Chapitre 66 : Mettre les convenances de côté

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- Lady Colleens, vous êtes ici ?

La question ne fit pas réagir Luna, du moins, pas sur le champ. Elle se trouvait à parler avec Lady Honoria et avec Madame Hastings, l'épouse d'un autre officier ayant fait partie de l'armée d'Havelock et se trouvant lui aussi toujours à Lucknow. Ce fut Lady Honoria qui se tourna vers leur interlocutrice.

- Madame Barfield, bonsoir à vous, dit-elle.

- Bonjour, Lady Honoria. Comment allez-vous ? J'ai appris que vous étiez revenue de Lucknow...

- En effet, nous sommes arrivés courant décembre, avec les autres réfugiés.

- Quel terrible épreuve vous avez dû subir... Comment se porte votre mari ?

- Il va bien. Il est demeuré à Lucknow avec l'ensemble des troupes, pour apporter son soutien aux officiers qui ont pris la relève pour diriger les opérations.

- Nul doute qu'il sera de bon conseil... Et donc, Lady Colleens, comment allez-vous ?

La femme s'était tournée vers Luna qui prit soudain conscience que c'était à elle que Madame Barfield s'adressait. Cela faisait si longtemps qu'on ne l'avait pas appelée ainsi qu'elle en avait presque perdu le souvenir. Son mariage de façade avec Russell, le peu de temps qu'ils avaient passé ensemble et tout ce qu'elle avait vécu depuis qu'elle avait revu Alex l'avaient bien vite menée à tirer un trait sur cette période de sa vie.

Elle fixa Madame Barfield durant quelques secondes, cherchant à se rappeler dans quelles circonstances elle s'était trouvée en sa présence, puis les souvenirs lui revinrent : une réception à Delhi, peu après leur arrivée dans la propriété des Colleens, avant qu'elle ne parte pour Lucknow. Elles avaient été placées côte à côte lors du dîner et avaient eu l'occasion d'échanger quelques banalités.

- Bonjour Madame Barfield, fit Luna. Excusez-moi de mon inattention... Comment allez-vous ? Avez-vous quitté Delhi à temps ?

- Oui, et j'en remercie Dieu chaque jour... Je me trouve à Calcutta depuis deux ans maintenant, mon mari y a été muté. Nous avons donc échappé à la mutinerie et à ces horribles massacres. Mais nous y avons perdu de nombreuses connaissances... Mais vous-mêmes... et votre mari ?

Luna échangea un regard avec Lady Honoria.

- Je me trouvais à Lucknow, auprès de mon grand-père, lorsque la mutinerie s'est déclenchée et nous avons trouvé refuge à la Résidence, comme beaucoup d'autres personnes. Quant à mon... Enfin... Russell a été une des victimes des rebelles. Il est mort à Delhi, sur sa propriété.

- Oh, ma pauvre petite... s'exclama Madame Barfield, visiblement très compatissante. Mais...

Elle regarda Luna plus attentivement, fronça légèrement des sourcils et dit :

- Permettez-moi, mais... Vous ne portez pas le deuil ?

Luna fut dans un premier temps choquée par la question, puis finalement peu surprise. Certes, elle aurait dû attendre encore quelques temps avant de participer à des festivités et surtout, elle aurait dû se vêtir de noir. Mais elle ne se considérait nullement en deuil. Et n'avait jamais eu le sentiment de l'être. Elle répondit :

- Non, je ne le porte pas. Et, de plus, je ne suis plus Lady Colleens. Je suis remariée au capitaine Alex Randall.

Madame Barfield ouvrit de grands yeux :

- Vous... Vous êtes déjà remariée ?

- Chère amie, se permit d'intervenir Lady Honoria qui mesurait bien que la conversation pouvait prendre une tournure difficile pour Luna d'autant plus que la remarque de Madame Barfield avait été entendue par d'autres personnes autour d'elles et qu'elles commençaient à tendre l'oreille. Dona Luna est effectivement devenue Madame Randall et j'ai moi-même été témoin à son mariage, de même que mon mari. Nous avons vécu des journées très éprouvantes, des moments très difficiles lors du siège de la Résidence. Le capitaine Randall a estimé qu'il était plus sage d'épouser Dona Luna quand bien même cela allait écourter son veuvage, car nous pouvions légitimement craindre une issue fatale au siège. Les soldats et leurs officiers étaient constamment en première ligne pour assurer notre défense et il aurait pu, comme beaucoup, être victime d'une des nombreuses attaques qu'ils eurent à repousser. Il convenait donc de passer outre certaines convenances...

- Ha... fit simplement Madame Barfield en tentant de saisir toute la portée des propos de Lady Honoria. Oui... Oui, bien sûr... Je comprends... Pardonnez ma surprise, Madame Randall, reprit-elle en souriant à Luna.

- Ce n'est pas un souci, répondit poliment Luna.

Elle se sentait néanmoins peu à son aise et réfléchissait déjà à un prétexte pour s'éloigner et rejoindre Sophie ou son grand-père, sans paraître impolie surtout vis-à-vis de Lady Honoria. Celle-ci reprit la conversation et s'enquit un peu plus de ce que faisait Madame Barfield. Cette dernière les salua finalement tout en invitant Lady Honoria à lui rendre visite. Mais elle n'invita pas Luna, ce qui ne chagrina pas du tout cette dernière.

- Merci, Madame, souffla-t-elle à l'épouse de Sir Lawrence quand Madame Barfield se fut suffisamment éloignée. Vous m'avez bien soutenue...

- Ma chère, répondit Lady Honoria en souriant, vous apprendrez au fil du temps qu'il convient de savoir répondre à certaines situations... Mon époux dit souvent qu'il faut mettre les convenances de côté quand la nécessité l'exige.

- Je crois qu'Alex partage cette philosophie, sourit Luna. Je l'ai déjà entendu dire quelque chose de ce genre... Que le sens pratique valait parfois mieux que certaines croyances.

- C'est en effet le même genre de propos. Et je crois que c'est aussi grâce à cette philosophie, comme vous dites, qu'ils ont pu tenir et nous ont sauvé la vie.

Madame Hastings, qui était demeurée avec elles durant tout le temps de la conversation avec Madame Barfield, acquiesça : elle aussi avait pu mesurer la véracité de ce type de propos. Pas dans les mêmes conditions que Lady Honoria, Luna et les réfugiés de Lucknow, mais elle avait dû, elle aussi, faire fi de certaines croyances et principes pour rester en vie et sauver ses deux enfants.

A ce moment, Sophie les rejoignit et glissa à Luna :

- Luna, je crois que nous n'allons pas tarder... Votre grand-père fatigue un peu, je le vois bien, et Roy et Myriam vont avoir besoin de nous d'ici peu...

Le regard de Luna fit le tour de la grande salle de réception et elle aperçut en effet son grand-père, assis dans un fauteuil, écoutant poliment une discussion à laquelle il ne participait guère.

- Vous avez raison, fit Luna. Allons le trouver. Mesdames... Merci encore pour notre échange. J'espère vous revoir bientôt, l'une comme l'autre.

- A bientôt, Madame Randall. Et gardez confiance, lui dit Madame Hastings en lui prenant les mains avec chaleur. Je suis certaine que nos époux nous rejoindront bientôt.

**

- Que dois-je faire, Sophie ? A votre avis ?

- C'est délicat... Je crois que vous devriez attendre qu'Alex soit là, avec vous. Il saura vous guider et vous conseiller.

- Mon grand-père pense aussi qu'il faut attendre avant d'informer Lord Colleens de ma situation. Même si mon autre grand-père a l'occasion d'être en contact avec lui et qu'ils échangent à mon propos.

C'était le lendemain de la soirée au palais du gouverneur et Luna s'inquiétait des propos de Madame Barfield et de l'éventuelle attitude d'autres personnes en apprenant qu'elle avait bien vite oublié Russell et n'avait pas fait grand cas de son veuvage. Et que cela ne finisse par parvenir aux oreilles de Lord Colleens. Sa crainte n'était pas tournée vers elle, mais surtout vers Myriam. Et si Lord Colleens tentait, par des moyens dont elle ignorait tout, de lui prendre sa fille ? Alors qu'Alex était encore à Lucknow ? Qu'il ne pourrait pas intervenir ?

- C'est le plus sage, je crois, insista Sophie.

- Je ne veux pas parler de cela dans mes lettres à Alex. Il a bien d'autres préoccupations et je tiens à le rassurer à notre sujet, toujours lui faire savoir que nous allons bien, que Myriam grandit bien.

- Et vous avez raison. Je n'ai pas de préoccupations comme les vôtres, Luna, mais j'écris aussi en ce sens à William. Je lui parle beaucoup de Roy, lui donne des nouvelles de Brenda... Il y est très attaché.

- C'est vrai, sourit Luna, se souvenant de la façon dont William avait demandé à Brenda de veiller sur Sophie et sur Roy, en la serrant très fort dans ses bras avant de les voir s'éloigner d'Alam Bagh.

- Lord Colleens est loin, Luna, reprit Sophie. Je ne crois pas qu'il pourrait s'en prendre à vous et à Myriam. De plus, nous sommes ici sous la protection de votre grand-père et de Rodrigo. Et n'oubliez pas le document écrit par Alex ! Cette reconnaissance de paternité, signée par William et par Sir Lawrence en personne ! La parole de Sir Lawrence ne saurait être mise en doute, même par un noble du rang de Lord Colleens.

- Vous avez raison de me rappeler ces précautions prises par Alex, soupira Luna. Grand-père a soigneusement rangé cette lettre.

- Et Lady Honoria a eu raison de dire, hier soir, à cette Madame Barfield un peu trop curieuse, qu'elle et Sir Lawrence avaient été les témoins de votre mariage ! Vous ne pouviez avoir meilleurs garants, Luna... Vraiment pas.

- Vous et Arthur étiez là aussi, Sophie, rappela Luna.

- Certes, mais nos noms n'ont pas l'aura de ceux de Sir Lawrence et de son épouse.

Luna demeura un instant silencieuse : oui, Sophie avait raison. Elle devait garder confiance et raison, ne pas se laisser entraîner par des craintes exagérées. Mais, par précaution, elle choisit de ne plus se rendre aux invitations du gouverneur et de n'accepter que celles où elle se retrouverait avec peu de personnes.

Et après un nouvel échange avec son grand-père, elle décida finalement de n'envoyer qu'un bref courrier à Lord Colleens, l'informant qu'elle était en vie et avait appris le décès de Russell. Elle ne lui livra pas d'autres informations, pas même qu'elle se trouvait à Calcutta.

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