La garde du corps (1/2)

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La vie de bourgeoise est parfois ennuyeuse. Pour se détourner de cette répétitivité, quoi de mieux que de l’égayer par des idées saugrenues ?

            Un chapelet de qualificatifs pouvait décrire mon entourage. Avec les années, je m’étais accoutumée à l’hypocrisie de mes parents. En revanche, leurs décisions cauteleuses m’offensaient par leur immoralité. Pour eux, je n’étais qu’Irinn Vorild, la petite cadette de la famille, destinée à leur octroyer de charmants chérubins suite à une union arrangée. Mes aspirations ne leur convenaient donc pas, comme si ce milieu prétendument privilégié happait toutes les possibilités d’épanouissement. Où pouvais-je trouver ma liberté ? Dans nos somptueuses demeures, les murs limitaient notre espace personnel et nous engonçaient dans ce confort abusif que notre opulence mettait en valeur. Peu d’aspects de ce mode de vie me plaisaient. Mais j’étais aussi consciente que ma plénitude s’obtiendrait ailleurs. Rêver des vastes plaines autour de nos villes me solaciait lors des interminables repas. Bien entendu, ma tendre génitrice s’avisa de mes ambitions. À un âge où mon célibat risquait de susciter le mépris, mes nouvelles responsabilités se révélèrent rapidement fastidieuses. Ma mère se targuait de m’offrir des possibilités, mais ce n’était qu’un cadeau empoisonné : la liberté ne s’acquiert pas en suivant une voie proposée, mais en traçant la sienne. À cause de la pression familiale, cette opportunité me paraissait impossible ! Une émancipation progressive rendit mes expectatives réalisables. Je devais juste y ajouter ma volonté.

            Je ne m’attachais à aucune de mes connaissances hautaines et détestables. En réalité, j’enviais les quidams non soumis à de quelconques valeurs matérialistes. Pour cette raison, ma proximité avec ma garde du corps faisait d’elle ma meilleure amie. Dès que j’eus fêté mon seizième anniversaire, je reçus l’approbation de ma famille pour décider moi-même qui serait cette personne. Traditionnellement, l’esprit outrecuidant de notre caste sociale orientait notre choix vers un homme ou une femme présentant beaucoup de points communs avec nous. Hélas, je n’échappais pas à cette règle, et ma préférence se fit une jeune fille du nom de Yera. Bretteuse émérite malgré son âge, elle me convainquit d’un regard déterminé d’opter pour elle. D’emblée, je m’identifiai à Yera. Certes, son allure svelte ainsi que sa coiffure nous différenciaient beaucoup. Mais nos similitudes étaient tout aussi flagrantes. Notre chevelure brune, la forme oblongue de notre visage, ou plus globalement, notre taille et notre âge se montraient identiques. Néanmoins, je me vêtais de robes là où elle s’affublait d’une broigne en cuir. Cette disparité d’accoutrement soulignait le traitement qui nous était réservé. Je me situais au cœur de l’attention alors que Yera suscitait l’indifférence. De notre côté, nous développâmes très vite une affinité qui devint une amitié sincère. Je lui partageais tout, de mon allégresse sporadique jusqu’à mes déboires. Elle me suivait partout et m’empêchaient donc de sombrer dans la solitude. Ma vie s’améliorait grâce à sa présence. Son soutien permanent à ma disposition, j’estimais que l’heure était venue de véritablement profiter de notre camaraderie.

            Je vécus d’excellents moments aux côtés de Yera, de quoi garder d’impérissables souvenirs. Au début, elle se comportait avec timidité et se limitait à me protéger constamment. Par la suite, je réalisais que derrière son faciès de combattante habile se cachait une femme compréhensive. Souhaitant combler mon manque affectif, je profitai de nos moments privés pour m’épancher. Je lui confiais tout, de mes déceptions jusqu’à mes envies, et même si elle ne concevait guère mes caprices de nantie, elle concevait parfaitement mes problèmes affectifs. D’abord réticente, elle s’ouvrit à son tour et nous partageâmes les tracas de notre existence opposée mais complémentaire. Au-delà de son métier, Yera était humaine et craignait souvent de faillir à son rôle, car si un quelconque quidam m’effleurait le petit doigt, elle en était tenue pour responsable. Rapidement, les angoisses s’estompèrent, puisque mon amie répondit toujours présente. À la moindre algarade, notre complicité apaisait les maux. Rares étaient les occurrences où des fripons se risquaient à me dépouiller de ma bourse. Quand cela se produisait, Yera repoussait adroitement l’adversité. Nous étions inséparables.

            Quelques semaines après avoir célébré mes vingt-deux printemps, mes parents m’obligèrent à rencontrer Eldaya Nohal. Il s’agissait d’une riche citadine influente dont le principal rôle consistait à gérer le commerce agricole au nord du royaume. Faute de mes préjugés, une image de cette femme m’apparut déjà à l’esprit : pétrie de condescendance, elle devait sûrement se plaindre des baisses régulières de production. Dès l’abord, je n’avais pas envie de jacter avec cette nantie, fût-ce à propos de sujets frivoles. Cependant, je n’émis aucune protestation, histoire de ne pas subir le courroux de mes géniteurs. Au cours d’une tantième confidence avec Yera, nous décidâmes d’user de ce voyage pour briser notre routine. Ainsi, elle et moi changeâmes de rôle. L’idée avait émergé en moi dès que mes parents m’eurent obligée à entreprendre ce voyage. Lorsque j’en avisai ma protectrice, elle hésita un court instant puis m’adressa un sourire malicieux : cette proposition lui plut beaucoup. Elle devint la bourgeoise et moi, la garde du corps. Ce projet pouvait fonctionner, puisqu’Eldaya ne nous avait jamais vues auparavant. De surcroît, comme on m’avait accordée un semblant d’autonomie, nous ne voyageâmes qu’à deux. Il restait à espérer qu’aucune de mes connaissances ne se dressât sur notre chemin.

            Notre échange d’identité s’apparenta presque à une métamorphose. Enfiler sa broigne fut plus difficile que je ne l’imaginais. Je n’étais pas habituée à soutenir un tel poids sur mes frêles épaules. Les lanières de cuir entrelacées ceignaient incommodément ma taille, quand bien même je n’avais pas serré fort les sangles. Mais cet équipement amplifiait mon assurance. Selon Yera, il me seyait à merveille et fortifiait ma silhouette élancée. Par comparaison, ma robe pourpre avec galons ne la gênait pas outre mesure, ni le fait de devoir dénouer ses cheveux. La légèreté du lin se confrontait à l’épaisseur du déguisement. Une fois que nous fûmes habillées, nous nous gaussâmes mutuellement. Nos éclats de rire nous rappelèrent notre immuable complicité. Durant le reste du trajet, il nous fallait encore adapter notre démarche, notre gestuelle et notre langage. Yera s’amusait à esquisser des révérences pour s’entraîner à saluer, tandis que je m’évertuais à me raidir. Pouvions-nous douter de notre crédibilité ? Probablement, mais cela contribuait à rendre cette expérience plaisante.

            Dès que nous vîmes les murailles d’Augnalle, la seconde plus grande cité du royaume, je pris conscience de la difficulté d’être une garde. Je m’efforçais de ne dévoiler aucune émotion. Dans la peau de Yera, j’appréhendais mieux les inconvénients de sa tâche. Inconsciemment, j’établissais des comparaisons entre mes homologues et moi. Pour sûr, fouler les rues noires de monde renforçait la sensation de sécurité des citoyens. Mais à leurs yeux, nous représentions des fonctions avant d’être des humains. D’une allée dallée à l’autre, de nombreux citoyens lorgnaient mon amie, quels que fussent leur genre et position sociale. Je les surveillais tous d’un œil scrutateur. Mes faiblesses leur apparaissaient, mais je n’en avais cure. J’étais contente de me sentir égale à eux pour la première fois. Rien n’obligeait les bourgeois de vilipender les simples citoyens. Notre dédain se manifestait du fait d’une éducation dubitable que je répugnais. Tous les humains étaient tenus de s’implanter dans une société inégale, où l’aristocratie rabaissait sans cesse le véritable peuple. Notre complémentarité n’arrêtait jamais d’osciller. Le pire, c’est que je songeais à tout cela en effectuant ma besogne. Le métier de garde du corps n’impliquait-il aucune péripétie ? En me tapotant l’épaule, Yera me ramena à la réalité. Elle me signala, non sans ricaner, que je me prenais trop au sérieux. En outre, ma mine renfrognée n’accentuait pas ma sévérité. Adoncques, je la suivis simplement. Ce faisant, je  renouai avec mon enthousiasme dont l’âpreté d’une existence banale tentait de s’emparer. Bien vite, notre baguenaude s’acheva, et les choses intéressantes allaient commencer.

            Un domestique en livrée nous délivra le chemin peu après que nous eûmes toqué à la porte. La luxure poussée à l’extrême m’apparut après avoir franchi le seuil. L’agencement fastueux se mêlait à l’emploi judicieux de couleurs vives. Le mobilier reluisant et la quincaillerie en laiton extériorisaient une prétention sans borne ! Les colonnes de marbres qui rejoignaient le plafond incurvé ne servaient strictement à rien, sinon à étaler une exubérance de richesses agraires. Alignées selon une répartition équidistante, elles encadraient des escaliers recouverts d’un tapis écarlate. Je me permis un renâclement qui entraîna un froncement de sourcils du servant ainsi qu’un fin sourire de Yera. Nous n’avions encore rien vu.

            Eldaya nous attendait dans son salon, et elle n’était pas seule. J’entendais ses amis glousser depuis le couloir voisin. Installés sur des fauteuils parés de dorures, ces gens huppés péroraient de tout et de rien avec note hôte. Des gobelets remplis de vin trônaient sur une table en ébène à la surface lustrée. Évidemment, l’alcool exhalait son odeur si particulière, presque empyreumatique. Quand nous entrâmes dans cette pièce spacieuse, la lueur diurne nous éblouit davantage qu’à l’extérieur. Les vitres aux châssis mordorés filtraient à peine la lumière. Les rayons du soleil striaient le pavé. Ils valorisaient donc le motif circulaire en bas des quelques marches entourées par un balustre opaline. Cette disposition me laissait perplexe, mais qui étais-je pour juger ?

            La propriétaire de la demeure se leva afin de saluer Yera. Ce geste se révéla plus crucial que les suivants. Mon amie effectua une courbette peu gracieuse, mais néanmoins efficace. Les premières actions se déroulèrent comme prévu : Eldaya offrit à son invitée l’opportunité de s’asseoir sur un siège disponible. Yera accepta la proposition et s’exécuta aussitôt. Pendant ce temps, je restai debout derrière elle. Personne ne se souciait de moi. Pourtant, j’étais fermement résolue à accomplir le rôle que je m’étais attribuée. À côté de ma remplaçante, je feignais l’insensibilité, mais je captais pleinement la conversation.

            — Je vous attendais avec impatience, Irinn Vorild ! dit Eldaya d’une voix guillerette. Votre apparence physique ne correspond pas exactement à la manière dont je me la représentais, mais cela n’est pas bien grave.

            — Je suis ravie de vous connaître aussi, répondit Yera. Mes parents m’ont raconté que vous étiez une femme investie et influente que je devais absolument rencontrer.

            — Assurément ! Eh bien, c’est chose faite, maintenant. Après ce long voyage, profitez donc de mon hospitalité ! Vous l’avez amplement mérité. Ce vin ne provient peut-être pas d’ici, mais je vous assure qu’il n’est pas âcre. Goûtez-le donc !

            Une servante soulevait un plateau d’argent sur lequel une coupe était posée. Yera s’en empara lestement puis en avala une lampée entière. Les riches écarquillèrent les yeux de stupéfaction tandis que je me retenais de rire. Mon amie essuya ses lèvres imbibées du breuvage à l’aide du revers de sa main. Visiblement, suivre les règles de la bienséance lui demandait un effort hors de sa portée. Ses gestes déplacés auraient pu nous trahir si l’étonnement d’Eldaya n’avait pas été fugace.

            — Il est important de tout chérir, conseilla-t-elle. Vous appliquez cet apophtegme en avalant rapidement votre vin, quitte à ne pas profiter de son goût exquis.

            — Indubitablement, renchérit la jeune femme. Mais je suppose qu’il existe des sujets de discussions plus intéressants que l’alcool, n’est-ce pas ? Je ne pense pas être venue jusqu’ici pour parler de cela.

            — Ma petite, vous jouissez certainement d’un peu de liberté, puisqu’à l’exception de votre grade, vous êtes venue jusqu’à moi sans compagnie. En conséquence, je vous octroie un peu de mon temps au lieu de discuter avec mes amis. Vous savez, je connais bien votre mère. Si elle exigeait notre rencontre, ce n’était pas pour une visite de courtoisie. Elle cherche à façonner votre avenir.

            — Je n’ai nullement besoin de sa permission pour le faire.

            — Vous idolâtrez l’indépendance ? Décidément, vous ne ressemblez guère aux autres. Êtes-vous vraiment libre de vos choix ? Pour être franche, votre façon de penser m’importe peu. D’une manière ou d’une autre, votre présence est supposée servir mes intérêts.

            Miséricorde ! La conversation suivait une tournure imprévisible. Je croyais qu’Eldaya était superficielle et matérialiste. D’où venaient ses propos philosophiques, bon sang ? Mal à l’aise, Yera s’empourpra légèrement et amena sa main vers mon poignet. Notre hôte pencha alors la tête, la curiosité triomphant de sa perplexité.

            — Irinn, vous semblez proche de votre garde du corps, constata-t-elle. Ce n’est guère fréquent, dans nos contrées. Je vous envie.

            — Sauf votre respect, se moqua une bourgeoise, vous auriez pu faire un meilleur choix. Protéger une femme de votre statut nécessite une carrure adéquate.

            Je contins une rage qui s’éveilla en moi. Jamais cette cruche ne m’aurait assénée une remarque pareille dans d’autres circonstances. La politesse s’échangeait dans les deux sens, sinon, elle n’avait aucun intérêt. En plissant mes lèvres, je me retins de l’invectiver. Heureusement, mon amie me défendit aussitôt.

            — Je ne me séparerai jamais de Yera ! La force brute ne détermine pas les talents. En l’occurrence, elle me cornaque depuis six ans et regardez donc, je suis toujours entière ! N’est-ce pas la preuve de l’efficacité de sa protection ? Je me porte garante d’elle.

            — Vous la défendez mieux avec vos paroles qu’elle avec son épée, brocarda un homme.

            Auparavant, j’éprouvais déjà de l’empathie pour ces gardes subissant un mépris constant. Maintenant que j’étais à leur place, je comprenais mieux leur frustration. Je ne pouvais plus rester muette. Yera s’ingéniait à me préserver des persiflages. Seule contre tous, elle usait de l’art de la parole à des fins bienveillantes. Je devais la soutenir, car sa dévotion m’emplissait le cœur. Je m’avançai d’un pas et bombai le torse.

            — Veuillez écouter Irinn ! déclarai-je. Elle a parfaitement raison à mon sujet ! Elle a frôlé le danger à de nombreuses reprises, mais grâce à moi, elle s’en est toujours sortie sans une égratignure. Par exemple, un jour, j’ai battu à mains nues cinq personnes qui l’agressaient pour dérober sa bourse.

            — Intéressant, ironisa une femme. Votre modestie n’a d’égale que votre beauté.

            — Votre vantardise me plaît, complimenta Eldaya, le coup de vin à la main. Il nous reste à savoir si votre discours se différencie bien de la hâblerie. Pour le savoir, ce n’est pas compliqué. Je vais appeler ma garde du corps et vous allez l’affronter en duel.

            Ébaubie, j’entamai un mouvement que Yera endigua aussitôt. Elle m’adressa un regard qui m’attendrit. Tout comme moi, l’angoisse la submergea. Aucune de nous deux ne s’attendait à cette proposition si inattendue ! Ouvrir la bouche m’avait amenée à des conséquences fâcheuses, il fallait l’assumer. Nous ne pouvions pas nous défiler.

            — Je ne parle pas d’un duel à mort ! rassura notre hôte. Il s’agit pour nous d’un moyen de vous divertir. Yera, voulez-vous prouver votre valeur ? Affrontez donc Ashdara, vous ne le regretterez pas ! Je vais envoyer la chercher. Ici, ma demeure m’apporte suffisamment de sécurité pour la dispenser de ses services. Mais parfois, elle aime tâter de son épée.

            Les bourgeois se lancèrent des sourires et coups d’œil complices. Je réprimai mon dégoût en détournant le regard. Mon amie ne pouvait qu’accepter, il en allait de notre honneur ! Leur conception du divertissement me sidérait. Pour eux, les gardes n’étaient que des outils, une source de distraction éphémère. Ce traitement général se mêlait à mes propres affres : nous voulions intervertir nos identités, mais je n’avais pas appris à manier l’épée accrochée à ma ceinture. Cela demandait au moins des années d’entraînement ! Mais voilà, si je me débinais, les exploits de ma garde seraient perçus comme de la facétie infatuée. Après des années de loyaux services, m’exposer à une sorte de joute serait ma manière de la remercier.

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