Derrière les gravats - 2° partie

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Il rejoignit les siens pour distribuer ses ordres, puis s’en retourna vers la brèche. Deux des adolescents s’approchèrent à nouveau de lui, sans doute pour communiquer ses instructions en cas de besoin. Armés chacun d’un arc, ils s’en servaient habilement en attendant qu’on fasse appel à eux.

— Du sud ? m’étonnai-je.

— C’est nous qui sommes au sud, répondit Jérôme d’un ton suffisant. Au-delà, c’est la Terre des Monstres, ceux-là mêmes qui nous font la guerre actuellement.

— S’il vient du sud, ce n’est pas mon père qui l’envoie… Mais qui peut-il être dans ce cas ? Qui sont ces hommes et ces femmes ? Où est mon père ?

Krys et Jérôme m’avaient laissée à quelques pas de l’entrée de la grande salle qui nous servait d’abri ou de réfectoire en temps de pluie. Les quelques marches qui y menaient m’offraient une vue imprenable sur la bataille en cours. Seul le côté droit m’échappait, masqué par la masse du bâtiment où se trouvait aussi ma chambre.

Je cherchai notre général. Comment réagissait-il à l’arrivée des renforts ? Étant absent de mon champ de vision, je m’intéressais à eux. Il ne me fallut pas longtemps pour découvrir qu’ils suivaient deux missions précises : éradiquer les archers ennemis et venir en aide aux soldats du front.

Les coups de boutoir des catapultes et des béliers avaient fait s’écrouler la façade avant du fort. Devant moi ne subsistait que ruines et désolation. Nous n’étions toutefois pas sans protection. L’ennemi peinait à atteindre les nôtres. Ils perdaient parfois l’équilibre sur les gravats dès le premier choc. Dorénavant, une bonne centaine d’archers repéraient nos soldats en difficulté et se chargeaient de leurs adversaires.

Conscients du danger que représentaient les archers de Krys, ceux de l’ennemi reçurent l’ordre de les éliminer. Ce changement de stratégie fut si brusque que je le remarquai. Heureusement, je ne fus pas la seule. Ils devinrent eux-mêmes la cible des humains. Ne tenant pas la comparaison, repérés par leurs tirs, sans protection, ils furent promptement exterminés. Impressionnée, j’en cherchai la raison. Leurs arcs différaient des nôtres et de ceux de l’ennemi. Une de leurs flèches se planta dans un bouclier Galien. Elle s’y enfonça profondément. Noire, elle semblait entièrement formée de métal.

Par-dessus tout, les archers alliés me donnaient l’impression de se battre avec une remarquable intelligence. Ils cherchaient sans cesse la faille dans le système défensif de l’ennemi. Le bon angle repéré, le guerrier visé tombait immanquablement. Nos soldats, exténués par trois jours de combats, recevaient un soutien bienvenu qui leur permettait de récupérer.

. . .

Avec la plus grande difficulté, je commençai à nettoyer mes blessures lorsqu’un mouvement m’intrigua. Je me retournai et, ô surprise ! voici qu’apparût un animal d’une grande beauté. Un petit être au pelage brun-gris et au ventre blanc marchait à pas lent. De sa tête blanche ressortaient deux yeux étonnamment cerclés de noir, un museau et un haut de crâne eux aussi très sombres. Sa queue, très longue, peut-être deux fois sa taille, se dressait fièrement vers le ciel. Elle arborait les couleurs de son corps, sous forme de petits cercles concentriques se succédant les uns aux autres. Il avançait à quatre pattes, mais ni à la manière des canidés ni à celle des félins. Ses membres inférieurs étaient les plus développés. Avais-je affaire à une sorte de singe ? Mais les singes ne se déplacent pas aussi aisément à quatre pattes.

Apparu sur ma gauche, comme Krys et son équipe, il cherchait quelqu’un. J’imaginai qu’il avait été apprivoisé par l’un d’eux. S’arrêtant brusquement, il regarda autour de lui, de plus en plus effarouché. Selon les sons qui lui parvenaient, il se contractait, prêt à quitter les lieux précipitamment. Partagé entre l’idée de rejoindre son maître ou prendre la fuite, son corps exprimait sans cesse les soubresauts provoqués par la peur.

Soudain, nos regards se croisèrent. Innocemment, comme s’il pouvait le comprendre, je tentai de le rassurer. L’attention du petit être demeurait fixée sur moi, comme s’il me comprenait. Il se détendit. D’autres sons le surprirent. Heureusement, il se tourna à nouveau vers moi et s’apaisa. Je fis un geste vers lui et soufflai : « Viens », sans imaginer une seule seconde qu’il puisse m’entendre ou me répondre favorablement. Toujours apeuré, il me regardait par intermittence et, lorsqu’il le faisait, son corps se relâchait. Je continuai à tendre mon bras et à l’appeler. Finalement, il surmonta ses hésitations. Il fit quelques pas, partagé entre la crainte et la quiétude que je lui inspirais. Il entreprit de gravir le perron menant à la plateforme.

Je retins mon souffle. Il avait disparu à mon regard et j’appréhendais le moment où nous nous retrouverions. En me voyant, si grande par rapport à lui et si proche, la crainte pourrait le submerger. Sans comprendre pourquoi, je pressentais l’importance de sa présence en ces lieux. Celle-ci insufflait en moi une forme d’espoir, où beauté et paix dissoudraient haine et malheur au sein de courants puissants qui les emporteraient.

Le bout de ses oreilles apparut. Il ralentit. Les yeux grands ouverts, il me jaugea. Mon immobilité le rassura. Il s’assit face à moi comme seuls un singe ou un humain pouvaient le faire. Il m’observa.

« Je te le promets, soufflai-je, tu ne risques rien avec moi. Viens ! Allez, viens ! » Il s’approcha puis s’arrêta, prêt à bondir en arrière. Je continuai de le rassurer. « Viens ! » Il avança de plus en plus timidement, jusqu’à venir renifler mes doigts tendus vers lui. Des frissons parcoururent mon corps. Je tentai d’atteindre sa joue. Après un soubresaut, il se laissa faire. L’expérience le tranquillisa et, bientôt, je caressai son pelage, puis le pris contre moi. Il n’était pas très grand. Si nous étions debout tous les deux, il m’arriverait à hauteur de bassin. Je le cajolai.

« Tu es beau, murmurai-je. Je n’ai jamais vu un singe aussi mignon que toi. Enfin, si tu es un singe. Qui cherchais-tu tout à l’heure ? Ton maître ? ». J’eus l’impression qu’il me comprenait et je suivis son regard. Celui-ci s’arrêta sur un archer. « Est-ce lui ton maître ? ». Alors que je continuais à le tenir contre moi, je surveillais alternativement la bataille et le petit animal. Il me faisait du bien. J’espérais que moi aussi je lui faisais du bien. « Tu as eu raison de venir me rejoindre. Tu me rappelles que le monde n’est pas que folie. Je commençais à l’oublier. Il est beauté aussi. » Je le caressai encore, puis : « Si nous nous en sortons, je te promets de respirer cette beauté à pleins poumons. Je profiterai de ce que la vie nous offre, plus encore que je ne l’ai jamais fait ». Après tout, ne m’étais-je pas vue mourir ?

. . .

Pendant que nous nous réchauffions l’un l’autre, mon regard fut attiré du côté de la brèche. Les Galiens avaient toujours pour priorité d’enfoncer nos défenses à cet endroit. Les quatre guerriers avaient fort à faire pour contenir leurs charges. Je les observai un moment. Non seulement ils tenaient le choc, mais ils utilisaient une technique incroyable. Effroyablement risquée, quoique sans doute accessible aux guerriers exceptionnels, elle consistait à charger avec une telle énergie que les adversaires ne pouvaient que reculer. Pendant un bref instant, les archers qui les entouraient tiraient des dizaines de flèches sur les soldats qui se trouvaient au second ou au troisième rang par rapport à eux. Dans ces conditions, le front ennemi ne tardait pas à se disloquer. Les Galiens, décontenancés par la vitesse à laquelle les leurs tombaient, perdaient courage et moyens et reculaient. Leurs officiers les menaçaient, ils avançaient sans conviction et tombaient par dizaines sous une grêle de flèches qui ne pardonnait pas.

Après une telle dépense d’énergie, les « Quatre » s’en retournaient avec désinvolture en tournant le dos à leurs ennemis. Lorsqu’ils leur faisaient à nouveau face, les fantassins, effrayés, avançaient sans hâte sous le tir des archers. Et tout recommençait. Il n’y avait pas pire endroit pour un soldat.

Je me demandai comment quatre hommes sans bouclier pouvaient tenir aussi longtemps face à une telle déferlante. Ils semblaient ne souffrir en rien des projectiles qui les atteignaient. J’assistai à la ruse d’un Salien de haute stature qui apparut soudain à la hauteur du guerrier le plus à gauche, sans avoir été repéré par les archers. Il donna un terrible coup d’épée à l’épaule de son adversaire. Celui-ci rugit tout en réagissant dans la foulée. Alors que l’épée était toujours sur lui, il donna un coup de hache à la jambe du Salien qui hurla. Un fantassin ennemi chercha à embrocher notre ami, mais il fut touché par une flèche. Le Salien à la forte stature tenta à son tour de réagir mais un autre jet l’atteignit. Un troisième adversaire survint, une épée à la main. La hache s’enfonça dans sa poitrine, mêlant métal disloqué, os brisés et chairs sanguinolentes. Un seul geste et le voici abattu. J’observai l’épaule du guerrier. Son armure ne laissait apparaître aucune trace de coup. Et notre homme retourna au combat.

Les armes des quatre combattants me surprenaient. Epées et haches s’enfonçaient dans les boucliers et en ressortaient sans s’y trouver bloquées. Un avantage déterminant s’il en est. Impressionnée, je décidai de les appeler : les "quatre immortels". Tous plus grands que la moyenne, je devinai leur assurance et leur force. Sans aucun doute des spécialistes de ce type de combat.

Mon regard se porta sur Krys. Frêle par rapport aux trois autres, il compensait par sa vivacité. Ses gestes vifs et précis décontenançaient ses adversaires. Fort de cet avantage, alors qu’il se trouvait en position avancée, peu de coups l’atteignaient. À l’inverse, il recevait tant de flèches qu’on les aurait crues attirées par lui. Néanmoins, pas plus que les trois autres, il ne semblait les ressentir.

Les Galiens se relâchèrent. Krys et ses compagnons en profitèrent pour reculer jusqu’à atteindre les gravats autour de la brèche. Les douze archers qui les accompagnaient sur les flancs, en position surélevée, dévastaient les alentours. À cet endroit, les corps s’amoncelaient et j’eus plaisir à imaginer que la brèche se refermerait peut-être d’elle-même.

Depuis l’arrivée de ce groupe, le front s’était stabilisé, nous perdions beaucoup moins d’hommes et les Morcans valides demeuraient à distance. Quant à leurs archers… Je me surpris à calculer le nombre de flèches que l’un d’entre eux décochait à la minute. Un adolescent l’approvisionnait. Ces gens-là semblaient disposer d’un stock important. Toute à ma curiosité, j’en oubliai mon état de faiblesse. Alors que je ressentais toujours la chaleur apaisante du petit animal contre moi, je ne me vis pas sombrer dans le royaume des songes.

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