Episode 61

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Luna

Mon corps se coule dans l'eau, rendue laiteuse par trop de poudres parfumées. Je déploie ma cape de bain : mes ailes engourdies, et leurs longs doigts osseux, effilés, se délassent. La tête renversée et les cheveux flottants, telle une âme vaporeuse qui stagne sur le Styx, je m'abandonne entière à la tiédeur aqueuse, capiteuse, du présent – capricieux. Mes oreilles grand écloses tremblent à chaque remous qui ébranle le bassin. Au creux de mon sonar, chaque onde m'est une tempête, chaque frottement de mon cul contre la mosaïque un grondement d'orage.

Ma main jaillit des eaux, comme un monstre marin, et fond, gueule hurlante, sur le rivage doré. Mes ongles noirs bondissent de carrelage en carrelage, courent sur la couverture de mon livre corné et s'emparent de la tranche. Au bain comme ailleurs, je me plonge dans les lignes que quelqu'un a couchées, un jour, il y a des siècles, sans soupçonner, sans doute, que moi je les lirai, que je les encrerai dans ma propre existence ; les lettres d'imprimerie dégorgées au compte-goutte dans le puits de mes pensées. La poussière du monde sans cesse colore nos ablutions.

Il finit de la déshabiller, exposant la froide blancheur de la chute de ses reins.

« Est-ce une perte ? répéta-t-elle Je l'ignore. Je n'ai aucun moyen de le savoir. Qu'est-ce que ça fait d'avoir un enfant ? Et qu'est-ce que ça fait de naître, d'ailleurs ? Nous ne naissons pas, nous ne grandissons pas... Au lieu de mourir de vieillesse ou de maladie, nous nous usons comme des fourmis. Des fourmis... voilà ce que nous sommes. Pas vous, moi, je veux dire. Des machines réflexe chitineuses qui ne sont pas vraiment vivantes. » ¹

Le soleil nous gratifiait de son éclat ce matin et, au sortir de notre leçon de piano, Hazel, qui se trouvait en pleine forme, m'annonça gaiement qu'elle souhaitait rendre visite à l'une de ses connaissances, Lady Sarah Sælus, dans l'après-midi. Je me réjouis immédiatement, à la perspective d'une promenade en ville au bras de ma chère employeuse. La seule idée de rencontrer ce qui en-dehors de moi, dans son monde, se rapprochait le plus d'une amie, m'enchantait. Ma curiosité trépidait de connaître une jeune noble autre que ma maîtresse, je jubilais d'avance rien qu'en imaginant ses courbettes forcées et sa moue hypocrite. Hazel s'empressa toutefois d'étouffer mon enthousiasme.

— J'irai seule, me dit-elle, sa langue ferme et froide claquée comme une matraque, tabassant mon envie. Que l'on fasse préparer une voiture, discrète de préférence. Lady Sarah et moi avons besoin... d'intimité.

Son attitude amère me heurta d'abord, car je devinais qu'elle ne visait qu'à provoquer ma jalousie. Pourtant, je décidai aussitôt de ne pas lui en vouloir, forcée de reconnaître que j'avais la première blessé ses sentiments. Ainsi, après un déjeuner affadi par une hostilité honteuse, j'escortai Hazel jusqu'à son fiacre : un bolide automatique stylisé à la mode d'antan, tiré par un bel hippoïde. Un engin trop luxueux pour passer inaperçu, néanmoins puisque chaque aristocrate local acquiert maintenant le sien et que l'on en croise bientôt à chaque coin de Red Hill, le brouillage des vitres suffit à garantir l'anonymat. Cet énième paradoxe précieux m'arracha un sourire, tandis qu'Hazel m'abandonnait sur le perron de Whistlestorm.

Une heure durant – peut-être plus – je flânai à travers les corridors d'un autre temps, m'émerveillant chaque fois que mes yeux accrochaient un objet insolite et authentique. Les nobles, fiers mais souvent peu soigneux, collectionnent les contrefaçons de bibelots familiaux qu'ils commandent, sur-mesure, à un artisan réputé d'Itapo. Un néophyte n'y verrait que du feu, et ce fut aussi mon cas les premières semaines. À force de déambuler chaque jour dans ce musée vivant, cependant, j'ai appris à distinguer le vrai du faux, l'ancien du patiné, l'original de sa copie. Je m'aperçois désormais que le meuble de Jongzu du salon asiatique n'a rien à envier à celui de la villa ; que les porcelaines du grand vaisselier n'ont jamais côtoyé les comptoirs espagnols ; que les bustes de déesses qui dominent l'escalier n'ont rien de marbres antiques, Renaissance ou même d'imitations nostalgiques de sculpteurs romantiques, mais ne sont que des plâtres creux imprimés au laser. Au milieu de cette mise en scène frauduleuse, il est normal qu'une toile méconnue me mette la larme à l’œil, dès lors que j'y devine la signature biscornue d'Ingres ou l'esquisse craquelée d'un Scheffer.

Whistlestorm est un vieux châtelet façonné par les siècles et les lubies consécutives de ses célèbres occupants ; un modeste fort de pierres surplombé çà et là de luxueux appartements, d'encorbellements douillets, d'un donjon-buanderie et de tourelles tourbillonnantes, de terrasses éventrées que balayent les bourrasques iodées et de paisibles solariums nichés sous les voûtes gothiques. Il n'est pas une pièce sans un recoin voilé, pas une seule cloison qui ne laisse fantasmer quelque passage secret, ni le moindre buffet quelque curieux trésor.

Lassée de l'aile Ouest, dont il me semblait bon de préserver quelques mystères – il en demeure – pour des fois à venir, je m'aventurai par-delà les balcons des escaliers jumeaux, là où Hazel raconte que se massent les convives à l'occasion des bals pour scruter le gratin et persifler de haut, et je me faufilai dans la galerie Est, tapissée de tentures que je crois véritables entre les portes grinçantes de toutes les suites coquettes, nettoyées chaque matin, parées à accueillir une foule d'invités qui ne daignent s'y poser et les laissent désolées : vacantes et désœuvrées sous les rideaux tendus qui sacrent la pénombre comme seul maître des lieux. À ma grande surprise, en abaissant du bout des gants les poignées lustrées, je découvris les portes ouvertes, et tout ce dont recelaient ces loges d'exposition. Sans doute s'agit-il là de leur fonction première. Tel le plafond glorieux de ma chambre persane, voué à rappeler chaque soir à la simple servante qu'elle n'est qu'un agrément, un poil misérable sur le grand pinceau de l'Histoire qu'agitent les Rois du monde, chaque suite de l'aile Est est un petit musée en l'honneur d'un ancêtre de la famille Macduff.

Le portrait de la bien-aimée Victoria domine la chambre verte emplie de meubles anglais et de dessins d'oiseaux. Celui d'Arnold toise avec dédain le décor sino-hispanique d'une studette ocre et nacre garnie d'une vitrine pleine de curiosités, dans le genre anatomique. J'imagine qu'on y couche les hôtes indésirables ou des hurluberlus férus de chirurgie. Hermina veille au grain sur ses beaux quartiers mauves baignés dans les néons, débordant de vinyles et d'engins à musique. Hubert garde les crédences marbrées truffées d’électronique de l'austère chambre parme, tandis que sa sœur Clara et sa femme Emily se déclinent en photos et holos sur les cloisons fleuries d'un cabinet pastel. Une seule poignée me résista, au fond de la galerie : celle de la chambre rouge dont seule la couleur se révéla à moi à travers la vitre opaque du huis bien verrouillé.

Cet échec ordinaire signa la fin de mon exploration et je m'en retournai, penaude mais rêveuse, dans le petit salon où Hazel et moi passons le plus clair de notre temps, lorsque nous ne sommes pas sous le dôme de verre, plongées dans nos lectures. Alanguie sur le divan, j'hésitai maintes fois à quémander des nouvelles d'Awashima. Il m'arrive fréquemment qu'un élan romantique, au frôlement de l'absurde, m'interdise d'échanger par messages cellulaires. Je n'utilise qu'en de rares occasions l'holopad que je porte, soigneusement déguisé en montre à gousset. À cet égard, je ne diffère que peu des aristocrates dont je moque les mœurs. Qu'y puis-je ? La technologie, toujours plus avancée, et l'instantanéité exacerbée du monde ont réduit à néant de charmantes attentes.

J'aurais voulu naître en des temps de latence et d'incertitude, me persuader que d'illustres inconnus brûlaient pour moi au loin, sans moyen de me dire leurs poèmes enflammés ; qu'une âme-sœur existait, même si fatalement nous ne nous croiserions jamais. Ces espoirs candides, le progrès les a abolis en même temps que les distances. Nul ne nous désire plus qui ne saurait nous joindre. Alors on se résout à l'idée inéluctable qu'on n'obsède plus personne, face à l'holo morne de notre messagerie vide.

J'aurais voulu aussi connaître l'époque délicieuse où l'on s'écrivait des lettres, de laborieux ouvrages calligraphiques aux parfums étudiés. Les enveloppes malmenées racontaient les périples d'un voyage périlleux, balafrées de sceaux ou de timbres juste pour quelques mots doux. J'ai souvent rêvé moi-même que j'en enverrais une, qui traverserait le monde de postes en douanes, quelques temps égarée, un jour freinée par l'ouragan, un autre détrempée par la pluie. Et cette lettre simplette ne serait faite que d'une phrase, que j'escompte un peu mièvre. Mais à qui l'écrirais-je ?

Voilà quels genres de regrets ravive mon holopad. Voilà ce qui m'empêche d'exprimer à Awa mon manque et mes envies, mes inquiétudes stériles ou des vers électriques. Quelle genre de saveur fade aurait-ce ? Nous ne nous écrivons plus, depuis les premiers temps, passées nos conditions et nos aspirations. Qu'aurions nous à nous dire d'autre que des gémissements ? Au moins, ce langage-là perdure. Une mélancolie mordait mes pensées arrachées tandis que je récitai son mot de passe cruel, comme pour me masturber.

— 2458 – 2478 – 246 – 28 – 26.

Au même instant, Mindy traversa le salon pour porter quelque énorme paquet dans la pièce secrète d'Hazel. Encore une machine de cinéma, pensai-je. Puis elle reparut devant moi, son plumeau à la main, et déclara à la façon implacable des robots.

— La réponse est toujours zéro ou un.

— Qu'as-tu dit ? demandai-je intriguée.

— Zéro. Un. Un. Zéro. Zéro. Zéro. Un. Seules deux entrées possibles. Le principe même du binaire. C'est comme ça que nous autres, machines, nous pensons. Des zéros, des uns. C'est notre langage premier. Ensuite, tout passe par le module de transcription.

— Je crains de ne pas tout saisir.

— 2458. Les nombres désignent l'emplacement des valeurs unitaires dans le code binaire. Zéro, un, zéro, un, un, zéro, zéro, un. Soit la lettre Y. De même, 2478 indique les emplacements 2, 4, 7 et 8, correspondant à la lettre S. En poursuivant ainsi j'obtiens T, A et D. Ystad.

— Ystad ?

— Recherche rapide. Ystad : ville du vieux monde située au nord du Conglomérat européen, dans l'ancienne Suède.

— Intéressant. Je te remercie pour tes lumières, Mindy.

La clairvoyance, est-ce l'attribut de devins qui, comme moi, parcourent le plan astral, ou celui d'androïdes aux connexions sans borne, pour qui toutes les réponses s'offrent comme évidences dans leur langage codé, summum de l'immédiat ? Y a-t-il un plan astral dans leurs songes virtuels, un au-delà de pixels pour les âmes robotiques ? Que nous soyons égaux ou en tout point ennemis, cela ne tient qu'en une suite de zéros et de uns – un film d'absolu épais comme le néant qui retient nos deux mondes de s'entre-féconder. À moins qu'il y échoue.

Un grincement plaintif secoue l'onde tranquille de mes idées-fleuves. L'instinct sur le qui-vive, je rétracte tous les signes de mon hybridité. Je lève les yeux des pages, loin au-delà desquelles ils se sont égarés, pour observer Hazel franchir innocemment la petite porte sculptée.

Loony, dit-elle faiblement en s'agenouillant près du bassin, les genoux empêtrés dans son ample crinoline. Tu ne devais pas aller au bain sans m'avertir, tu te souviens ?

Depuis que le spectre d'Ophelia – ou serait-ce Veronica ? – a tenté de me noyer, mon employeuse insiste pour que je la prévienne, lorsque je prends ma toilette. Je devine son aura dans la pièce voisine, la sens guetter, assise sur le coin de mon lit. Je l'ai parfois surprise, au détour d'un songe, jetant un œil curieux dans ma malle, épiant quelque relique de mon intimité que j'aurais secrètement laissée pour ses beaux yeux. Je nourris de mon plein gré cette scopophilie crédule, si ce plaisir coquin suffit à la réjouir, à me chérir de loin. Je feins de n'en rien savoir, quand bien même dans la mousse je cède à ses appels. Dans l'autre plan du monde, mon âme caresse la sienne, stoïque. Une fois seulement j'ai cru qu'elle me répondait d'un baiser. Je me trompais sans doute. Son esprit est placide, pareils aux lacs de glace qui gèlent ses iris pâles. Ma maîtresse ignore tout des contrées sidérales par lesquelles je l'épie – voyeurisme renversé par la voyante voyeuse.

L'humeur jalouse que j'ai tantôt refoulée déferle à la seule vue de ses charmes apprêtés. Je ne devrais pas me froisser qu'elle se soit maquillée ou somptueusement vêtue pour cette Lady Sarah. Cela ne fait pas partie de mes attributions. L'amertume imbibe ma langue cependant, tandis qu'au mépris de toutes ses inquiétudes, je rétorque froidement :

— Comment se porte Lady Sælus ?

— Comme un charme, réplique sitôt Hazel avec le formalisme détaché qu'elle affecte toujours lorsqu'une conversation n'est guère que rhétorique.

Ainsi, Sarah Sælus lui fait si peu d'effet. Je n'ose m'en enquérir. Non que je craigne sa réponse ; plutôt pour étouffer les braises qui me dévorent et menacent d'éclairer mes propres sentiments. Je ne peux pas lui céder, ni à l'émoi d'ailleurs. Les chemins que j'arpente sont jalonnés de ronces et de sables mouvants. Je ne puis l'entraîner aux Enfers avec moi. Pourtant le Diable se gausse de mes résolutions et le Destin, cruel, sert ses desseins rebelles. Voilà qu'Hazel se courbe, comme possédée, à côté de moi et entame de défaire le corsage qui l'étreint.

— Aide-moi, veux-tu ?

Je m'exécute en silence, simulacre étranglé par ma mise à l'épreuve. Ce que je veux vraiment, je me le suis interdit avant même de le savoir. J'ai façonné moi-même cette malédiction.

Bien sûr, j'ai l'habitude d'aider Lady Orsbalt à défaire les lacets qui lui grimpent dans le dos, de la débarrasser des jupons à froufrous et des jabots bouffants, d'ôter sa crinoline, de défaire ses cheveux en y mêlant mes ongles. Toutefois, ces gestes n'ont plus la même portée, maintenant que nous nous trouvons dans mes appartements, plutôt que dans les siens ; maintenant que je me tiens nue devant elle, mes stigmates vénériens seulement voilés par l'écume qui me corrode la mue.

Je n'ose lever les yeux sur le corps dévêtu d'Hazel, alors qu'elle se retourne, aussi je m'enfonce dans l'eau devenue tiède. Je plonge du regard dans son miroir opalescent ; un miroir qui déforme, nie la réalité. Une vague secoue la surface lorsque mon employeuse s'immerge face à moi. Comme j'ai rêvé de cet instant ! J'en ai divagué à m'en mordre les dents, à en serrer les cuisses. Et me voilà, penaude, recroquevillée vainement dans mon coin de la cuve.

— Regarde-moi, commande Hazel.

Contrainte, je lève les yeux sur ses seins blancs, ses minuscules tétons rentrés dans leur corolle, comme la bouche d'un oursin. Ses clavicules me blessent tant leur maigreur cisaille. Sa trachée déglutit, car ses yeux me dévorent – deux aigues-marines qui me givrent d'un regard de harpie.

— Tu ne devrais pas, Zélos.

Les lacs de ses iris fondent en larmes stagnantes.

— C'est un drôle de surnom, que tu m'as choisi là. Puis-je au moins te demander pourquoi ?

— Tu connais le grec. En ce cas, je n'ai rien à t'apprendre.

— Ça me convient. Étrangement bien, d'ailleurs. Tu me prends pour une petite chose prude, Luna, mais tu te trompes. Je suis comme toi. J'ai des désirs qui me dépassent, qui parfois peuvent me rendre blessante. J'espère que tu ne m'en veux pas. Je te demande pardon, pour ce que j'ai fait plus tôt. La vérité, c'est que je jubile, peut-être même un peu trop, de te savoir heurtée. De savoir que je te plais. Ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi tu t'obstines à le nier.

— Si j'étais quelqu'un d'autre, tu sais, j'aurais cédé depuis longtemps. Mais je ne peux pas. Pas pour l'instant. Pas tant que je traîne mes démons. Pas tant qu'une autre m'obsède. Tu vaux mieux que ça, Hazel. Tu mérites quelqu'un qui fera de toi sa priorité. Mon cœur est trop chaotique...

— Si tu étais quelqu'un d'autre, Luna, alors je ne t'aimerais pas. Ton chaos, comme tu dis, je le désire aussi, en un sens. Je te prendrais avec... Mais je respecte ta volonté. Je suis heureuse que tu saches ce que j'ai sur le cœur. Et je ne désespère pas que tu puisses changer d'avis. Tu n'as qu'un mot à dire, je ne suis jamais très loin. À l'évidence, pour moi, tu es une priorité.

Trempées dans le même gouffre, nous nous mesurons de loin, tendres et silencieuses. J'aime à croire que nous nous abandonnons à une étreinte mentale, et je crois la sentir. J'ignore si Hazel partage cette impression. Une distance incisive, chargée de caprices et de tabous, voilà la seule passion que nous pouvons admettre. Mademoiselle est pour moi, vampire, comme une flasque d'eau bénite, pure et claire : je fondrais sur-le-champ si j'osais y goûter. Je suis pour elle, en revanche, comme un gobelet d’absinthe qui, si elle y trempait les lèvres, lui brûlerait la gorge. Nous nous sommes corrosives.

Hazel prend place sur le sofa et me présente ses longs cheveux blonds. Je les frictionne doucement afin de les sécher.

— Quelque chose est arrivé ? demande-t-elle en désignant du menton son cabinet secret.

— Un paquet d'envergure, me rappelé-je. Puis-je savoir ce qu'il contient ?

— Évidemment, Loony.

Un sourire amusé tord ses lèvres décharnées. Elle ajoute en riant :

— Tu vas le détester !

Ma jeune maîtresse m'empoigne et me tire, dans l'euphorie d'un jeu d'enfants, au-devant de la porte. Elle ouvre et me dévoile un portique insipide encadré de capteurs.

— Il s'agit d'un viscan, déclare-t-elle triomphante. J'en convoitais un, depuis quelques temps déjà. Franchis-le, s'il te plaît.

J'obéis malgré la méfiance – envers l'engin seulement, jamais envers Hazel – tandis qu'elle enclenche le levier de démarrage. Passé le portique, je ne découvre aucune contrée insoupçonné, nul autre côté du miroir cristallisé de réel. J'ignore ce qu'on m'a fait.

— Retourne-toi, murmure-t-elle.

Je pivote légèrement, puis me fige aussitôt, incapable d'achever le mouvement amorcé. Rarement ai-je connu une sensation si singulière, un tel malaise. Je me fais face. Un holo-moi se dresse dans le cadre du viscan et répète mes mouvements dans les moindres détails, mes expressions précises et jusqu'aux émotions qui m'empourprent les joues.

— Aujourd'hui, on capture l'image des acteurs pour qu'ils n'aient plus à jouer, explique Hazel. Ce sera ma façon de te posséder, puisque je dois m'en contenter.

Elle traverse à son tour le viscan et prend ma main rigide.

— Ne t'en fais pas, dit-elle. Pour rien au monde je ne céderais à quiconque ce petit bout de toi. Je le garde jalousement, ici, avec le mien.

Alors qu'elle m'enlace, d'une timidité amicale, je nous vois nous étreindre, irréelles, débridées. Le luxe est un mensonge qui apaise nos cœurs.

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1 Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? , 1968, Chapitre 16

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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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