Derrière les gravats - 1° partie

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Le Morcan me faisait face. Il lui avait suffi d’un geste, un seul. Blessée grièvement, incapable de bouger, j’attendais le coup de grâce. Ensuite viendrait le tour de mes frères d’armes. Dans le sillage de leur commandant, les Saliens pénétraient dans le fort pour nous prendre en tenaille. Impuissante, j’assistais à notre fin. Les recommandations du général me revinrent en mémoire. Aurais-je dû l’écouter et les abandonner tous ? Quoiqu’il arrive, cette fois, mon père arriverait trop tard.

Le géant me dominait de toute sa hauteur. Dans ses mains, l’arme s’élevait pour m’achever. Devais-je détourner les yeux vers les décombres fumants de mes espoirs de monde meilleur, ou affronter la réalité dignement afin d’insuffler du courage aux miens, pour le temps qu’il leur restait ?

C’est alors que je le vis. En un instant, l’ombre qui apparut – je crus qu’elle venait pour me prendre – fondit sur mon bourreau ! Au terme d’un bond incroyable, un marteau morcan dans les mains, le guerrier frappa l’officier Galien de toutes ses forces. L’acier de son arme rencontra l’épaisse cuirasse de son casque dans un fracas tel que nombre de combattants se retournèrent. Le Morcan vacilla ! Il trébucha ! L’inconnu n’attendit pas que son adversaire revienne à lui, il lui asséna un nouveau coup à la tête qui le mit définitivement hors d’état de nuire.

Comme si elle était devenue trop pesante, l’arme lui échappa et il chancela. Autour de lui, décontenancés, les Saliens hésitaient. Comme assommé, il posa un genou au sol. Profitant de l’occasion, l’un d’eux se précipita, le perçant de sa lance. Mon sauveur s’écroula. Son adversaire mima un signe de victoire, puis l’enjamba pour atteindre les nôtres. Il ne fit pas trois pas qu’une flèche transperça son casque.

Je me tournai sur la gauche. Des dizaines d’archers surgissaient de l’entrée nord. À peine sur place, ils prirent pour cible les envahisseurs. La vitesse et la précision de leurs tirs me stupéfièrent. Les flèches fusaient de toutes parts. Pour chaque tir, un assaillant s’effondrait.

Le soldat cuirassé venu à mon secours frémit. Fascinée, je rivai mon regard sur lui. L’endroit où il avait été touché ne révélait aucune blessure. Il se redressa, s’accroupit et enleva son casque. Il secoua sa crinière brune, comme pour reprendre ses esprits. Subitement, il se tourna vers moi. Cherchait-il celui que le géant visait ? Nos regards se croisèrent, intenses. Mais la réalité le rattrapa. Derrière le mur en ruine, un Morcan beugla un ordre et les Saliens franchirent à nouveau la brèche.

Pendant qu’il s’empressait de remettre son casque, un assaillant projeta son arme sur lui. D’un cri, je tentai de l’avertir. Je lui devais tant. Peine perdue, il fut touché en pleine poitrine. Je m’attendais à ce qu’il s’écroule. Au lieu de cela, il se leva, saisit ses armes et perfora la cuirasse de son vis-à-vis. Le guerrier intrépide avança, se retrouva face à deux fantassins, blessa l’un à la jambe et l’autre à l’épaule. Il parvint à contenir trois autres combattants mais beaucoup arrivaient.

Trois fantassins surgirent à sa rescousse. Rapidement encerclés, ils compensaient le nombre par la violence de leurs coups. Cependant, submergés par les assauts incessants, l’un d’entre eux mis genou à terre, puis un autre. Les lanciers s’acharnaient sur eux alors que d’autres rouaient de coups ceux restés debout. Totalement dépassés, ils finirent par s’affaler eux aussi.

Après avoir nettoyé l’intérieur du fort, les leurs se rapprochèrent. Le groupe compact qui s’acharnait sur les quatre guerriers fut percé de flèches. Ceux qui se précipitèrent en contre furent laminés. L’ensemble des Saliens présents tombèrent sous une pluie d’acier.

J’en étais confondue : l’enceinte du fort avait été sécurisée en un instant.

Les quatre compères bougeaient encore. L’inconnu aux cheveux bruns se releva et distribua ses ordres. Ses trois camarades, sans blessure apparente, se redressèrent lentement, comme engourdis. Épaulés de douze archers, ils rejoignirent la brèche pour en bloquer l’accès. Les autres rejoignirent nos défenseurs sur le front.

D’où venaient ces gens ?

. . .

Je les observais. Ces soldats, très jeunes, avaient à peine plus de vingt ans. Et… des femmes ! Ils comptaient des femmes dans leur rangs ! Un fait inenvisageable en Terre des Hommes. Moi-même, je ne devais ma présence en ces lieux qu’en vertu de mon rang et mon esprit de rébellion vis-à-vis de mon père.

Jérôme, notre prêtre-guerrier, apparut dans mon champ de vision. Désirant m’éloigner des combats, il me prit par les aisselles jusqu’à ce qu’une vive douleur me traverse de part en part. Dubitatif, il s’arrêta. Au même moment, j’aperçus trois Morcans se regrouper au sein de l’armée ennemie. Quelque chose se préparait.

De mémoire, jamais aucun humain n’était parvenu à abattre l’un d’entre eux à lui seul. Et voici que l’inconnu s’était débarrassé de leur chef au moyen de leur arme favorite ! Pour ceux qui avaient décrété la fin de la bataille peu auparavant, il suffisait d’abattre le nouveau venu pour enfoncer définitivement nos défenses.

Trois adolescents rejoignirent l’inconnu. Il leur adressa la parole tout en défendant la brèche. Dans le brouhaha permanent, je ne percevais aucune parole. Un des jeunes gens fit volte-face et héla deux soldats dotés d’une arme insolite.

Décidés, les Morcans se précipitèrent, malmenant les Saliens sur leur passage. L’inconnu cria et ordonna à ses compagnons de reculer. Un marteau morcan s’abattit sur lui. Il l’évita en se projetant contre les gravats. Le géant fit une nouvelle tentative, mais, boiteux et lent, il échoua. L’inconnu l’avait-il blessé avant de se projeter sur le côté ? Sa lame parvenait-elle à traverser l’armure des géants ?

Les deux autres Morcans avaient franchi la brèche. Je jetai un œil autour de moi, par réflexe. D’évidence, nous ne disposions d’aucune ressource pour les arrêter.

Les soldats munis de l’arme mystérieuse tirèrent à bout portant. Les colosses hurlèrent sous les coups. Comment était-ce possible ? Aucune flèche ne pouvait percer une armure morcane. Les géants blessés se tournèrent en direction des tirs, les yeux rivés sur les nouvelles armes. Plus encore que la douleur, leur visage exprimait une totale incompréhension. Tout à leur effarement, l’un d’eux fut percuté en pleine poitrine. Alerté par les grognements de ses compagnons, le troisième Morcan se retourna au moment où il fut lui-même touché. La rage au corps, ils s’enfuirent. D’autres projectiles fusèrent vers eux.

La catastrophe avait été évitée pour la seconde fois. Pourrions-nous arrêter un nouvel assaut ? Je n’eus pas le temps de m’en rendre compte qu’un des adolescents abandonna près de ma jambe quelques tiges de bois et de la ficelle. Il fila ensuite vers l’inconnu, sans même me lancer un regard, tout occupé à répondre aux différentes sollicitations. Cependant, celui que j’appelais l’inconnu regarda dans ma direction et se désengagea. Surprise, je le vis me rejoindre. Sans perdre de temps, il se découvrit, s’agenouilla et demanda :

— Comment allez-vous ? Dites-moi où vous avez mal.

Si je m’étais attendue à une telle question de sa part, j’aurais sans doute répondu plus rapidement. Était-il aussi médecin ? Je bredouillai :

— La jambe droite est touchée. Et tout le côté.

— Vous parlez à la princesse, tança Jérôme, de retour avec un brancard.

Mon bienfaiteur ne tint compte de la remarque que pour en sourire. Il palpait doucement ma jambe. Je m’amusais comme lui de l’intervention du prêtre-guerrier. Sa mission consistait à s’occuper des blessés et, par ordre du roi, de moi en particulier. Mais le nouvel arrivant paraissait si efficace. Je décidais de le laisser faire. Il avait certainement reconnu mon rang, cela se devinait à mon armure. J’avais remarqué, lorsqu’il m’aperçut pour la première fois, une once d’étonnement dans son regard. Provenait-elle de mon statut ou de ma condition de femme ?

« La jambe est cassée, diagnostiqua-t-il. » Il inspecta le bassin, remonta plus haut et déclara : « Des côtes sont peut-être aussi touchées. » Il saisit les tiges de bois et les plaça autour de ma jambe. Péremptoire, il demanda à Jérôme de l’aider. Il entoura le tout avec la ficelle qu’il noua délicatement.

— Il s’agit d’une attelle provisoire qui nous permettra de vous déplacer sans risquer d’aggraver la blessure. Avec le prêtre-guerrier, nous allons vous allonger sur le brancard. Laissez-vous faire.

Pendant qu’il s’entourait des précautions nécessaires, je ne pus retenir ma curiosité.

— Comment vous appelez-vous ?

— Krys, répondit-il simplement.

Nous gravîmes les marches du perron qui donnaient accès à la grande salle du bâtiment principal. Je pris le temps de l’observer. À peine plus âgé que moi, des yeux magnifiques, couleur terre, apportaient à son visage une teinte sauvage. Mon intérêt pour lui m’empêchait de véritablement souffrir du déplacement. Il semblait ignorer mon regard posé sur lui. Qui était-il ? Comment, lui et sa troupe, avaient-ils pu arriver à un moment aussi critique ? Comment avait-il fait pour terrasser le Morcan ?

— On ne va pas plus loin, dit-il. Vous êtes protégée à cette hauteur. Le prêtre devrait vous apporter de l’eau et des serviettes propres. Nettoyez vos blessures apparentes, sans forcer. Nous nous occuperons du reste plus tard.

— Je le ferai, mais dites-moi : est-ce mon père qui vous envoie ?

Il me regarda, hésitant.

— Nous venons du sud.

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