La princesse - 1° partie

7 minutes de lecture

Le soleil dardait ses rayons ténus sur mes joues. Le jour déclinait quand je repris connaissance. L’esprit embrumé, je sentais quelqu’un me tapoter la main. Jérôme, un large sourire sur le visage, me regardait. Le calme ambiant me surprit. Ni cris, ni hurlements. Ici, des guerriers se félicitaient, là, exténués, ils se reposaient adossés au mur. Les seuls soldats actifs amenaient eau et bandages à leurs camarades. Assoiffés et harassés, ils inondaient leur visage à grands cris de soulagement.

— La bataille ?

— Ils ont fui. Ils ont fui, princesse. Nous avons tenu !

— Nous avons tenu… murmurai-je, surprise par la faiblesse de ma voix.

Même si les renforts n’étaient pas ceux attendus, leur soutien s’était révélé décisif. Contre toute attente, malgré leur faible nombre, ils avaient fait pencher la balance en notre faveur. J’avais hâte de rencontrer celui qui les guidait.

Je cherchai l’animal à longue queue annelée. Il avait disparu.

— Les officiers vont se réunir, m’informa Jérôme. Désirez-vous participer au conseil ou rejoindre le dispensaire ?

Avide d’en apprendre davantage sur l’identité de nos bienfaiteurs, je mentis sciemment sur mon état. Les soins attendraient.

— Je me sens bien. Je veux participer.

— Bien. Ensuite, nous nous occuperons de vos plaies.

On m’allongea sur un banc à l’intérieur de la grande salle et on recouvrit l’un des accoudoirs de coussins pour me permettre de tenir inclinée.

Autour de moi, le général, ses officiers et Jérôme, s’enquirent de mon état. L’inquiétude sourde dans leur regard renvoyait à mes propres frayeurs. Les blessures, quelles qu’elles soient en temps de guerre, rimaient souvent avec amputation.

Il n’était pas dans mes attributions de présider le conseil de guerre. Cette tâche incombait naturellement au général. Néanmoins, il m’appréciait et aimait recueillir mes avis. Il m’avait un jour avoué, clin d’œil à l’appui, que ma présence adoucissait l’humeur de ses officiers et qu’il s’agissait d’un facteur à ne pas négliger.

— Tenir le conseil en présence de Krys ne serait-il pas préférable ? demandai-je.

— Krys ? répéta un officier.

— Le meneur du groupe qui nous a rejoints, répondit Gauthier, notre général.

— Sacré groupe ! Sans eux…

— En effet.

La conversation tourna sur la qualité de leur équipement et leur maîtrise de l’art de la guerre. Certains avaient testé leurs armes et faisaient par de leur étonnement.

— Et les nôtres ? m’enquis-je. Avons-nous perdu beaucoup des nôtres ?

— Depuis l’arrivée des renforts, très peu. Ces archers sont très mobiles et font mouche à tous les coups. En intervenant derrière nous, ils nous protègent. Ils valent de l’or. Et pour répondre à ta question, princesse, oui, leur chef est invité à nous rejoindre.

— Avons-nous des nouvelles de mon père ?

— Pas de nouvelle, désolé.

— Je vois. Et où en sommes-nous ? Les Galiens rentrent-ils chez eux ?

— Ils reviendront ! clama une voix extérieure à notre cercle. Dès demain.

Nos regards se tournèrent vers la silhouette méconnaissable apparue dans le contrejour de la grand-porte. Aucun d’entre nous ne dit mot, le temps qu’il nous rejoigne. Je reconnus Krys dès qu’il sortit de l’ombre.

Gauthier lui serra la main d’une poigne virile. Il nous présenta et s’enquit de l’endroit d’où provenait la troupe. Cette question nous taraudait. « Du Grand Sud. » se contenta-t-il de répondre.

Il n’en dit pas plus, persuadé de l’effet produit par la nouvelle. Le Grand Sud, une terre oubliée de la mémoire des hommes, représentée uniquement sur d’anciennes cartes. Une terre aride, battue par les vents, peuplée de buissons et de cactus. Ainsi, non seulement il venait du sud, mais il avait traversé le pays galien dans sa totalité.

— Mais qu’y faisiez-vous ? demanda Jérôme, éberlué.

— Ma troupe et moi, nous nous sommes échappés des grandes cités. Enlevés très jeunes près d’ici, nous avons brisé nos chaines, il y a près d’un an désormais.

— Un an… Pourquoi… Pourquoi y avoir séjourné si longtemps ?

Des esclaves ! Il s’agit d’anciens esclaves ! Comment sont-ils parvenus à s’enfuir ? Se sont-ils entraînés chez les Galiens pour devenir si performants ? Dans ce cas, pourquoi ceux-ci ne nous battent-ils pas à plate couture ? Je jetai un œil autour de moi. Mes compagnons paraissaient aussi surpris que je l’étais.

— Emprunter une voie plus directe nous aurait été fatal. Après tout ce temps, nos poursuivants se sont essoufflés, aussi avons-nous décidé qu’il était temps.

— Eh bien, nous ne nous plaindrons pas de votre décision, argua Gauthier, reconnaissant.

Comme mes compatriotes, bien des questions se bousculaient dans mon esprit.

— Ce matin, nous avons quitté le château de mon enfance. Ces terres étaient nôtres autrefois. Nous ne nous attendions pas à retomber sur les Galiens si tôt.

Il se tourna vers le général.

— Puis-je me permettre ?

Gauthier acquiesça.

— J’estime leurs pertes du jour à deux mille cinq cents soldats. Reste Cinq mille fantassins commandés par un Oupale qui ne se contentera pas de rentrer chez lui bredouille, hormis les pieds devant. Vous n’êtes qu’un bon millier, auquel s’ajoute les miens, Cent cinquante hommes et femmes. L’Oupale aura vite fait le calcul. Il estimera avoir encore les moyens de prendre le fort et, de surcroit, la capitale, en déficit de défenseurs. Il aura alors gagné son pari d’offrir de nouvelles terres aux siens. Il ramènera butin et esclaves comme prévu.

Si les soldats réunis nourrissaient le désir de retrouver leur foyer, ils ne pouvaient que déchanter.

— L’Oupale va changer de tactique, continua-t-il. Ses observateurs le conseilleront dans ce sens.

— Observateurs ? fit Olivier.

— Les Galiens répartissent des observateurs au sein de leurs armées depuis toujours. C’est ainsi qu’ils s’améliorent, en étudiant le jeu de l’ennemi. Ils rapportent leurs constats ; les officiers adaptent leurs stratégies.

Il temporisa.

— Vos hommes annoncent des renforts, nous questionna Krys. Combien de soldats attendez-vous ?

— Mille cinq cents, répondis-je, résignée. Peut-être davantage.

— Avec mille cinq cents hommes de plus, la victoire est à nous ! Quand vous rejoindront-ils ?

Il parlait de victoire comme si elle était assurée. Lorsque nous avions évoqué le sujet, à la dernière rencontre des officiers, nos conclusions étaient bien plus pessimistes. À qui donc avions-nous affaire ?

— Ils devraient déjà être là, reconnut le général, dépité.

— Le plus grave, c’est que nous ne savons rien, ajouta Antony, nous n’avons aucune nouvelle.

— Ils sont peut-être tombés dans une embuscade, supputa Gauthier. Auquel cas, nous aurions une seconde armée ennemie dans notre dos. Ils pourraient alors fondre sur nous d’un moment à l’autre !

J’eus un léger mouvement de recul. Cette perspective m’assomma au point de rendre inaudible la suite de l’échange. Je n’avais pas songé un seul instant que mon père et mon frère puissent être en danger alors même qu’ils étaient censés venir à notre secours. L’armée avait été décimée et nous pourrions être encerclés. Pourquoi diable n’étaient-ils pas déjà avec nous ? Afin de rester concentrée, je chassai ces pensées de mon esprit. Nous avions survécu avec peine jusqu’à aujourd’hui et nous étions exténués. Nous n’en avions pas terminé, loin de là.

Après avoir fait mention des guetteurs nécessaires pour parer à toute éventualité, la discussion continua sur la tactique à suivre. Krys y participa activement. Il posa soudain ses yeux sur moi, semblant me remarquer enfin.

— La princesse est très fatiguée et ses blessures ne peuvent attendre. Je propose de la transporter dans sa chambre avec l’aide de mes soignantes. Vous pouvez continuer sans moi.

J’évitai de croiser le regard de Jérôme. Sans doute devait-il être abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. En présence des officiers, il n’osait pas s’offusquer.

— Quant à nous, décida le général, allons nous enquérir de l’état de nos hommes. Krys, nous te sommes reconnaissants, ainsi qu’à ton groupe.

Toujours sous le coup de sa proposition, mon regard ne l’avait pas quitté. Cette attention m’honorait, mais avais-je intérêt à me confier aux bons soins de ce « médecin » étranger ? Était-il aussi bon praticien que tacticien ? Comme pour répondre à mes questions, chacun le congratula avant de quitter les lieux.

Il se dirigea vers moi. Je pris une forte inspiration lorsqu’avec d’infinies précautions, il se positionna pour me soulever. « Laissez-vous faire, annonça-t-il. » Que je me laisse faire ? Pensait-il me transporter seul ? Sans doute avait-il remarqué l’étroitesse de l’escalier menant à ma chambre. Sa chaleur m’enveloppa, sa douceur, son odeur, tout me perturbait et j’oubliais pour un instant la douleur. Elle se rappela vivement à moi lorsque je voulus le soulager en plaçant mes bras autour de son cou.

Il prit le chemin de la pièce qui m’avait été affectée pour le temps de la bataille. Malgré le poids mort que je représentais, j’eus l’impression d’être une plume dans ses bras. Je sentais son souffle dans mes cheveux. Une respiration qui ne changeait pas de rythme. Ses gestes restaient prudents, afin d’éviter tout imprévu. Toute à ces pensées, j’entendis à peine ce qu’il disait. Sa voix chaude me sortit de ma rêverie.

— Trois soignantes de mon groupe ont préparé votre chambre et y ont amené le nécessaire. Deux d’entre elles sont allées chercher des herbes dans la prairie. Elles nous attendent.

Jérôme, inquiet, et Antony, qui désirait se rendre utile, nous suivaient. Le prêtre-guerrier, le regard inquisiteur, s’interrogeait manifestement. Comment un inconnu pouvait décider seul de me soigner sans rencontrer d’opposition ? Chacune de ses déclarations sonnait comme une instruction à suivre absolument.

Je me rendis compte à quel point l’autorité que lui conférait la victoire acquise sur le champ de bataille m’impressionnait et m’influençait au point d’imaginer qu’il fut aussi compétent un scalpel à la main qu’avec une épée. Si le prêtre-guerrier désirait demeurer le maître en matière de soin, il lui faudrait préparer ses arguments. Pour le moment, Krys menait la danse. Et je comptais bien le laisser faire afin de mieux juger de ses capacités.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 14 versions.

Recommandations

Lynkha
Les Caraïbes, 1683. La France de Louis XIV et l'Espagne de Carlos II sont à couteaux tirés pour la possession des richesses des îles, tandis que les flibustiers à leur service tirent habilement leur épingle du jeu.

Les esclaves arrachés à leurs terres d'Afrique subissent le joug des colons. Ceux qui osent prendre la fuite se réfugient au cœur des montagnes austères et se tournent vers les puissants esprits vaudous pour leur protection. Dans l'ombre des cavernes, un roi sorcier se lève et étend sa main noire pour les rassembler sous sa loi impitoyable.

Les pierres des civilisations déchues ont disparu depuis longtemps sous les racines de la jungle impénétrable. Les dieux mayas somnolent, oubliés de presque tous. L'un d'eux rumine encore sa colère devant l'arrogance des hommes.

Sur ces terres de conquête où la poudre et le fer apportent la victoire et où les larmes ont un goût de sang, la capitaine Antiope cingle vers Port-Royal pour y dépenser son butin fraîchement récolté. Dans les rues de Petit-Goâve, la jeune Louise erre désœuvrée en attendant que son savant de père daigne l'inclure dans ses recherches sur la mystérieuse civilisation maya. Sur le vaisseau qui arrive d'Espagne, le chamane Sèwanou se plie aux volontés de son maître en digne esclave soumis, sans cesser de songer à sa femme et son fils, dont il est resté séparé pendant si longtemps. Parcourant les mers avec son équipage, le sombre émissaire Choco veille au respect des règles draconiennes imposées par le roi sur le vaudou des îles.

Qui aurait pu croire qu'un destin facétieux et cruel les réunirait tous les quatre pour affronter la colère du dieu serpent ?
332
307
87
1138
Asa No
En montant en selle pour récupérer un bijou qui aurait pu trahir sa présence dans une maison de plaisir, Lunixa ne se serait jamais doutée que cette nuit se finirait de la sorte.
Droguée avec Magdalena par un étrange Lathos insensible aux pouvoirs de la Liseuse et aidé par le patron de la maison, la jeune Princesse sombre dans l'inconscience sans avoir la moindre idée de ce qui les attend à leur réveil.

Avec l'arrivée des Illiosimeriens, Kalor ne tarde pas à se rendre compte de la disparition de sa femme. Dans tous ses états, il se tourne vers la seule personne qu'il estime coupable d'un tel méfait.

Mais comment réagira-t-il en découvrant que le responsable n'est pas forcément celui auquel il croit ?


Ce tome est le troisième de la série Les Héritiers.
Vous pouvez trouver le tome 1, Les Héritiers - La prisonnière de l'hiver, ici :
https://www.scribay.com/text/72154902/les-heritiers---la-prisonniere-de-l-hiver

Attention : scènes sensibles et violentes
925
769
730
502
Asa No
Tourner le prochain épisode de Manor, promouvoir Éternelle avant sa sortie au cinéma, poser pour la nouvelle collection de Louis Vuitton, jouer la publicité du dernier parfum de chez Dior dans la suite la plus chère de tout New York...
Sans oublier : aller au lycée, gérer un ancien amant soudain collant, aider ma meilleure amie à avoir son diplôme, entretenir une relation cachée, regarder le dernier épisode de Teen Wolf, me tenir le plus loin possible de ma mère et éventuellement, dormir.

J'avais dit dormir... Pas tomber dans le coma.

Pourtant c'est bien d'un long coma que je me réveille et personne ne peut me dire ce qu'il c'est passé.
Bon, si ça ne tenait qu'à ça, j'aurais pu passer outre. Mais non !
Depuis mon réveil, il se passe des choses bizarres autour de moi, comme ce petit garçon qui court dans les couloirs de l'hôpital mais que je semble être la seule à voir.

Est-il est vraiment là ou je suis juste en train de devenir complètement folle ?



Attention : histoire contenant des scènes sensibles et violentes.

Image de couverture de vurdeM, DevianArt
https://www.deviantart.com/vurdem
623
269
1071
580

Vous aimez lire Nicolas Cesco ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0