Chapitre 89 : La même pensée

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Tout le reste de la famille se réjouit de faire connaissance avec le petit Henry. Nagib déclara qu'il portait le prénom d'un grand homme et qu'il naissait sous un bon signe. Au fil des jours, ils se mirent à vivre au rythme des deux bébés et ce ne fut pas sans rappeler quelques souvenirs à Sophie et Luna, même si leurs conditions de vie étaient bien plus agréables à Bhimtal que durant le siège de la Résidence.

William arriva dans les premiers jours de septembre, alors que le petit Henry n'avait pas encore un mois. Alex lui avait adressé un courrier le lendemain de la naissance pour l'en informer. Il avait hâte de faire connaissance avec son petit neveu et de revoir les siens. Il se doutait que sa fille aurait encore changé.

Ils avaient attendu l'arrivée de William pour faire baptiser l'enfant, même si c'étaient Arthur et Brenda qui en étaient les parrain et marraine. La jeune fille avait rougi de la proposition, toute émue que Luna et Alex aient pensé à elle. Elle partageait déjà cette charge avec Arthur pour Elisabeth et ne s'attendait pas à une telle proposition de la part de leurs amis. Arthur, lui, en fut moins étonné, mais pas moins touché.

Lorsque le prêtre fit tomber quelques gouttes d'eau bénite sur le front du petit garçon, Henry poussa un petit cri et fit un grand sourire. Brenda le serra tendrement contre elle avant de le passer à Arthur qui le garda dans ses bras quelques instants.

Après la cérémonie, alors qu'ils étaient tous de retour à la maison, William prit un air très sérieux et déclara :

- Mes amis, j'ai gardé dans mes bagages quelque chose de très précieux et je crois que c'est le bon moment pour le partager avec vous.

Tous avaient porté leur attention vers lui. Alex s'étonna un peu de la gravité de son ton et se demanda bien ce que leur ami leur réservait.

- Oui, dit-il. Lorsque nous nous sommes rendus maîtres de Lucknow, chacun voulait fêter la victoire. J'ai été parmi les premiers à rendre compte à Sir Lawrence de notre réussite. Il m'a dit alors : "William, une victoire est aussi une défaite. Et ce soir, beaucoup vont pleurer leurs morts. Je sais aussi que malgré votre attention, vous n'avez pu empêcher des actes de barbarie et vous ne pourrez les empêcher. J'ai gardé dans mes bagages une bouteille de ce whisky que vous n'aviez pas encore eu l'occasion de goûter. Je pensais l'ouvrir pour marquer la fin de la rébellion et le retour au calme, mais je n'ai guère l'esprit à cela. Je vous l'offre donc et vous l'ouvrirez pour une occasion vraiment heureuse."

William marqua une courte pause. Les visages s'étaient faits plus sérieux à leur tour.

- Je n'y ai pas encore touché. J'aurais pu l'ouvrir pour marquer la naissance de ma petite Elisabeth, mais j'avais préféré le faire avec une bouteille d'Inverie. Alors, comme ton fils, mon frère, porte le prénom de notre regretté général, je crois que ce serait un bel hommage que de goûter à cette bouteille offerte si généreusement.

- Je crois en effet que c'est une belle occasion, dit Alex.

- Oui, ajouta Nagib. Et même si je dois faire une entorse à ma religion, et m'en repentir par plus de prières, je vais le partager avec vous.

Les regards d'Alex et de William se portèrent aussitôt vers leur ami. C'était la première fois que Nagib buvait volontairement de l'alcool - il avait fallu lui en faire avaler quelques gouttes une fois au Pendjab, alors qu'il avait été blessé et qu'il fallait le soigner. Cela l'avait rendu inconscient durant quelques minutes et avait ainsi permis de réduire plus facilement la fracture qu'il s'était faite au bras.

William quitta alors la tablée pour se rendre dans la chambre. Il fouilla dans sa malle, y trouva la précieuse bouteille, puis rejoignit ses amis. Luna, qui était assise à la gauche d'Alex, lui avait pris la main. Pour une fois, Roy se tenait assis sagement à côté de Myriam, sur un petit fauteuil bas. Henry et Elisabeth dormaient dans deux berceaux. Durant la courte absence de William, Sophie et Sonya avaient sorti des verres.

- Elle vient de la vallée de la Spey, reprit le grand Ecossais. Nous avions eu l'occasion d'en parler une fois, Sir Henry et moi. Il ne connaissait de l'Ecosse que la zone frontalière avec l'Angleterre, n'était jamais venu au nord. Mais il avait pu constituer une assez jolie collection de whiskys.

William ouvrit la bouteille, fit le service. Alex porta le verre à son nez pour en humer les parfums, mais ne le goûta pas encore : il avait senti que William avait encore quelque chose à dire.

- Je lève mon verre en ce bel après-midi pour marquer ton baptême, petit Henry. Et je le lève aussi pour rendre hommage à ce grand homme qui nous manque tant, dont nous aurions bien besoin encore aujourd'hui. Mais son aura nous éclaire toujours et il m'arrive souvent de penser à lui avant de prendre une décision importante. Il nous a ouvert la route. A nous de marcher dans ses pas et de prolonger le chemin. Petit Henry, je prends ici l'engagement qu'il restera dans cette bouteille quelques gouttes pour le jour de ton mariage. Et, foi d'Ecossais, que je me perde dans les brumes si je ne tenais pas cette promesse.

Il porta alors son verre un peu au-dessus de ses yeux, admira la belle couleur ambrée, puis en but une bonne lampée.

- Excellent, fit-il simplement avant d'encourager d'un signe toute la famille à faire de même.

Nagib prit son verre, en huma le parfum. Il n'était pas sans ignorer l'odeur de l'alcool et celle du whisky en particulier, car lorsqu'ils étaient encore jeunes soldats, Will ouvrait facilement une bouteille. Il savait que ce serait dur à avaler pour lui, mais il voulait le faire. Il devait bien cela au fils de son frère et au seul général auquel il ait jamais obéi.

- A ce petit Henry, dit-il en portant le verre à ses lèvres. Et au grand...

Alex but une première gorgée à son tour, plus modérée que celle de William, le regard perdu dans les yeux de Luna. Ils avaient à cet instant la même pensée pour Sir Henry.

**

Donegal, 20 octobre 1860

Chère Luna, cher Alex,

C'est avec une joie profonde et une grande émotion que je prends la plume pour vous écrire en cette journée brumeuse et humide, depuis ma chère petite ville de Donegal. Car cette journée s'est illuminée comme si un franc soleil s'était levé, en recevant votre lettre. Je me réjouis pour vous deux et pour tous vos proches, à commencer par votre maman et votre grand-père, de la naissance de votre fils.

Vous vous doutiez certainement que de lui avoir donné le prénom de mon époux me toucherait infiniment. C'est un très beau choix et je suis certaine qu'Henry en est lui aussi profondément ému.

Vous voici maintenant, comme William et Sophie, avec une jolie petite famille autour de vous. Je vous souhaite des années heureuses avec vos deux enfants et ne doute pas qu'Henry sera aussi adorable que votre petite Myriam et qu'avec Roy et Elisabeth, ils formeront une belle petite troupe d'amis fidèles.

Je vous remercie des nouvelles que vous me transmettez de tous vos proches. Vous m'aviez écrit de Bhimtal, mais vous êtes très certainement de retour depuis plusieurs semaines à Lucknow. La saison agréable va arriver pour vous.

Je mène une vie tranquille et sereine, comme je vous l'avais écrit dans ma précédente lettre. Après avoir passé un peu de temps auprès de mon fils et de sa famille, je suis de retour en Irlande. Je voulais revoir les paysages de mon enfance et c'est en leur sein que je trouve l'apaisement, petit à petit. Je compte y passer l'hiver, puis je retournerai certainement en Angleterre au printemps.

Prenez soin de vous tous, embrassez bien tous vos proches pour moi.

A très bientôt,

Lady Honoria

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