Chapitre VI

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Cette fois-ci ce fut un vrai bol d’air frais qui nous électrisa les poumons. Il était quasiment minuit.

Je me rendis compte à ce moment que j’avais vraiment trop bu, les deux brocs de saké tiède avaient fermé le bal. Il fallait donc que j’aille directement chez elle, les verres supplémentaires et les trémoussements de rigueur sur la petite piste de danse évoquaient pour moi plus la corvée et le déplaisir.

Ayant opté pour une stratégie directe voire frontale, j’attendais le bon moment pour l’embrasser et lui proposer de boire un dernier verre directement chez elle.

– Vous m’avez dit que vous étiez prof, prof de quoi ?

– D’Histoire-Géographie.

– J’adore l’Histoire, chez moi la majorité de mes bouquins sont des bouquins historiques, je ne lis plus de roman, ça me barbe, je préfère les choses plus objectives et didactiques (et c’était vrai en plus) !

– Pourtant on apprend beaucoup avec la littérature, on y revient, on apprend les passions, les remords, la violence et la fragilité des autres. Ça nous permet de juguler… De maîtriser nos démons parce qu’on les connaît un peu mieux. On est tous différents et si semblables à la fois.

– Je vous comprends, vous avez raison sans doute. Je pense avoir perdu une part de ma sensibilité car j’arrive difficilement maintenant à prendre parti ou m’identifier à un quelconque personnage.

– Vous vous préservez du Bovarysme alors, quand on lit un roman il faut donner une partie de soi, concéder au moins ça à l’auteur. Sinon en matière d’histoire quelle est votre époque préférée ?

Voilà une question qui m’excitait et je ne me cachais pas d’en être réjoui.

– Le Moyen-Âge avant tout.

– Ah oui, pourquoi ?

– Je ne veux pas rentrer dans un long déballage théorique, je vous dirais simplement que les gens étaient plus vrais, délivrés de la décadence romaine et pas encore touchés par les vices et la vénalité de la Renaissance, travers qui perdure encore aujourd’hui.

– Vous me semblez plein d’amertume, excusez-moi de vous le dire aussi franchement mais j’avais cru comprendre que vous appréciiez la sincérité quand elle est directe.

– C’est vrai, il me reste juste le minimum d’amour pour aimer la vie et oui j’apprécie la franche sincérité, c’est sans doute pourquoi je n’aime plus les fadaises imaginatives.

– C’est un peu plus clair en effet.

Un silence relativement long suivi cette discussion. Elle remontait le col de son blouson en jean délavé, les yeux fixés devant elle, elle réfléchissait à ce qui venait de se dire mais sûrement aussi à la tournure que prenait la soirée, se demandant sans doute ce qu’elle allait faire avec moi. C’est pour cela qu’il fallait que je cimente au plus vite cette relation d’un soir.

À ce moment j’eus une fulgurance : je ne connaissais pas son prénom ni elle le mien.

– Ça fait un petit moment qu’on discute sans se lasser et je ne connais pas ton prénom ; la tutoyer me semblait de bon aloi.

– Effectivement me répondit-elle le sourire en coin.

Elle s’appelait Émilie, prof dans un collège, pas de mec attitré, nouvellement mutée dans la région, ses parents y résidant.

– Et toi Thomas qu’est-ce que tu fais réellement dans la vie ?

Maintenant j’avais le choix entre lui coudre une existence avec du fil d’or ou bien lui déballer la vérité. Je lui devais bien un minimum avec ce que je m’apprêtais à lui faire. Cependant ma vie était aux antipodes de la sienne, j’avais peur qu’elle se détache de moi, pourtant elle avait fait preuve de liberté d’esprit et pouvait totalement accepter le marginal que j’étais devenu.

– Je suis chômeur de longue durée et c’est volontaire, j’ai un méchant penchant pour l’alcool et j’adore voir la vie défiler devant mes yeux.

– Ça me va dit-elle en accélérant brutalement le pas semblant se diriger vers un endroit bien précis.

Elle avait répondu avec une réelle approbation dans le ton. Je saisis le moment.

– Émilie je t’avoue que je suis un peu fatigué, je t’aurais bien offert un verre chez moi mais c’est un vrai bordel, au sens figuré bien sûr, alors si on est pas loin de chez toi on pourrait fumer calmement un peu d’herbe.

Je n’y avais pas été par quatre chemins, j’avais pris un risque calculé en lui proposant de fumer. Ce qui émanait d’elle, le nombre de cigarettes qu’elle consommait à l’heure, les nombreux verres de saké qu’elle avait bu, les légères poches qu’elle avait sous les yeux, je ne parlerai pas de son habillement car « l’habit ne fait pas le moine », beaucoup d'aspects concourraient à ce que la proposition ne lui déplaise pas. Et puis c’était une intuition et je faisais toujours confiance en mes intuitions.

– De l’herbe ! Ça fait longtemps que j’en ai pas fumé, d’ailleurs ça fait longtemps que j’ai pas fumé de « shit » non plus. J’avais l’intention de boire un verre chez moi alors ça tombe bien, moi non plus je ne me sens pas d’aller dans un endroit autre que chez moi, mais sage, compris ? !

Il y avait quelque chose d’étrange dans sa dernière réflexion. Il était évident que nous nous étions séduits mutuellement et qu’il y avait de grandes chances que nous terminions au lit. Malgré mon alcoolémie importante je me sentais suffisamment gaillard pour la galipette, l’alcool me permettant de tenir plus longtemps.

Je remerciais le destin d’avoir mis sur mon chemin une personne seule en quête de compagnie malgré ses prudes réticences du début de soirée, réticences qui faisaient partie du jeu subtil de la séduction. Les célibataires étaient rares en ce temps de crise, les gens s’agrippaient très vite au premier venu ou à la première venue pour affronter plus agréablement ou plutôt plus confortablement le marasme économique et social qui durait depuis plus de quinze ans. Ne t’inquiète pas je suis un gentleman répondis-je, réprimant une irrésistible envie de serrer son corps menu contre le mien et l’embrasser délicatement du bout des lèvres, mais il fallait la jouer fine car à ce moment je compris l’ambivalence de la situation.

Brutalement le dégoût pour l’humain que je nourrissais et donc de moi-même me prit à la gorge. Je passai en revue tous les évènements qui m’avaient amené à supprimer Virginie. En fait, il n’y avait eu aucune complète préméditation, les choses s’étaient déroulées naturellement, si l’on peut dire, comme une mécanique bien huilée dont le moteur serait une pulsion qui me dépasserait, alors que maintenant la préméditation déterminait mes actes. Je me sentais désorienté et je la regardais discrètement de haut en bas, cherchant tous les défauts possibles pour nourrir ma haine. Malheureusement je n’avais aucune haine et je décidais d’apprécier la nuit comme elle viendrait.

– J’espère que tu en es un rétorqua-t-elle.

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