58.3

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L'aéromobile s'arrête et il me fait descendre en me tenant la main comme un gentleman. Tout ce qu'il n'est pas. Et là, je déchante. Son petit bijou automobile flambant neuf vient de nous lâcher sur un grand parking plein de voitures déglinguées, entre la côte escarpée et un hangar aux murs couverts de graffitis fluorescents. Un grand type baraqué et une femme en treillis gardent la porte, d'où s'échappent des flash lumineux. Les murs du hangar vibrent. La fête bat son plein à l'intérieur, la musique au plus fort.

Sans me lâcher la main, Vernon fait mine de me traîner vers la boîte, mais je m'accroche à la voiture. Je plante fermement mes talons aiguilles dans la terre battue, signe que je ne bougerai pas. Il hausse les sourcils d'un air bêta. Il m'agace.

— On est où là ?

— À Crown Bay. Enfin, tu vois la plage là-bas ? C'est presque Molens Baii. Je veux dire, ça craint moins que ce qu'on raconte.

Ce connard reste parfaitement calme, en m'annonçant qu'il vient de me larguer dans le quartier le plus chaud de tout l'archipel, au milieu des tueurs à gages et des trafiquants d'organes.

— C'est quoi le plan ? Le Temple, c'est pas assez exotique pour toi ? T'es obligé de me baiser dans un night-club douteux ?

— Si jolie, et pourtant si vulgaire...

— Eh ! C'est pas moi, le porc frustré de la nouille qui a besoin de kidnapper une pute pour se faire bander !

Regrettant instantanément mes paroles, je me couvre la bouche. Quelle idiote ! Il pourrait me ramener au Temple sans payer et me faire punir à grands coups d'électrochocs. Ou pire. Il pourrait me laisser là, à la merci de types plus louches que lui qui me voleraient mes reins, me violeraient à sec et me laisseraient pour morte, ou bien me revendraient à une maison du coin comme poupée lobotomisée.

Je guette ses grands yeux bleus. De beaux yeux, je remarque. J'attends le premier signe de fureur pour me jeter à ses pieds et implorer son pardon. Les types influents adorent la soumission désespérée. Si je lui fais sentir qu'il pourra me plier à tous ses désirs, il se contentera peut-être de m'insulter et de me donner quelques fessées. Ce serait humiliant, mais toujours moins que de mourir la gueule ouverte tabassée par des malfrats.

Mais son regard doux ne soutient pas le mien. Vernon détourne les yeux le premier et lâche un petit rire plein d'aigreur.

— « Une pute ». C'est comme ça que tu parles de toi ? Ils t'ont convaincue que tu ne valais pas mieux ? On ne se connaît pas, beauté. Je ne sais pas comment tu as atterri là. Mais si ce rôle ne te convient pas, tu ne devrais ni te résigner, ni l'accepter. On n'a pas toujours les moyens d'échapper à sa conditions. Mais le langage, les mots que l'on choisit, la façon dont on décide de se désigner nous-mêmes, c'est déjà un moyen de se révolter.

Je me sens si soulagée que les pics sortent tous seuls. Comme si c'était vraiment moi qui parlait.

— T'es un vrai révolutionnaire, toi ! Ça crève les yeux ! Et contre quoi il se révolte, le fils-à-papa ?

— Contre la tradition familiale : le baptême de la verge dans un bordel de luxe.

— Tu préfères que je te baptise en boîte de nuit, peut-être ?

— Non, je ne suis pas ce genre de type. Je pourrais te dire que je t'emmène danser. En vrai, tu n'es rien de plus qu'un alibi pour moi. Mais quelque chose me dit que tu y trouveras ton compte.

— Un alibi ?

— Qu'on soit clairs, beauté. J'ai pas plus envie de toi que t'as envie de moi. Je suis DJ ici. Ça, mon père ne le sait pas. Lui, il croit que je suis en train de sauter la jolie fille qu'il m'a payée sur la banquette arrière, devant un film en plein air ou un coucher de soleil. On s'en fout. Moi, tout ce que j'ai l'intention de tripoter ce soir, c'est mes platines. Soit tu viens t'éclater avec tout le monde là-dedans, soit tu m'attends sagement dans la voiture. Mais, si tu veux mon avis, t'as grave besoin de te défouler.

Je capitule. Pas parce que je lui donne raison, simplement parce que je vois que ce n'est pas un mauvais gars. Et je préfère encore être avec lui à l'intérieur que seule sur ce parking glauque.

— Juste une chose...

— Quoi encore, Princesse Chichi ?

— Je ne peux pas y aller comme ça...

Je me tortille dans mon costume tape-à-l’œil, à moitié dénudée.

— J'avoue. Ça risque d'exciter trop de mecs et de créer des embrouilles. Et puis... Non, oublie. Enfile ça, c'est mes affaires de sport.

Il ouvre le coffre et me balance un survêtement de marque molletonné. Imprimé en relief, doré sur blanc. Hideux, mais confortable. Je me penche dans l'habitacle pour retirer le soutien-gorge clinquant aux armatures en or et me changer. À mon grand étonnement, Vernon ne glisse même pas un regard curieux, discret, ou même accidentel.

— Franchement, pour une pute et son client... Je me demande lequel de nous deux est le plus coincé du cul !

— Je ne te répondrai pas tant que t'auras pas lavé ta bouche de ce vilain nom.

Il est gentil. Pas trop le genre de garçon pour qui je pourrai craquer, mais il n'a aucune raison de témoigner autant de respect à une vulgaire poupée de chair. Je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé autant de dignité que là, maintenant, dans un jogging trop ample sur un parking paumé, entre le bourdonnement du hangar, les néons grésillant et les cris hilares d'une bande de désœuvrés en plein trip qui courent entre les voitures.

Vernon montre patte blanche, un simple clin d’œil au videur, et nous entrons dans la boîte. Tous mes a priori sont balayés d'un coup. Parce que l'endroit ressemble à une immense fête et rien de plus. La pièce, un cube noir, est plongée dans la pénombre, éclairée seulement par quelques spots colorés et les lasers qui vont et viennent à travers la foule endiablée. Sur les dalles clignotantes de la piste, les gens dansent, boivent et flirtent. Pas d'agresseur fou. Aucune arme en vue. De la drogue, oui, un peu. Des rires au coin des lèvres, un joint entre les doigts, des rêveurs éveillés affalés sur leur siège, un visage qui grimace en reniflant un rail sniffé un poil trop vite, ses amis qui se moquent. Je ne vois personne ramper, se rouler par terre en beuglant ou tapisser la pièce de vomi arc-en-ciel.

Quand Vernon gagne l'estrade, je me fonds dans la masse. J'aimerais dire qu'il est doué, en vérité je n'en sais rien. Je me trémousserais sur le pire hit de l'été, là, tout de suite. N'importe quel dégueulis d'accords sonnerait comme l'hymne de la liberté, la plus belle mélodie du monde. Je danse. Comme autrefois sur la piste de la plage, quand Adoria et Stephen chorégraphiaient des pitreries en miroir, quand je tournais autour de Ray en ondulant dans tous les sens. D'année en année, les touristes nous enseignaient les pas venus de chez eux. Ad retenait toujours ce qu'il y avait de plus drôle. Moi, je mémorisais ce qui me paraissait sexy.

— Eh, princesse !

Vernon a terminé son show sans que j'aie vu le temps filé. Il se faufile jusqu'à moi et se joint à mes pas. Il se cale sur mes mouvements, me fait tourner un peu.

— Rassure-moi beauté, t'as conscience que la moitié des mecs te matent ? Une nana vient de gifler son gars parce qu'il bavait un peu trop sur toi...

— Tu déconnes ? J'ai l'air de rien avec ton survêt de mec qui pue la louze !

— Eh, ça vient de chez Oddy & Puck !

— Ouais, bah c'est sacrément laid !

— Il préfère s'esclaffer que se vexer.

— Un problème, Vernon ?

— Tu me fais de l'ombre, beauté. J'avoue que je le vis mal.

— Ah non, crois-moi, c'est ta coupe ridicule qui te fait de l'ombre !

— Eh, oh, insulte-moi tant que tu veux, mais si t'oses dire du mal de mes cheveux...

Bizarrement, je retrouve en lui celle que je ne suis plus. Vernon est comme une vieille copine que je reverrais après de longues années. Elle n'a pas pris une ride et ça me réconforte, car j'ai viré tous les miroirs et, rien qu'en la voyant, je suis persuadée que je suis restée jeune, moi aussi.

— Ça te dirait... qu'on soit potes ?

Il est sérieux. On ne peut plus sérieux. Il attend ma réponse avec une mine de constipé. Rien qu'à le voir, et peut-être parce que j'ai trop respiré de cette fumée hilarante, j'explose de rire.

— C'est la proposition la plus nulle qu'on m'ait jamais faite ! Mais... J'avoue que comparé à l'autre loli nympho, t'es ce qui ressemble le plus à une meilleure amie...

— Alors, c'est oui ? Parce que... je voudrais pas abuser mais, en tant que meilleure amie pour la vie, tu pourrais peut-être me rendre un petit service...

— OK. Je retire tout ce que j'ai dit. J'ai trop bu, Vernou. Je peux pas être amie avec quelqu'un qui porte le mulet en 2108 !

— Allez quoi ! Tu vois ce mec, là-bas ! Lui, il te lâche pas des yeux et... Comment dire ? Il est du genre hétéro curieux, tu vois. Sauf qu'il ne sait pas encore qu'il est curieux. Tu me suis ?

Je saisis le sujet du coin de l’œil. Beau garçon, bien bâti, le genre brun ténébreux.

— Tu me demandes de t'arranger le coup, c'est ça ? Je croyais que mon-sieur ne voulait rien tripoter d'autre que ses platines ce soir...

— Guillermo est technicien, donc il fait techniquement partie du matériel.

Je m'offusque. Pour de faux, je crois. L'alcool me fait douter.

— Et moi qui croyais que les poupées de chair étaient les seules objectifiées...

— Merde ! Tu vas m'aider ou pas ?

— Vernou... Ton milliardaire de père t'as donc jamais appris le mot magique ?

— S'il te plaît...

— Bah voilà, c'était pas compliqué !

Je ne comprends pas moi-même pourquoi je le taquine en lui tapotant la joue. C'est toujours mon client. Mais c'est la nature de mon job qui a changé, semble-t-il. Je me retrouve au bar, à draguer un joli cœur qui ne m'intéresse même pas. J'ai l'impression d'être une vieille veuve ménopausée parce que, si je l'avais connu sur la plage un été, je suis absolument certaine que j'aurais tout fait pour qu'il m'embrasse. Là, il me roule une pelle avant même que j'aie pu demander son nom, et ça ne me fait ni chaud ni froid. J'ai oublié la liste de tous les noms que j'aimais. Je crois que plus jamais personne ne me fera tourner la tête.

J'ai un taser sur la carotide maintenant, et une machine boguée entre les jambes. Dès qu'un type me caresse, je me mets à clignoter : « erreur 404 – ceci est une poupée – chair morte – corps usagé ». Puis c'est comme si ma peau diffusait toute ma vie en porno haute définition. J'ai envie de m'effacer, de ne plus être rien d'autre qu'un mot sans attrait, et sans mauvaises surprises.

Je suis devenue frigide. Le beau brun ténébreux que je chauffais encore il y a trente secondes tire une moue déconfite devant ma transformation. Vernon prend le relais pour dissiper sa frustration. Je m'éloigne. Je ne me sens plus. Juste mon sexe qui me flagelle, comme si tout le monde autour me voyait comme je me vois. Comme si j'étais trop sale pour mériter ma place dans le monde ; trop laide au fond pour y être belle. Juste ma tête qui cogne. La migraine qui reprend en l'absence des cocktails. Un cri qui me fend le cœur.

Je danse comme je n'ai jamais dansé. Je danse toute ma fureur en balançant mes membres, mes cheveux et mon cou – peut-être qu'il explosera ! D'autres cris font écho à la plainte de mon corps et, quand je lève la tête, je vois voler les spots arrachés au plafond, la vaisselle du bar, les câbles et les platines, des bijoux égarés, et même le robinet déboîté d'un toilette. Je panique et je me prends la tête, au bord des larmes. Toute l'estrade s'effondre sur ses renforts métalliques.

Vernon abandonne son jules et me tire par le bras.

— Viens ma belle, on se casse !

J'ignore s'il sait que c'est moi mais, comme je suis en pleurs, il me prend sous son bras et m'escorte jusqu'à la voiture. Je reprends mes esprits la joue sur le python.

— Vernon ? Tu sais ce qui s'est passé ?

— Une guerre de gang, sûrement. Dans tous les cas, beauté, t'as que la permission de minuit. Je te ramène chez toi.

Chez moi, vraiment ?

— Non... Pardon. Ça je ne peux pas. Ça ne tiendrait qu'à moi, je t’achèterais direct pour te tirer de là. Mais j'ai fait trop de conneries... Je joue le type libéré, mais la vérité, c'est que mon père contrôle tout. Où je vais, qui je vois, ce que je dépense...

— C'est pour ton bien, sûrement.

— Mon bien ? Nan, c'est pour le sien. Écoute, si ça te dit, je t’emmènerais en virée de temps en temps.

Je ne sais pas quoi répondre. Je ne suis plus vraiment là.

— Eh, beauté, tu dors ?

— Arrête avec tes « beauté », bordel... Soit du m'appelles Roxane, soit je t'appelle laideron !

— T'es un peu défoncée, non ? Ça marche, Roxane.

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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