Chapitre 27 - L'intérêt de s'échapper

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*Quelques instants après la capture du petit groupe humain-vampire-félin…

Impuissante, Saulia observait le mur de la cellule dans laquelle elle était emprisonnée. Les mourniens n'avaient pas été tendres avec elle, toute couverte de bleus après qu'ils l'eurent roué de coups pour faire bonne mesure. Les Apraxiens était pourtant réputés pour leur savoir-vivre… Mais, pensa-t-elle avec ironie, j'imagine que ça ne doit pas leur traverser l'esprit quand ils ont à faire avec des races « inférieures ».

Maty avait été enfermée dans la cellule d'à-côté. Quand à Edward, au vu de son statut de vampire, on l'avait amené autre part ; déjà qu'il était difficile de concevoir qu'un des meilleurs amis de Ludwig était un suceur de sang, elle ne pouvait pas lui poser toutes les questions qui lui tauraudaient l'esprit depuis sa plus tendre jeunesse, comme : « Vous flambez au soleil, ou y brillez tels des diamants ? ».

Heureusement, Maty était là. La rousse s'adressa à la blonde – ne manquait plus qu'une brune pour commencer une blague – d'une voix fatiguée :

— Donc, toi et Edward… vous êtes ensemble depuis combien de temps ?

Un silence, puis :

— Ça se voit tant que ça ?

— Euh… À dire vrai, j'avais posé cette question au hasard.

— Je sais.

Encore une fois, ce ton étrange, d'une assurance si absolue que c'en était effrayant.

— Tu sais, tu sais… Tu es devineresse ?

— Oui. Non !

Il fallait savoir… la rousse soupira et se tourna vers le mur d'à-côté, faisant cliqueter ses chaînes.

— Par rapport à Edward, sur le fait qu'il t'a créé de toutes pièces – Saulia tentait vainement de raccrocher les bouts de cette histoire de fous – qu'est-ce que tu voulais dire ?

— Exactement ce à quoi la phrase fait référence : Edward m'a créé.

— Il ne t'a pas cloné ?

— Non.

— Ressuscité ?

— Non plus.

— Invoqué ? Conjuré ? Ritualisé ?

— Non, non et non. Arrête de me poser ces questions, c'est dérangeant.

Elle est bien bonne, celle-là ! Quand une personne vous révélait que son compagnon de route était son créateur, même le moins curieux de tous les curieux aurait voulu en savoir plus. Et Saulia n'était pas des moindres, aussi s'apprêta-t-elle à dire…

— Je ne suis pas Maty. Il m'a créé à partir des souvenirs qu'il avait d'elle.

…« D'accord, mais comment il t'a créé ? ». Zut. Saulia n'aimait pas qu'on lui coupe la parole, mais c'était encore pire quand on la lui coupait avant qu'elle ait pu poser sa question.

— Lorsqu'il était sur Myrkrmiðgarðr, il a utilisé un artéfact d'une puissance terrible, gardé jalousement au sein de sa famille depuis l'aube des vampires. Tu ne savais pas qu'il existait six-cent-soixante-six familles sur sa planète d'origine ? Bien sûr que non. Treize d'entre elles sont anciennes, et quatre sont primordiales. Et Edward, de son vrai nom Kor'Al'Tain, a risqué sa vie pour dérober ce trésor. Puis encore une fois pour l'utiliser, créer une version de moi… qui ne lui convenait pas ; il l'a détruite.

Saulia frissonna en entendant ce dernier mot ; la blonde l'avait prononcé avec une froideur infinitésimale.

— Ensuite, il a réessayé. Encore. Et encore, et encore… Plus il créait, plus l'artéfact devenait instable. Edward devinait qu'il exploserait au bout du compte, le tuant au passage. Tu ne sais pas qu'il est extrêmement ardu, sinon impossible de tuer un vampire ? Non, tu ne le savais pas. Mais il s'en fichait : sa vie n'avait pas de sens sans moi. Alors il a tenté, une dernière fois. Quelque chose s'est produit, et je fus là. Au milieu des décombres de son laboratoire.

— Mais il n'est pas mort !

— Non. Mais il a changé : avant, je le connaissais tatillon, joueur, vorace parfois. Maintenant ? Il a parfait son déguisement, mais au fond il est devenu prudent, manipulateur et secret. Le voir jouer avec sa famille, cacher le fait qu'il avait détruit un artéfact inestimable pour créer un simili d'humaine qu'il avait aimé, autrefois…

— D'accord, j'ai compris le tableau – Saulia s'adossa contre son mur, un peu désabusée – J'aurais bien aimé qu'on fasse autant pour moi.

— Tu n'es pas amoureuse de Ludwig, déclara Maty avec une certaine peine dans la voix.

— C'est mon ami, mon associé et mon patron en même temps. Nous avons des atomes crochus, mais pas les bons.

— Tu regrettes que ce ne soit pas autrement ?

— Et toi, t'es pas sensée deviner ? se moqua la rousse.

Un silence, puis :

— Je pourrais, mais ce serait un : gâcher le plaisir, et deux : me donner mal à la tête.

— Parce que c'est ton pouvoir qui le veut ou c'est toi qui n'a pas envie d'imaginer tous mes débats philosophiques internes sur la question de l'amour.

— Oui… Non !

Saulia pouffa. Un rire étouffé lui parvint de l'autre côté du mur, et la jeune fille ainsi que la plus grande se mirent à lâcher quelques grognements d'amusements, à mi-chemin entre le cochon étouffé et le hamster hystérique.

Je ne préfère pas vous voir dans un tel état, maîtresse.

Ananko apparut depuis les ombres, sauta sur les genoux de Saulia pour s'y blottir. Bizarrement, elle ne sentit pas surprise.

— Tu en as mis du temps.

J'ai trouvé les cuisines : on y sert un excellent pâté de glaagh

Le félin ombreux ronronna quand sa maîtresse lui caressa le dos avec délicatesse et expertise. Pensive, Saulia demanda :

— Tu peux me libérer ?

C'est impossible : j'ai accompli ma mission, à savoir vous amener à mon maître, et le contrat qui nous liait est donc nul et avenu.

— Vraiment ? Maty, tu le savais ?

— Non… Tout ce qui touche au Valargus m'est inaccessible.

Saulia se mit à ricaner.

— Comme c'est pratique, hein, Ananko ?

Je sens une certaine malice dans votre voix…

— Tu as dis que notre lien était coupé ?

Hum humm…

— Et donc, tu es sensé disparaître ?

—…

Saulia jubilait de l'intérieur. Quand Ananko, avant qu'elle ne tombe dans les pommes, avait dit qu'il coupait leur lien, elle n'avait rien senti de tel. L'explication la plus « magico-logique » ? Aucun lien n'avait été rompu, seulement ce « contrat » qui obligeait le chat éthéré d'amener Ludwig au monstre étrange. Ce qui signifiait qu'une seule et unique chose :

— Tu es libre !

Vraiment ? et le chat remua son museau avec circonspection. Je pensais que ce serait plus… spectaculaire ?

— Le truc avec la liberté, c'est qu'on ne sait pas quoi en faire une fois qu'on en a. Mais ça viendra, mon petit bailleur touffu professionnel.

Pitié, ça recommence…

— Mais regardez-le se plaindre ! puis Saulia glissa ses deux mains sous les joues du chat, les balançant à chaque syllabe : Et c'est qui le pe-tit che-na-pan ?

C'est bon, vous vous sentez assez fière de m'humilier de la sorte ?

— Hum ! Je préférais le temps où tu ne parlais pas… mais faisons avec ! Allez, Ananko : je t'ordonne de me faire sortir !

Pas tout de suite, je dois… Fwaaah, faire une sieste.

— Et rater l'occasion de manger des Fish'n'dream en rentrant à la maison.

Le chat redevint chat, avec des yeux aussi brillants que des phares. Un sourire aux lèvres, elle le regarda sauter de ses genoux et plonger dans les ombres… avant de rejaillir avec des tentacules d'obsidienne sur le dos. Alors ça, c'est un bon compromis pour le don de parole ! Ananko ne bougea plus, et les vrilles filèrent en sifflant vers la chaîne, la brisèrent sec. Saulia libérée, elle fonça vers la porte… qui était fermée à clé. Déçue, elle vit son chat ronronner en se frottant à ses mollets.

Laisse-moi faire, maîtresse. Mais ne parjure pas ta promesse !

Les tentacules glissèrent vers la porte, et passèrent dans le trou de la serrure. Vibration, puis craquement : la porte s'ouvrit en grinçant.

— Tu vas avoir droit à un supplément, sourit Saulia… avant de se rappeler : si tu libères Maty.

Le chat et ses appendices ténébreux réitérèrent leur tour de force, et en deux-temps trois mouvements, voilà la blonde libérée ! Bon, Ananko n'était ni brune, ni féminine ou humaine, mais au moins, il y avait trois acteurs dans la pièce pour pouvoir jour une blague originale.

— Je m'occupe d'Edward, dit Maty en se frottant les poignets. Je sais où il est enfermé.

— Ton don devin ?

— Intuition féminine. Vas chercher Ludwig.

— Où est-il ? Où doit-on se retrouver.

— Au plus haut. Pour le reste, laisse-toi guider par ton instinct.

— Tu me retrouveras, alors ? Intuition féminine ?

— Quoi ? Non ! Mon don devin, pardi.

D'un même geste, le chat et sa maîtresse levèrent les yeux au ciel.

* * *

— Tu es pile à l'heure.

Edward, qui eut crissé de sa griffe le mur pour hérisser le garde mournien, regardait le corps de ce dernier, affalé au sol à côté de la porte ouverte. Maty avait déjà trouvé la clé sur le trousseau et ouvrait les menottes en argent du vampire qui inhibaient ses talents de métamorphose. Puis le vampire se redressa et sembla grandir, menaçant. La blonde, en revanche, ne recula pas d'un pouce.

— Cesse de lire le Livre, lui ordonna-t-il.

— Non. Nous avions un accord : je ne te dis pas comment tu dois gérer les fragments de l'Ehtpyhäveri dans ton corps, et toi tu ne dois pas me dire d'arrêter de lire l'Histomoira !

Son ton était si dur qu'il fêla le masque de fer qu'il avait forgé sur son visage. Edward reprit sa taille normale, détourna le regard… puis sourit ; décidément il ne pouvait rien lui refuser.

— Excuse-moi, je… je te prends toujours pour elle.

— Parce que je porte son nom, son visage et sa psyché… – la jeune fille se mit sur la pointe de ses pieds pour caresser le visage du vampire en le poussant à la regarder dans les yeux – Je suis heureuse que tu le comprennes maintenant, au fond.

— Oui. Sortons d'ici.

La prison était déjà alerte : la cellule la plus sécurisée avait été forcée par une simple humaine, qui esquivait les sorts, les gardes et les pièges avec un brio terrifiant. La Liqueur vous conférait le savoir, l'Histomoira la connaissance. Personne ne pouvait duper Maty. Et Edward profita de son pouvoir, ses conseils pour écraser chaque magicien, les envoyer contre les murs dans un fracas formidable, user de sa force vampirique pour déchirer portes, défoncer gorges. Chacun de ses pas éclaboussait le sang qui s'accumulait, une rivière pourpre qui s'écoulait jusqu'à la sortie. Maty, sur le chemin, retroussa ses narines. Il la comprenait : le sang des mourniens avait l'arôme des œufs pourris.

L'ascension fut rapide. Edward usait du Calice pour relever les corps des mourmons tombés au combat, afin qu'ils aident le duo à affronter leurs prochains adversaires. Sur Terre, sous l'identité d'un simple lycéen, il se souvenait du club de jeu de rôle qui les avait réuni, lui et ses quatre autres camarades. Il jouait un nécromancien, un maître de la vie et de la mort. Le destin a un sens de l'humour, c'est certain.

— YSHVRA !! hurla un mage.

Une force immense s'abattit sur Edward, qui ploya le genou. Il est bon, pensa-t-il en se redressant malgré la poussée titanesque. Le mage regarda le grand blafard le dévisager de ses yeux rouges, et approcher d'un pas, puis deux, puis trois… la sueur au front, le lanceur de Mots tentait de maintenir son maléfice avec toute la magie dont il disposait. Il se fit décapiter trois secondes plus tard.

— Tu en mets partout, commenta placidement Maty, avant de prendre une voix paniquée : Mince, j'en ai sur ma tunique !

— Je me suis assuré d'avoir une garde robe en toutes circonstances.

— C'est un peu creepy d'avoir des centaines de tenues féminines à ma taille.

— Que… Hrmn, cesse de te moquer de moi.

— Ja~mais !

Un autre mage décapité. Elle l'émoustilla avec des commentaires éreintants, pour ne pas dire « castratifs ». De l'extérieur, il s'agissait d'un massacre sans précédent par un couple de fous à lier. Mais intimement, les deux se titillaient comme de vieux amis autrefois amants. Couverts de sang, ils pataugeaient dans une mare rouge tels deux gamins à la plage, mais sans le sable.

Au bout d'un moment, il n'y eu plus assez de mourmons pour les arrêter. Edward murmura quelques prières en skaldnjìli avant de faire une geste de la main : sa cape se mua en ombre noire, frappa le mur avec une force immense qui provoqua l'effondrement du plafond et ensevelit la rivière de sang et ses sources diverses déchiquetées.

— Ils méritaient cet honneur, souligna le vampire à une Maty aux sourcils haussés.

— Je sais.

Elle s'engagea, lui à sa suite, dans un couloir. Il savait qu'elle savait. C'était le pilier de leur relation.

— A-t-il abandonné ? s'enquit-il.

— Qui ?

— Tu sais de qui je parles.

Elle hésita un instant, avant de secouer sa tête. La jeune fille prit un air triste, avant de grelotter :

— Je ne peux pas imaginer quelqu'un d'autre à sa place. Chaque fois que je tente d'entrevoir le futur, il est là. Il est toujours là.

— Alors faisons en sorte de réunir tout le monde. On ne doit rien laisser au hasard, allégua Edward avec une conviction inébranlable.

Les murs se lézardaient sous la pression magique grandissante ; les magiciens tentaient vainement d'effrayer les deux prisonniers, mais Edward était immunisé face à leurs maléfices. Pourtant, il pressentait que la magie arrivait à son point d'orgue. Bientôt, il y aurait une guerre. Pas celle de Karmeni. Mais une autre, bien plus grande.

* * *

Dans ses ténèbres, Ludwig se morfondait.

Laura occupait ses pensées : il se demandait bien comment elle allait. Y avait-il un moyen pour un mage de se lier quelqu'un ? Sans nul doute, mais Ludwig n'avait pas tenté quoi que ce soit pour proposer un tel arrangement : il avait trop honte, et trop peur – honte d'exiger un partage, peur que le supposé pacte ne puisse qu'être une laisse autour de leurs deux cous – et freiner ses ardeurs ne l'avait que desservi jusqu'à maintenant.

Non, Laura devait trouver un moyen de chasser les Autres du monde physique. Avec Yannis à ses côtés, Ludwig était persuadé qu'elle ne courrait aucun risque. Rien que l'imaginer se battre de toutes ses forces suffit à le galvaniser.

L'important, c'était trouver un moyen de se libérer… le jeune homme toucha ses liens de ses doigts pour vérifier leur texture, leur souplesse. De même nature que les murs, ceux-ci palpitaient d'une chaleur inconfortable. C'était vivant. Ludwig tenta de jouer des mains. Rien. Aucun changement dans les palpitations, ni dans la tension.

Ne pouvait-il rien faire de plus ? Si ! Il se concentra. Tout comme avec Laura et son parasite d'ombre, il chercha cette sensation fugace dans les liens ; ces derniers étaient vivants. Et, à force, il finit par déceler cet espace noir et étrange. C'était plus difficile avec elle, constata-t-il. Mais cette fois, c'était un bulbe de chair aux pulsations grondantes qui lui faisait face. Une sorte de cœur. Ludwig, sous sa forme « esprit », flotta jusqu'au bulbe.

Il le toucha. Une sorte de vibration en émanait, un chant étrange… il le reconnut : c'était le Tranchecoeur. Une partie, au moins. Ludwig plongea sa main dans le buble. L'odeur qui émana fut horrible, mais il ne la sentait pas réellement. Il ignora sa répugnance et se jeta tête la première dans la chair palpitante.

Des voix. Des odeurs. Des rires. Tout n'était pas distinct, mais la plupart du temps, il parvenait à ressentir les parcelles de souvenirs. L'instinct de Ludwig lui souffla de s'enfoncer parmi les murs de chair. Ceux-ci tentaient de l'écraser. La compression augmenta, lui coupant le souffle… mais ce n'était qu'une impression. Au fond, il n'était pas. Il agissait. En concert avec le chant étrange, il avançait.

Les secondes se mesuraient par les battements du cœur putride. Et là, Ludwig vit à qui appartenaient les souvenirs : Gamelor l'Ancien. Il n'y avait rien de complet en lui, le reste était enfermé dans cet au-delà qu'Orbas avait invoqué. Chaque souvenir relatait sa renaissance dans un être, comment l'Ancien s'accrochait désespérément à la vie – ce fut sa malédiction, en échange de l'immortalité, il serait à jamais terrifié par la mort et l'oubli – dans chacun de ses réceptacles depuis leurs naissances jusqu'à leurs morts.

Pousser plus loin, et plus il s'enfonçait, plus les souvenirs étaient vifs, récents. Un Arkonite qui devint un héros, pour finalement user de son statut et détruire une planète. Un Hispaliit au sommet d'une pile de détritus, passant ses journées à maudire les siens. Un mournien heureux, comblé de faire partie d'un groupe uni, solide. Karmeni Heinzenbald n'était pas un héros par lui-même, juste un pantin.

Les larmes de la pitié coulèrent le long des joues du jeune homme ; Edward, Yannis, Archibald et Éléanora avec une ombre de mage, qu'ils pensaient aussi éclatants qu'eux.

Puis le cœur le plus tordu surgit.

Quand on pensait au mal, on le disait contraire au bien : mauvais, laid, avili par une soif ou un appétit, croulant sous les péchés les plus obscènes. Le mal, après, on le définit comme amoral, retors, opportuniste. Mais au fond des choses, ici, Ludwig sentit le mal, le vrai : quand on décide que personne à part vous n'a d'importance, que vous vous dites « pourquoi pas ? » à tout bout de champ, et qu'au fond, la seule chose que vous aimez, c'est rêver à ce que quelqu'un vous arrête. L'Ancien, comme ses semblables, ne s'arrêterait jamais. Il ne chercherait pas à libérer les siens, juste à détruire tout autour de lui avec une fascination sans bornes.

Sans réfléchir, Ludwig frappa du poing contre le cœur boursouflé. Un rayon de lumière jaillit du point d'impact. De nouveau, le poing s'abattit. Vint la lumière. Le cœur hurla de douleur, Ludwig y lut la mort. La vraie, celle qu'il pouvait délivrer. Il balança un uppercut, envoyant valser la chose qui s'écrasa dans un soubresaut au sol, se convulsa avant de libérer une gerbe aveuglante.

NON… S'IL TE PLAÎT, JE… JE VEUX PLUS DE TEMPS…

Le jeune homme qui s'apprêtait à donner le coup de grâce s'arrêta. La voix de Gameloriansinoreban se déformait par la peur.

— Tu as eu ton temps.

LAISSE MOI PLUS… JE DOIS… DEVENIR LIBRE…

Ludwig voulut en faire appel à la pitié. Était-ce justice que de tuer le mal absolu ?

UNE FOIS QUE JE SERAIS… LIBÉRÉ DE SON… EMPRISE… (la voix grésilla) JE TE DONNERAIS LA LIBERTÉ.

Une hésitation. Du cœur, la lumière se tarit. Du poing, la fureur se calma. Ludwig abaissa son bras, et son image spirituelle vibra de curiosité.

— Tu es déjà libre.

PAS… AVEC LUI.

Celui que Gamelor voulait remplacer. Mais même s'il M'avait oublié, Ludwig sentait que de toute manière, JE n'étais pas plus libre que quiconque. Alors il déclara :

— La liberté est illusoire. Nous naissons pour mourir, nous nous battons pour perdre au bout du compte. Nous chantons jusqu'à pleurer, nous festoyons jusqu'à vomir. Nous jouons jusqu'à l'ennui.

MAIS… QUEL INTÉRÊT ?

— Aucun. L'intérêt, c'est ce qui nous différencie.

Le cœur putride hurla de douleur, tandis que la lumière irradiait de son centre. Ludwig arma son bras, qui aspira la lumière : il récupérait le peu de pouvoir du Tranchecoeur.

— Ma vérité est la suivante : nul n'a intérêt de ressentir tout ce qui nous déchire et nous rassemble. Mais nous ne cherchons pas à être : nous agissons pour continuer, ne serait-ce qu'un petit peu, à ressentir ce que nous avons oublié.

La lumière s'embrasa, balaya les murs. Une étoile naquit au cœur du cœur Ancien. Ludwig se mua en supernova, écrasé par un pouvoir qui dépassait l'imaginaire des dieux. Le cœur disparut, et la lumière fusa de toutes parts… puis se fit avaler par la supernova qui implosait, se rétractait. Les ténèbres furent elles-mêmes englouties, la magie avec. Ne resta qu'un point unique, véritable.

Ludwig se réveilla en sursaut : autour de lui, les murs de chair béaient d'incandescence de plus en plus rapidement. Le jeune homme secoua ses mains, et ses liens tombèrent en cendres. Il se leva quand il entendit :

— Maudit… ! Qu'as-tu fait… ?

Ludwig tourna la tête, bien qu'il sentit la peur avant l'image : Karmeni Heizenbald, le visage à moitié brûlé, titubait vers le blond en tendant une main. Puis, il s'arrêta net et gémit, pressant sa main sur son cœur.

— Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ai-je si maaaal…

— La douleur physique vous est toujours soustraite ? observa l'autre en restant de marbre. Alors je vous ai offert quelque chose de plus précieux.

—…Maaaal !

Karmeni se tordit dans tous les sens telle une poupée dans les mains d'un ouistiti hyperactif.

— Votre douleur, expliqua Ludwig. Votre souffrance, tout ça… ce n'est que le début. Ce corps va bientôt mourir, mais vous, non. Je vous ai retiré votre immortalité, aussi cette partie de vous reviendra à l'endroit d'où elle est sortie…

—…AaAaAaH…

Ludwig marcha jusqu'à Karmeni, et posa sa main sur son épaule. Il prit l'air le plus compatissant qu'il put.

— Je ne peux que vous plaindre : en échange de votre invulnérabilité, vous ressentirez. Tout. Chaque vie que vous avez dérobé, elle vous sera rendue puissance mille. Joie. Peine. Amour. Haine… Dans votre prison d'éternité, là où Orbas vous a envoyé…

—…NoOoOn… (déjà la voix du mournien possédé se faisait fantomatique)…pitié…

— Pitié, oui. Pitié sur ceux que vous avez annihilé sans l'ombre d'un regret. Maintenant, passez l'éternité à VOUS EMPOISONNER DE LEURS SENTIMENTS !!!

Puis Ludwig bouscula Karmeni, qui tomba à la renverse. Au même moment, Saulia, Ananko Edward et Maty débarquèrent dans la salle. Sous leurs yeux, le corps percuta le sol et tomba en poussière, ne laissant qu'un vague souvenir et quelques vêtements ornés.

— Que… (Edward se précipita pour tomber à genoux devant les résidus de son ancien ami) Pourquoi ?

Maty vint le consoler en posant une main sur son épaule. Elle savait. Mais Ludwig fut impartial :

— Il n'a jamais été que l'ombre du mournien que tu as toujours rêvé d'être.

Tout comme dans les légendes, le vampire versa des larmes.

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