une ombre se dressa devant eux. Un « maintenant ! » ferme résonna dans ses oreilles, immédiatement suivi d’un sifflement. Gaby s’écroula dans un râle étranglé. Des cris de femmes remplirent le volume de la pièce. Bloqués, toutes sortes de débris atterrirent sur la tête de ses compagnons. La peur l’étreignit. Ils étaient tombés dans un piège.

Un autre sifflement. « Encore ! » La même voix. Poteries, assiettes et verroterie pleuvaient de toutes parts. Jim se releva. Ses compagnons fuyaient. Il protégea sa tête de ses bras et se précipita derrière eux. Arrivé à l’embrasure de la porte, une douleur vive étreignit son épaule. Il se laissa tomber au dehors.

Le calme revenu, Sara demeura immobile un moment. Excepté le brouhaha de la tempête et les râles, aucun bruit ne leur parvenait. Rassurée, elle projeta ses bras en avant en signe de victoire, les poings fermés, l’arc dans la main gauche. Les traits de ses amies s’éclairèrent, un sourire fendit les visages.

Mais le pire restait à venir, la bande n’ignorait plus leur détermination.

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