Episode 57.1 - Anakar

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Nolwenn

J'ai la tête vide, la tête remplie d'un tas de choses que je ressens. J'ai oublié tout ce que je sais. J'ai oublié les jeux que j'aime, mes petits malheurs, les plus gros ennuis aussi. J'ai oublié tous les détails idiots qui me tenaient à cœur. J'ai oublié de compter les secondes qui tapent sur le cadran, de ramasser sur la plage les objets abandonnés et j'ai même oublié de rentrer les griffes. Il y a cette boule brûlante qui me cogne la poitrine et m'empêche de penser. Ça, c'est à cause de Dolorès.

Une sorte de frustration m'a réveillée à l'aube et je me suis faufilée par la fenêtre, encore en pyjama. Mini-short et débardeur. J'ai fait les cent pas, de long en large sur l'embarcadère, en retournant mille fois les mêmes mots dans ma tête, dans des sens différents. Ça ne sonne jamais bien. Jamais comme je voudrais. Je ne sais pas quoi lui dire, pour être sûre qu'elle comprenne, pour ne pas risquer qu'elle me regarde autrement, soudain comme une inconnue. J'ai peur des conséquences.

L'amour c'est comme la mer, je crois. On ne peut pas juste y tremper l'orteil pour prendre la température. Dès qu'on a posé le pied sur le sable humide, l'eau nous lèche jusqu'aux chevilles. Si je fais un pas vers elle, je serai mouillée jusqu'aux genoux. Le tout c'est de savoir si elle plongera avec moi, et ça je n'en sais rien. Non, pas la moindre idée.

Un coup, je me dis qu'il n'y a aucune raison de s'en faire, aucune raison qu'elle me repousse. On a vécu ensemble, rien qu'à deux, comme un couple. On dort toujours ensemble, serrées l'une contre l'autre, exactement comme un couple. On prend soin l'une de l'autre et on se fait toujours rire. On s'admire aussi, un peu. Il suffirait qu'on s'embrasse pour être vraiment « ensemble ». Et puis, le coup d'après, je ne suis plus sûre de rien. Pourquoi elle m'admirerait ? Qu'est-ce qu'elle peut bien me trouver ? Ou même, est-ce que des fois elle ne se moque pas de moi ? Et si j'embrassais mal ? Ça, ça me terrifie. Rien qu'à y penser, j'en mélange tous mes mots. Si elle m'aimait aussi, j'aurais vraiment l'air bête.

Je me suis laissée tomber par terre, sur les planches de l’embarcadère. Je reste assise, recroquevillée, et je regarde le soleil ne pas se lever. Parce qu'il reste caché, là, derrière les nuages. À me narguer du bout de ses rayons, de petits signes confus que je ne capte pas. Parce que je ne capte rien. Qu'est-ce qu'elle ressent pour moi, dans son cœur nébuleux ? Le mien, c'est du coton. Du genre trempé d'alcool qu'on presse contre un bobo. Qui frissonne et qui coule, qui s'effiloche un peu, mais qui pique surtout. Je suis vraiment stupide.

— On a le cafard, petite ?

Je rentre vite les griffes, sauvée par la pénombre. Cristobal Donoso se tient raide sur le quai, derrière moi. Sa bande de marins me zieutent dans son dos. Ils sont sur le pied de guerre, tous, avec leurs hameçons, leurs paniers et leurs cannes. Ils brandissent des harpons et de vieilles arbalètes.

— Sus aux thons ! je m'exclame en espagnol.

Et certains d'entre eux pouffent.

— Est-ce que tu sais pêcher ? me demande le vieil homme.

— Bien sûr m'sieur Donoso !

— Ça vide la tête, la pêche. T'as qu'à aider mes gars à installer leurs lignes.

Alors je me redresse et j'aide deux villageois à fixer les cannes tout le long du ponton et passer les appâts. Pendant ce temps-là, les autres retroussent leurs pantalons pour coincer leurs paniers entre les rochers mousseux et, en attendant le crabe, ils plongent avec leurs armes pour prendre les anguilles ou grattent les coquillages aux pieds de la falaise.

Cristobal Donoso déplie une chaise près de moi et s'installe, un chapeau flasque rabattu sur les yeux. Lui, il ne se laisse pas faire par le soleil narquois.

— Tout à l'heure, dit-il, la marée va monter et on prendra la mer pour baigner les filets. Tu veux te joindre à nous ?

— Il va faire beau, alors ? Aucune tempête en vue ?

— Tant qu'on ne rentre pas trop tard.

— J'ai d'autres choses à faire. Un marché à remplir. Mais c'est gentil quand même de m'avoir invitée.

Il lève un œil agacé sur sa ligne. Puis il se réfugie sous son bob ramolli.

— Vous êtes pas communes, hein, Dolorès et toi ! Elle tient à quoi, dis-moi, cette grande amitié ? Qu'est-ce qui vous rend si proches ?

— Bah, de pas être communes, déjà, comme vous dites. Je sais vraiment pas pourquoi les gens d'ici me détestent. Et je sais encore moins pourquoi ils détestent Dolorès. Mais j'ai connu personne comme elle, jusque là. C'est dur à expliquer. Quand on se sent à part, ou plutôt mise à part, on s'imagine pas trop que quelqu'un va débouler, nous tendre la main, et nous regarder différemment, mais dans le bon sens cette fois. C'est ce qui s'est passé.

Il scrute une fois de plus son hameçon dans l'eau claire et grommelle en silence.

— Si tu veux un conseil, ma grande, vous devriez mettre les voiles. Emmène Dolorès loin d'ici, dans un endroit où il y aura une chance qu'elle soit heureuse un jour. Parce qu'ici, c'est foutu. C'est voué à s'éteindre, à tomber en poussières. Il ne faut pas qu'elle se batte pour des débris comme nous. Pour ceux qui ne s'abaisseront jamais à lui accorder un « merci ». Il faut qu'elle trace son chemin, et on dirait bien que toi, tu es la seule à pouvoir l'y forcer.

— J'ai pas envie de la forcer...

— Elle est comme ça Dolorès, tu sais. On lui a toujours dit quoi faire, en quoi croire, qui haïr. Si tu ne t'imposes pas, si tu ne lui ordonnes pas, elle s'entêtera en vain dans sa guerre stérile.

— Ordonner, carrément ?

Sans vraiment m'écouter, il mouline furieusement pour remonter sa ligne, l'hameçon biscornu et le ver tout entier.

— Par les Ases ! Plus rien ne mord ! C'est foutu, je te dis. Nous, on est la dernière génération à vivre à Puertoculto, et à se sustenter par les semences de Njörd. Nos enfants, nos petits enfants, il n'y a plus rien pour eux ici. Là où le poisson fuit, l'homme ne peut prospérer. Retiens bien ça, Nolwenn.

— Peut-être juste que le poisson, il a capté le truc, avec vos vieux hameçons. Peut-être même qu'il en a marre de bouffer de vieux vers. Moi, si j'étais un poisson, je risquerais pas la mort pour un menu pareil ! Donnez-leur des raízga !

— Tu sais que t'es une rigolote, toi.

— Ou mieux...

Là, je me jette à l'eau, et les pêcheurs me lancent des regards médusés. L'un bondit de son siège, prêt à me tabasser, parce que j'ai dû faire fuir sa prise imaginaire. Je les ai vus passer moi, les petits poissons, filer entre les fils, entre les pilotis. Ils n'aiment pas les appâts, ils se rient des marins. Il n'y a qu'un pêcheur né pour les impressionner. Un bon gros prédateur. Vu la taille des sardines, je devrais faire l'affaire. Je fais signe à l'homme furax de se tenir tranquille, je reste sur le qui-vive. Au premier petit flup qui se hâte entre mes jambes, je plonge la main dans l'eau, sors les griffes et empale la friture. Je leur balance ma prise dans le seau le plus proche.

Les regards des marins sont toujours médusés, mais la colère éteinte. Ils s'étonnent un à un, les yeux écarquillés devant le poisson gras et percé de cinq trous que je viens de remonter. Je me cherche une excuse.

— La clé de la réussite, c'est une bonne manucure !

J'ai parlé comme Roxane.

— Comment tu fais ? demande un des types.

— Moi aussi, j'veux pêcher à mains nues ! lance le plus jeune en bousculant les autres.

— Montre-nous !

— Laissez pousser vos ongles et taillez-les en pointes. Après, il faudra juste apprendre à bien vous concentrer et écouter le poisson.

Leurs mentons tombent tous face à mon assurance. Ils se désolent devant leurs ongles rongés, cassés, ou leurs phalanges manquantes. Je me retiens de rire, devant ces grands gaillards devenus des divas. Mais l'un d'eux me rejoint dans les vagues : la gueule cassée, trapu et sec comme un clou, la main droite amputée. Un requin, à ce qu'on dit. Une drôle de prothèse lui couronne le moignon, un genre de petite fourche.

— Y m'manque des morceaux, mais j'ai d'bons réflexes !

Improbable mais vrai. Je deviens le professeur d'un loup de mer grincheux et ensemble nous perçons des sardines à la chaîne sous les acclamations de ceux qui, hier encore, m'auraient bien lapidée.

Une pêche miraculeuse, c'est ce qu'ils répètent tous. Certains au bord des larmes. D'autres rient nerveusement. Le village se réveille et l'attroupement grossit. C'est là que Dolorès émerge du temple. Ses yeux chassent la fatigue et s'écarquillent en me voyant en coqueluche locale.

Comme elle s'approche, les villageois s'écartent, ou même prennent la fuite. Les mères serrent leurs enfants et les marins se figent. Plus je l'observe et cherche ce qui pourrait me faire peur, plus je souris bêtement en me rendant compte que tout, absolument tout chez elle, me rassure. Aussitôt, je saute à quai, un poisson dans chaque main, et cours tout droit sur elle. Son visage s'adoucit. Le monde autour s'efface. Je trébuche.

Alors que Dolly s'élance pour arrêter ma chute, l'une des sardines m'échappe et la frappe en pleine face. Nous tombons toutes les deux dans les éclats de rire qui nous rassemblent si bien.

Le temps est couvert, mais mon cœur est léger. Quand je suis à la barre, je me sens enfin adulte. Ou quelque chose comme ça. Dolorès s'étend sur la banquette avant. Je n'arrive pas à croire qu'elle ait le mal de mer. Leahonia va et vient, d'un bout à l'autre du bateau. Elle ne tient pas en place.

Je surveille la boussole. Direction Anakar. L'île la plus proche, au nord. Leahonia raconte que sa famille a toujours vécu là-bas. Ils habitaient une grande maison à trois étages, avec pignon sur côte, face au port historique. Ils étaient explorateurs de génération en génération, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à explorer. Ses parents organisaient des excursions en mer avant qu'une tempête les emporte.

— Pourquoi c'est important, pour toi, de retourner à Anakar ? je lui demande.

— Je suis partie trop vite. J'ai pas eu le temps d'emmener tout ce que j'aurais voulu.

Ça je peux le comprendre. C'est dur de quitter son foyer à la hâte, de se sentir chez soi quelque part. Depuis que j'ai rencontré Dolorès, je me sens moi aussi comme une exploratrice. Je vais de découverte en découverte. Tout n'est que passager. Et si un jour je n'avais plus soif d'aventure, il faudrait bien que je trouve un endroit à appeler « chez moi ». Jamais ça ne pourrait être la villa, tout m'y rendrait trop triste. Et tout de même, tout me manque, et surtout le passé car il ne reviendra pas. Peut-être que je suis en fuite. Que je cours vers l'inconnu pour éviter de voir que tout s'est effondré, depuis que Papa est mort. Depuis que je suis un chat et que le monde n'est plus le même.

— Est-ce que je peux conduire, dis ?

Je me décale et laisse la barre à Leahonia. Je lui dis où poser ses mains, comment tourner la roue. Je lui apprends bâbord, tribord et à juger les vents. Mais je n'interviens pas, même lorsqu'elle se trompe, parce que ça doit lui plaire de croire qu'elle se débrouille. Je revois encore Papa me céder les commandes. Eugénie et Emma qui s'emballent dès que je fais un faux pas, Ad qui se jette à l'eau et Roxane qui se plaint comme quoi je conduis mal. C'est important de mal faire et de persévérer. C'est comme ça qu'on grandit.

— Tu veux faire quoi plus tard, Lea ?

— Exploratrice, bien sûr ! On a ça dans le sang, nous, les Melendez ! Faire autre chose, c'est la mort.

Je crois que toutes les familles ont leur malédiction. Ou le sentiment d'en avoir une.

— Alors t'as intérêt à savoir bien naviguer ! Et surtout, à bien parler la langue commune.

Dans les deux cas, ça lui demandera beaucoup d'efforts. Mais la langue commune, elle ne supporte pas d'en entendre parler. Ça ne lui dit rien, je crois. Quand je lui pose la question, elle dit qu'elle ne voit pas pourquoi ce serait à elle de changer pour le monde. Parce que tout change tout le temps, sans doute. Comme les saisons passent, comme les animaux muent, comme les océans montent. Tout est en mutation. Je suis un peu ce monde.

— Vous avez pas fini de tanguer dans tous les sens ? râle Dolorès en se traînant vers nous.

— Pardon Dolly. Tu veux conduire un peu ?

Elle secoue vivement la tête, comme si l'idée l'affolait.

— Bon, alors bouche-toi les oreilles. Ça aidera peut-être.

Anakar, Emma dit toujours que c'est une vieille machine qu'on remet en peinture à toutes les époques, mais qui reste dans son jus. Elle n'a sûrement pas tort. C'est une petite île, toute marécageuse. La ville de Yùzhǎo ressemble à un jeu de construction dont on aurait posé les briques de marques différentes les unes après les autres, sans vraiment y penser, année après année, toujours dépareillées. Les vieilles pierres médiévales des maisons espagnoles qui bordent les canaux, et puis les siheyuan de tous les marchands chinois venus s'installer sur l'île. Puis la ville a poussé, comme une plante devenue folle, avec des cabanes en bois ou en bambou, entassées les unes sur les autres, qui grimpent comme des immeubles sur les flancs de la butte jusqu'au temple bouddhiste, le plus vieux de l'archipel. Et puis des pilotis, pour dompter la mangrove. Et puis enfin, maintenant, ces petites bicoques avec leurs toit en tôles de toutes les couleurs balancées par-dessus.

Ce n'est pas la première fois que je viens à Anakar, mais ça me fait toujours le même effet. En débarquant au port, quand je lève les yeux sur cette pièce-montée urbaine, j'ai le ventre qui gargouille. La recette ancestrale de la pâte à gâteau, le chocolat ébène et le glaçage coloré de cette ville-pâtisserie me mettent l'eau à la bouche.

— Tu t'es pourtant enfilé la moitié de mon p'tit-déj ! se moque Dolorès quand mon estomac gronde.

Je suis un peu honteuse.

— C'est par-là, crie Leahonia qui s'éloigne déjà.

Je finis d'amarrer et je cours les rejoindre.

Comme elle nous l'avait dit, la maison de sa famille est juste au bord des quais. Une vieille villa avec des arches et une immense double-porte décorée d'arabesques. Les étages sont en bois et le toit en pagode. Cette demeure bizarre se fond parfaitement bien dans le décor local.

Leahonia sort sa clé et déverrouille l'entrée.

— Si ça vous dérange pas, j'aimerais bien rester seule. Pour faire le tri, tout ça...

Dolorès et moi répondons en même temps. Moi, qu'on va faire un tour. Elle, qu'il est hors de question de laisser Lea seule. La petite fait la moue, comme j'aurais fait à sa place. Je tente de raisonner mon amie, en langue commune cette fois.

— Allez, Dolly, laissons-lui un peu d'air ! C'est pas chez nous ici. Ce sont pas nos souvenirs.

— Si on va faire un tour, c'est sûr, on va se perdre. Et d'ici à ce qu'on revienne, va savoir ce qu'aura fait cette énergumène !

— Qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse ?

— Elle prendrait le bateau et se ferait la malle.

— C'est moi qui ai les clés. Et elle est juste en deuil.

— En deuil, hein ? T'es mieux placée que moi pour comprendre, c'est vrai. Moi, le deuil, je risque pas de connaître. J'ai jamais eu personne à pleurer.

— C'est pas ce que je voulais dire...

Mais elle s'éloigne déjà.

— Dolly, attends-moi !

Je la poursuis dans une ruelle étroite, les maisons d'en haut et la végétation qui forment comme un toit au-dessus du pavé. Notre première dispute.

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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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