Episode 60

13 minutes de lecture

Emmanuelle

L'inspecteur Barkley se gratte la moustache et me scrute, suspicieux.

— Tout me semble en ordre, dit-il en reposant la tablette.

Je figure donc bel et bien sur le fichier des identités numériques. Roxane a fait du bon travail. N'empêche, qui l'aurait imaginé geeker sur le darknet ? J'ai réalisé une chose : on ne connaît jamais complètement quelqu'un. Plus on s'imagine savoir à qui l'on a affaire, moins on cherche à comprendre en fait. Nos proches sont les plus à même de nous duper. Tasha et William l'ont prouvé, eux aussi, en me dévoilant leurs secrets.

— Je vais vous demander de me raconter tout ce qui s'est passé depuis le début, reprend le père Barkley en joignant les mains sur son bureau. Comment ma fi... Comment Tasha et vous vous êtes-vous retrouvées prises au piège dans la bibliothèque ?

Il garde la voix posée et la posture droite. Pur professionnalisme. Même si sa propre fille vient de réchapper d'un incendie criminel, le commissaire du poste central d'Elthior ne doit montrer aucun signe de faiblesse. Cela dit, à bien y regarder, je constate que l'inquiétude a laissé une larme tremblante, au coin d'un de ses yeux. Au niveau des aisselles, sa chemise blanche et rouge d'officier de la Paix porte deux grandes auréoles. Je sue moi aussi, les cuisses à découvert sur la chaise en carbone, à cause de la chaleur moite et de mon short froissé. Je rassemble mes esprits :

— Tasha et moi discutions dans la bibliothèque, quand nous avons senti une odeur de brûlé. Avant qu'on ait pu réagir, le feu s'était déclaré. Nous n'avons vu personne. Nous avons voulu fuir, mais les flammes étaient trop intenses, alors nous nous sommes vite bricolé un abri avec quelques tables. Nous avons protégé nos voies respiratoires avec ce que nous avions sous la main. Mais l'alarme incendie ne s'est pas déclenchée. J'ai perdu connaissance. Quand je suis revenue à moi, j'ai appris que ma sœur Adoria été venue à notre secours.

— L'alarme ne s'est pas déclenchée, c'est bien ça ? Comment votre sœur a-t-elle su, pour l'incendie ?

Un dilemme se joue en trois secondes dans ma tête : mentionner le corbeau et risquer d'exposer le secret de nos gènes, ou bien faire l'idiote et laisser Koma s'en tirer aussi facilement.

— Ça fait déjà quelque temps qu'Adoria se fait persécuter par un taré anonyme. On a bêtement pensé que les choses finiraient par se tasser, mais on dirait qu'il a décidé de s'en prendre aussi à son entourage. Il a laissé un mot dans le casier de ma sœur.

Le commissaire ouvre le tiroir supérieur de son bureau et en tire la preuve à conviction, soigneusement préservée dans un étuis hermétique. Il lit à haute voix :

— « Pas envie de faire trempette ? Très bien. Nouveau programme : grillades d'insectes fumés aux encyclopédies. » Ces histoires de baignades et d'insectes vous évoquent-elles quelque chose ?

— Très franchement, non.

J'ai haussé les épaules, délibérément, pour surligner la nonchalance spontanée de ce « franchement » éhonté.

— Je vois, marmonne-t-il dans sa moustache. Les enfants... Je veux dire, William et Tasha m'ont rapporté que vous aviez joué à un genre de jeu, cet après-midi. Vous vous lanciez des défis, ou quelque chose dans ce genre ?

— Oui, c'est à peu près ça.

Je suis presque certaine qu'ils n'ont rien mentionné qui concerne les secrets. Ils avaient tout intérêt à taire les leurs, en particulier Will.

— L'un de vos camarades a fait mention d'un défi à la piscine. On aurait aussi vu vos deux sœurs revenir ensemble de la plage. Plus tard, Faustine aurait défié quelqu'un de manger des insectes. Vous confirmez ?

— Je n'y étais pas. Mais ça ressemble à quelque chose que ferait Faustine, oui.

— Selon vous, votre sœur Faustine peut-elle avoir quelque chose à voir avec ce mot ?

— Non. Faustine n'est pas assez subtile pour ce genre de menaces. Si elle avait quelqu'un dans le collimateur, elle le tabasserait sûrement sans réfléchir. Adoria et elle se sont battues, plus tôt. Et elle se sont réconciliées.

— À propos de quoi se sont-elles battues ? Vous le savez ?

— Pour savoir qui est la plus forte, j'imagine. C'est leur truc depuis toujours. Adoria suit la formation Étoile, simplement parce que Faustine a refusé la place.

— Laquelle des deux vous l'a dit ?

— Aucune. Je l'ai déduit toute seule. Déduire, c'est un grand mot : c'est un peu une évidence. Adoria est très fière mais elle travaille dur, vous savez. Elle n'a aucun intérêt à se mettre dans ce genre de pétrin.

— Pourtant, les caméras de surveillances de l'Académie ont révélé des faits plutôt troublants...

Il projette la scène que je connais déjà sur l'holo-écran qui nous sépare : Adoria glissant elle-même la maudite note dans son casier. J'espérais que la police ne récupérerait pas les bandes aussi vite. Je n'ai pas eu le temps de peaufiner un mensonge.

— Il semblerait qu'Adoria joue à un drôle de jeu. Êtes-vous au courant de quoi que ce soit, Emmanuelle ?

— Je sais qu'Adoria n'a pas mis ce mot dans son casier, et je sais aussi qu'elle n'a pas mis le feu à la bibliothèque. Ce que vous voyez sur cet enregistrement, c'est un imitateur. Je ne me l'explique pas, mais je sais que ce n'est pas elle.

L'inspecteur Barkley éteint l'holo-écran.

— Nos équipes ont comparé cet enregistrement à d'autres séquences de surveillance où l'on voit Adoria traverser le couloir. Ce soi-disant imitateur et votre sœur auraient exactement la même démarche, la même tenue et le même balancement d'épaules ? Je serais enclin à le croire, s'il n'y avait pas tout le reste. La note que nous avons récupérée sur Adoria à son arrivée au poste ne présente aucune autre empreinte digitale que les siennes. L'analyse graphologique est également sans appel : c'est bien son écriture.

— Monsieur Barkley, je suis l'amie de vos enfants et je suis aussi victime dans cette affaire. Mais si je dois aller moi-même vous chercher la preuve que ma sœur est innocente, je le ferai. Que ça me prenne des semaines, des mois ou des années, je vous prouverai que votre intuition présente, même si tout vous paraît concorder, est trompeuse. Je n'y connais rien en graphologie. L'imitateur aurait très bien pu copier son trait de crayon. Ou le faire recopier par l'un des ces robots-scribes que vous possédez vous-mêmes, dans l'administration. N'est-ce pas ? Je sais que ça va chercher loin mais, quoi que vous puissiez voir ou lire, je peux vous l'assurer, Adoria n'a pas déclenché cet incendie. Vous pouvez perdre votre temps à chercher une preuve qu'elle a bien mis le feu, mais vous n'en trouverez pas. Dans le même temps, moi, une simple étudiante, je vais devoir m'occuper de trouver le vrai coupable. Celui qui a attenté à nos vie, à votre fille et moi.

Je n'attends pas de réponse. Ça donnerait l'impression que je doute de mes arguments – car à vrai dire je n'en ai aucun – et ça amoindrirait à coup sûr l'effet de ce plaidoyer improvisé. J'ai dû me retenir de mentionner le nom de Koma Hirata : s'il est aussi doué pour dissimuler les preuves que pour en contrefaire, toute accusation pourrait vite se retourner en diffamation. La prudence est de mise.

Je franchis tête haute la porte du bureau du commissaire. À mon retour dans le couloir, les jumeaux et mes sœurs, assis en rang d'oignons sur un vieux banc d'église, lèvent tous les yeux sur moi. Déjà, dans mon dos, la voix rauque du père Barkley, modulée par des décennies de tabac dont l'odeur imbibe chaque lambris du bureau, appelle la dernière d'entre nous : Faustine. Je me doutais qu'elle n'échapperait pas à l'interrogatoire, même si je l'espérais franchement. Connaissant son tempérament et sa façon à elle d'interpréter le monde, sa version des faits pourrait tout mettre à mal. Juste pour vérifier que les nôtres concordent, j'interroge Adoria.

On lui a passé les menottes, dès l'arrivée de la police à l'Académie. Beaucoup l'avait vue défoncer la porte de la bibliothèque et détaler en me portant. Tout la rendait déjà suspecte. Cependant, comme je lui faisais signe de garder son calme, Adoria a obtempéré et, voyant qu'elle ne cherchait pas à leur échapper, les agents la surveillent de loin. Je vois mal ce qu'elle pourrait tenter, les mains liées.

Ma sœur me rassure, en confirmant avoir fourni les mêmes éléments que moi aux enquêteurs. Elle aussi s'est tue au sujet des secrets. Si une pauvre note dans un casier peut la rendre suspecte de l'incendie, je n'ose pas imaginer le genre de descente armée que provoquerait la mauvaise blague rédigée par Faustine sur son petit papier. Ce fichu mot du corbeau, elle aurait mieux fait de le perdre en me sauvant la vie. Un tas de cendres soufflées n'aurait fait peser aucun soupçon sur elle.

Les minutes n'en finissent pas, pendant que le commissaire interroge Faustine. J'ai confiance en la Justice et, bien qu'Adoria angoisse, qu'elle martèle le sol en secouant la jambe et qu'elle se ronge la lèvre, j'ai l'intime certitude qu'elle s'en tirera sans encombre, et ce pour une raison très simple : parce qu'elle est innocente. Je m'inquiète davantage pour Faustine, qui ne ressort pas du bureau. J'ignore ce qu'elle pourrait dire, ou ce qui se passe dans sa tête.

Enfin, la porte s'ouvre. Le commissaire tient le battant à ma sœur, qui sort et nous dépasse, tête baissée. Entre ses cheveux blancs, j'aperçois le coin d'un sourire victorieux.

— Bien, soupire l'inspecteur Barkley, manifestement exténué par cette longue journée. Il semblerait qu'Adoria se trouvait effectivement dehors avec Faustine à l'heure où l'incendie s'est déclaré. Plusieurs témoins et les caméras de surveillance extérieures corroborent ces dires. Par ailleurs, nous n'avons pas pu retracer l'itinéraire emprunté par le supposé corbeau qui a glissé la note dans le casier. Cette silhouette ne concorde avec aucun des autres déplacements observés pour Adoria ce jour. Il pourrait s'agir d'un imitateur, ou d'un piratage vidéo. Par conséquent, aucune charge ne sera présentement retenue contre vous, Adoria. Je vous saurais néanmoins gré de ne pas quitter Elthior, le temps de l'enquête.

La boule de nerfs qui surchauffait à côté de moi se détend soudainement. L'atmosphère s'adoucit.

— Jusqu'à quand durera l'enquête ? demande ma sœur.

— Jusqu'à ce que nous trouvions le coupable.

— C'est que... Les sélections en classe Spectus commencent dans quelques mois. Beaucoup de compétitions auront lieu en Europe.

Dès qu'on lui a ôté les menottes, je presse sa main pour la rassurer :

— Ne t'inquiète pas. C'est encore loin. D'ici là, tout sera résolu.

Cela n'a rien d'un mensonge, tant que j'y crois profondément.

Après nous êtes acquittées des formalités administratives, nous quittons le poste central sans entraves ni escorte. Alors que nous regagnons, soulagées, l'arrêt de tramway du Port des Veuves, j'entreprends d’assouvir un peu la curiosité qui me pique.

— Faust, qu'est-ce que tu as dit au commissaire Barkley pour l'adoucir à ce point ?

Ma sœur me répond de son habituel haussement d'épaules.

— Pas toute la vérité, mais rien que la vérité. D'abord, les vers de terre, ce ne sont pas des insectes. Ce sont des annélides. Même Nolwenn sait un truc aussi basique !

Je me retourne dans mon lit sans trouver le sommeil. Mes ailes se froissent contre le matelas. Mes doigts gluants de toiles se collent aux draps. Je livre un duel ridicule avec mon couvre-lit, jusqu'à ce qu'il daigne me lâcher. Puis je m'assieds. Les pensées fusent. Je lève la tête vers le lit vide du dessus. J'aimerais que Luna se laisse tomber, la tête en bas, et que nous débattions. J'aimerais plus encore que Cerise passe cette porte et me rejoigne, que nous lisions tête-bêche jusqu'au lever du jour en échangeant parfois quelques pensées furtives.

Mes mandibules s'agitent quand je cogite. Elles s'ouvrent et se referment, en écho aux idées qui me traversent l'esprit.

L'inspecteur Barkley penche pour la piste d'un piratage du système de vidéo-surveillance. Je lui ai volontiers laisser le croire, car son hypothèse est sans doute plus probable que la réalité elle-même. Cependant, j'ai la preuve indiscutable qu'il fait fausse route. Le mouchard emprunté au club de criminologie a filmé l'exact même individu devant le casier d'Adoria. Conclusion : il ne s'agit en rien d'un trucage vidéo. Bien que j'aie moi-même avancé la piste de l'imitateur, je n'y crois qu'à moitié. Le présumé corbeau reproduit trop bien les faits et gestes de ma sœur pour n'être qu'un simulacre déguisé. Sans compter qu'il possède sa carrure, et non le petit corps voûté d'un Koma Hirata. Alors quoi, Adoria aurait bel et bien un clone ? L'idée me semble alambiquée.

Étant moi-même le produit d'une expérience invraisemblable, je ne peux douter des possibles prouesses de la génétique actuelle. Avec la Grande Guerre comme avec celles d'avant, la science a connu des progrès exponentiels. Quelque part, j'ai conscience que nombre de prisonniers ennemis ont probablement servi de cobayes à de premiers essais infructueux, sont morts sur le billard avec le corps difforme aux membres de crustacés ou la bouille suppliante d'un panda roux sans plus rien de mignon. Tout cela, j'y pense trop. Trop souvent. Et tout cela devrait suffire, pour que je considère la piste du clone. La vérité, c'est que sa plausibilité m'effraie. Si je l'admettais, je m'inquiéterais inévitablement du nombre d'entre eux que je croise au quotidien, sans même m'en rendre compte. Je m'interrogerais bien sûr sur leur création, leurs créateurs et, surtout, sur les raisons premières de leur existence. J'imagine que la piste s'imposera, si elle tient la route. Je me dois, en attendant, d'en concevoir une autre.

Je tourne et je retourne le petit papier de William entre mes ongles, que je porte un peu longs car eux au moins ne collent pas comme mes phalanges qui suintent la glu d'araignée. Je pourrais contacter le fameux Gillgamesh. Lui, me viendrait peut-être en aide. Tout de même, je le vois mal s'attarder sur le cas d'une lycéenne harcelée, quoi que l'incendie pourrait retenir son attention. Lui, s'occupe des meurtriers, des imprenables, des irrémissibles. Qui suis-je d'ailleurs pour prétendre le contacter ?

Je replie l'info laborieusement glanée. Agacée par l'impasse dans laquelle je me trouve, j'envoie voler l'adresse e-mail à travers la chambre. Elle traverse la pièce comme une météorite, avec pour traînée blanche mon épais fil de soie, puis percute le plan d'évacuation de l'Académie avant de s'écraser au sol.

Un plan. Oui, ce serait un bon début...

La nuit s'accélère. Maintenant le temps m'échappe. Je revisionne en boucle les films de mes mouchards. Je retrace du bout du doigt sur le plan décroché le parcours de Koma. Mon propre fil sert de vecteur pour relier les points. Je commence à m'y faire, à le trouver utile. Je tente, d'une séquence à l'autre, de relier sa trace à celle du corbeau, en vain.

Plan suivant. J'écume les annuaires pour trouver son adresse, quelque part sur cette île. Une recherche acharnée. Le père de Koma étant ni plus ni moins que le PDG de la Compagnie Hiratek, le leader mondial de la robotique, son adresse n'a évidemment pas été rendue publique. Après une fouille interminable dans de vieux fichiers de recensement, je finis néanmoins par localiser une résidence principale à Kyoto-shi, au Japon. D'après mes connaissances, pourtant, le quatrième district technologique de Kyoto a été englouti par la montée des eaux il y a de cela quinze ans. Sa réhabilitation n'est encore qu'un projet, sans cesse repoussé. Impossible que Koma et sa famille ait résidé là-bas récemment. Il ne fréquente pas l'internat, donc il loge à proximité. De plus, Hiratek possède de nombreux sites de constructions sur l'île. Il ne se terre pas loin. Dayanara et Armando sont ses amis d'enfance. Edèn Parque, peut-être...

À mesure que je me creuse les méninges, je vais et viens à travers la chambre, m'appuie un instant sur un mur, comme pour stopper la course d'une réflexion hyperactive, puis change de direction. Comme je réitère sans cesse cette promenade réflexive, le fil de ma pensée prend forme au milieu de la pièce. L'ouvrage a déjà de l'allure lorsque je réalise que j'ai tissé ma toile. Histoire de ne pas mourir idiote, me dis-je, mais peut-être par pur instinct en fait, je me hisse au milieu et m'installe. Mon arantèle vibre à chacun de mes mouvements, ne serait-ce qu'une légère respiration. Mais ce qui m'irrite un temps devient vite une berceuse stimulante, un genre de rythme primaire qui retient mes conjectures. Dès qu'un postulat me frôle, je l'étreins et l'enrobe dans un petit cocon, bien au chaud pour plus tard.

Au bout de quelques heures, la situation m'apparaît plus nettement. Je me suis enroulée presque complètement dans la pelote de mes idées. Je somnole à moitié. Le plan de l'Académie, strié de connexions, pend quelque part au-dessus, ou peut-être en dessous. La moindre petite note est piégée dans ma toile, à un endroit précis depuis lequel moi seule saisis son lien au reste. Mes ailes se tiennent bien sages dans mon duvet de soie et je m'y sens sereine. Comme souvent quand vient le sommeil, mon cerveau se repasse les événements de la journée. Une vidéo-surveillance sur mesure, jusqu'à trois-cent-quatre-vingt degrés. Peut-être plus redoutable que n'importe quel mouchard. C'est à cet instant que ses paroles me reviennent. Koma se moquant de moi : « J'suis doué qu'avec les robots. Et encore, j'ai l'habitude que les machines fassent la moitié du boulot à ma place ! »

Hypothèse la plus probable. Si tout cela m'échappe, c'est uniquement parce que, depuis le début, tout est codé dans un langage que je ne maîtrise pas. Le coupable que je cherche n'appartient pas au genre humain.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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