Episode 57.2 - Anakar

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Nolwenn

Je bondis sur la vieille voie ferrée, aujourd'hui un chemin envahi de verdure qui perce la pâte urbaine entre les maisons engluées. J'atterris à pieds joints, pile à côté de Dolorès, et lui attrape la main. Je la serre, juste un peu, en marchant à son rythme. Je dois faire attention à me pas sortir les griffes, même si j'aimerais la retenir. Mais sa paume gesticule et ses doigts glissent entre les miens. Elle s'agrippe.

— Je te demande pardon, Dolly. Je voulais pas te blesser. J'aurais dû faire gaffe. Je veux pas qu'on s'engueule...

— C'est moi qui suis trop susceptible, Wennie. Un peu jalouse, sans doute. T'as l'air d'avoir une famille en or. Et j'ai vraiment l'impression que, partout où tu iras, tu trouveras le moyen de te faire apprécier. J'en reviens toujours pas, que t'aies apprivoisé si facilement ces vieux loups de mer, au village ! De mon côté, j'ai jamais eu de famille, et j'ai toujours été nulle pour me faire des amis.

— Pourquoi ? Tu m'as tendu la main alors qu'on se connaissait même pas. Ça veut dire que t'es du genre sociable, non ? Alors pourquoi tu t'es jamais fait d'amis ?

— On m'a toujours traitée comme un monstre, alors j'étais certaine d'en être un. C'est tout.

— Même quand tu étais à l'étranger ? Personne ne savait d'où tu venais, après tout.

— Mais moi je le savais. Ça m'est arrivé de m'attacher aux autres, c'est vrai. Mais j'ai toujours été assez conne pour les perdre. Je fais toujours tout foirer, Nolwenn. C'est ma marque de fabrique.

Ses doigts pressent tellement fort mes coussinets que je dois me contenir, pour ne pas laisser sortir le chat. Je dois rester calme et montrer patte ronde, comme Sprinkles quand il sent que je vais mal et qu'il vient se blottir contre moi. Parce qu'elle, je ne l'ai jamais sentie aussi fragile et triste.

Je promets :

— Moi, je te peux te jurer que tu me perdras pas.

— Et moi, Wennie, je te jure de tout faire pour ne rien foirer, cette fois. À commencer par corriger mon sale caractère.

— Eh ! N'oublie pas ce qu'a dit Eugèn' : c'est moi qui suis insupportable !

En même temps, je sautille pour lui donner un coup d'épaule. Juste comme ça, pour l'embêter. Parce que j'aime me chamailler avec elle, sans raison, plutôt qu'on se prenne la tête pour des états d'esprits qui ne sont que des états, et qui passeront sans doute. Elle me rend la pareille en me bousculant à son tour, et me retiens de justesse quand je m'en vais trébucher sur les rails. En un rien de temps, sans comprendre comment, je me retrouve dans ses bras, une main sur son sein.

Je m'écarte, rouge de honte. Et à la réflexion, hier encore, ça ne m'aurait rien fait. Enfin pas à ce point-là. Je n'aurais pas eu à rougir, si je n'avais pas eu de mot à mettre sur ce que je ressens. Les mots changent tout. Luna disait souvent qu'ils pouvaient changer le monde. Mais ils nous changent surtout nous, je crois. Un mot, et je ne me sens plus moi-même, et je ne la regarde plus pareil, et je ne sais même plus si j'agis pour la taquiner, ou si j'ai ce besoin fou de la sentir contre moi. Tout est nouveau maintenant, et je ne me comprends plus.

— Tu t'es fait mal, Wennie ?

Dolorès est là, à s'inquiéter pour moi, parce que sans m'en rendre compte je me suis mise à pleurer. Pas parce que j'ai mal, non. Parce que je suis perdue. Ou pas exactement. Je suis comme le voyageur qui sait très bien où il se trouve, mais ignore complètement où est-ce qu'il veut aller. Et si je la laisser choisir ? Gauche, je me contrôle. Droite, je lui avoue tout.

— T'avais raison Dolly, je suis déjà paumée. Je croyais me souvenir d'Anakar assez bien, mais j'y reconnais rien. Par où tu veux aller ?

— En haut. Je veux voir la vue, depuis le sanctuaire.

— Ok. On prend par où alors ?

— À couvert !

Sans me laisser le temps de réagir, Dolly surgit derrière moi et me force à me baisser avec elle. Ses bras m'encerclent. Je sens son cœur qui bat à cent à l'heure. Boum-boum. Boum-boum. Au même instant, le tramway aérien déboule ; sa sonnerie enrayée n'alerte plus personne. Dr-dr-drin. Le wagon frôle nos crânes. Pendant un court instant, tout n'est que percussions. Boum-dr-boum-dr-drin. C'est ça ! C'est exactement ça, ce que je ressens.

— Ce putain de tram est un danger mortel ! peste Dolorès en se redressant.

— Même moi, j'ai rien capté ! Et pourtant, j'ai l'ouïe fine...

Il faut bien avouer que mes pensées étaient ailleurs. Cette fois, je tends l'oreille, mais pas suffisamment non plus pour me transformer.

— Y en a un qui arrive dans l'autre sens. Tiens-toi prête, Dolly. On va grimper dedans !

Une nouvelle cabine s'engouffre entre les maisons depuis le port. Le tramway aérien d'Anakar traverse l'île, suspendu à son câble au-dessus de l'ancienne voie ferrée. Il passe bas, dans les vieilles rues étroites aux passages couverts. « On ne s'y promène jamais sans rester aux aguets », nous répétait Papa. Mais je ne l'écoutais pas, parce que j'étais assez petite, en ce temps-là, pour ne pas avoir peur d'être décapitée par une télécabine fonçant à basse altitude. On ne prenait jamais le tram, pour une raison toute bête : il tourne en continu, sans jamais s'interrompre. Il faut être assez vif pour monter à son bord. Les gens d'ici savent y faire. Pour nous, huit petites filles, c'était insurmontable.

Je tiens fermement Dolorès par la main et, quand la cabine approche, nous bondissons ensemble pour saisir chacune l'un des barreaux du wagonnet ouvert. Je ris, seule :

— J'aurais jamais cru être assez grande un jour pour grimper là-dedans !

— Et j'aurais jamais parié que t'étais suicidaire ! raille Dolly, visiblement choquée qu'au vingt-deuxième siècle, prendre les transports en commun puisse encore relever d'un périple mortel, sur une île marginale de notre petit coin du monde.

Le téléphérique nous emporte vers les hauteurs de Yùzhǎo. Dans les ruelles étroites et basses de plafond, nous faisons semblant de baisser la tête, de nous heurter à des murs imaginaires ou de sentir des bosses pousser sur notre crâne. J'explique à Dolorès les différentes couches du mille-feuille de cette ville, son histoire coloniale. Mais, par manque de richesses, Anakar est toujours restée la terre des laissés pour compte. C'est ce que dit Eugénie.

D'en haut, on peut voir la mangrove qui occupe le reste de l'île, les petits villages sur pilots, çà et là dans la jungle. Ce sont ceux des pêcheurs qui vivent de la rivière, et des passeurs de sel qui transportent les grains sur leurs barques jusqu'en ville. On voit aussi les canaux qui serpentent entre les vieilles pierres de Yùzhǎo, en-dessous. Ils sont plus empruntés et plus sûrs que les rues. Tout le monde y va de son petit bateau, à rames ou à moteur. Des troupeaux de motomarines fusent d'un quartier à l'autre et se culbutent dès qu'ils se croisent. Des bandes rivales, sûrement. C'est elles qui font la loi, paraît-il, et la Baronne s'en moque, tant que tout le monde lui paye sa taxe et que la récolte saline reste satisfaisante.

Dès qu'elle atteint le sommet de la butte, nous sautons de la cabine. Quelques marches à grimper jusqu'au temple, sous les arches chinoises fraîchement repeintes en rouge. Je n'y étais jamais montée et, quand je l'aperçois, le temple me déçoit, avec sa petite taille, sa charpente pourrie, tout juste déguisée par des guirlandes de fleurs, et l'antenne satellite bricolée sur le toit.

— Ça paraissait plus impressionnant, vu d'en bas. Sûrement un effet d'optique.

— Regarde plutôt ça ! s'exclame Dolorès.

Je me retourne face au grand lac salé qui mord le nord de l'île. Tellement salé que l'eau a viré au rose, comme la barbe à papa. Seuls les oiseaux s'y baignent. Notre peau à nous ne le supporterait pas.

Nous restons là longtemps, plantée côte à côte, à admirer le paysage extraordinaire de ce lac de conte de fées. À bien y réfléchir, ce n'est que de l'eau stagnante, probablement vaseuse. Mais ça plomberait l'ambiance, j'imagine, de le faire remarquer. Alors je me tais, je profite du moment. Je m'avance un peu vers le bord de la butte, pour laisser la brise caresser mon visage et m'emmêler les cheveux.

— Fais attention, Wennie, s'inquiète-t-elle en approchant derrière moi.

Je capte chaque vibration de son pas balourd. Je capte l'instant précis où elle est assez proche pour que je me laisse aller à tomber en arrière. J'ai suffisamment confiance pour ne même pas douter qu'elle me rattrapera. Bingo ! Ses mains blanches et gercées passent autour de ma taille, et je blottis ma joue contre son cou frileux. Je souffle mon haleine chaude dans le creux de sa nuque. Elle frissonne. J'attrape la plaque métallique qui pendouille à son cou, dans son beau décolleté.

— Ça te vient de l'armée, ça ? Mon père aussi en avait un. Ça veut dire qu'il était soldat pendant la Grande Guerre, tu crois ? Il n'en parlait jamais. Et toi non plus, tu ne dis rien, au sujet de la guerre. T'as été là-bas, pas vrai ? Dans la Zone Insoumise. Est-ce que c'est de là que viennent tes cauchemars ? Désolée, ça fait beaucoup de questions. Et t'as sûrement pas envie d'y répondre, de ressasser tout ça. Mais un jour, quand tu seras prête, j'aimerais que tu m'en parles, que tu me racontes la guerre. Que tu la laisses sortir. Pas comme mon père. Lui, il est mort en gardant tout ça pour lui tout seul. Je ne l'avais jamais vraiment remarqué, mais maintenant que j'y repense, je crois qu'il a toujours été triste. Et toi, Dolly, je veux qu'un jour tu sois heureuse, plus qu'une seconde et demie.

Pendant que je parlais, son visage s'est rabattu contre mon épaule, et ses larmes dégoulinent sur ma peau, elles imbibent mon t-shirt. Je peux sentir tous les muscles de ses bras qui se crispent et qui s'accrochent à moi, comme si là soudain je risquais de m'évaporer.

— Durant quelle seconde et demie tu penses que je suis heureuse, au juste ?

— Des fois, quand je te fais rire, ou sourire, ou que je sors un truc qui te touche. Mais ça ne dure qu'une seconde et demie. Après, tu te renfermes, comme si le bonheur ça t'était interdit.

Elle se redresse en soupirant et rassemble bien ses mains au-dessus de mon ventre.

— Tu t'en donnes pas toujours l'air, mais t'es vraiment attentive.

— Avec toi, oui.

Nous restons silencieuses, serrées l'une contre l'autre. Rendues muettes par l'évidence, peut-être. Aucune ne veut se lancer et l'admettre la première. Alors je fais ce que je sais faire le mieux : je passe du coq à l'âne.

— Je veux rentrer chez moi, Dolly.

Ses phalanges livides se mettent à trembler. Je ne suis pas une experte mais, quelque part, je crois que ça devrait me faire plaisir, que ça la mette dans cet état. Elle me lâche aussitôt et nous nous faisons face. Un face-à-face, ce n'est pas une dispute, mais une confrontation. Une discussion d'égal à égal, les yeux dans les yeux. Et ses yeux-là me troublent. Mais je dois être forte, sûre de moi. Infléchissable.

— Comment ça, rentrer ?

— Retourner à la villa, avec mes sœurs, avec mes chats. Et avec toi, aussi.

— Tu veux que moi je vienne vivre à la villa ?

— Oui. Ça a l'air égoïste. Ça l'est un peu, en vrai. Mais je veux être avec toi. Aujourd'hui. Demain aussi. Et pour la vie entière. Je veux être avec toi, là où personne ne te mettra à l'écart. Là où tout le monde verra à quel point tu es forte, attentionnée, et intelligente. Et fragile aussi, quelque fois. Je veux t'emmener, n'importe où. Quelque part où t'auras jamais besoin de te cacher pour pleurer.

Elle essuie sa joue trempée d'un revers de la main.

— C'est complètement injuste de me dire ça, alors que c'est toi qui me fais pleurer avec ce... Ce discours ?

— C'est une déclaration.

J'ai lancé ça très vite, avant de ne plus oser.

— T'as pas idée, à quel point tu es courageuse, lâche Dolly en ravalant ses larmes. T'as du cran pour deux, et je serais un monstre de profiter de ça.

— On est tous des monstres, peu importe ce qu'on fait. Tu ne crois pas ? Mais on peut tous choisir quel genre de monstre on veut être. Moi, je veux être le monstre qui te fera sourire, qui te fera pleurer si tu te retiens bêtement, et qui ne laissera jamais personne te faire du mal. Et toi, quel monstre tu veux devenir ?

Je lui ai volé un rire. Un tout petit rire qu'elle s'est empressée de ravaler, lui aussi. Mais je l'ai aperçu.

— J'ai pas vraiment le choix, affirme-t-elle. Enfin, oui et non. Je peux rester la paria d'un village de pecnots, en attendant le jour où je vais péter un plomb et tous les trucider. Ou bien je peux agir, maintenant, en saisissant la main que me tend vaillamment mon âme-sœur : une drôle de fille délurée qui n'a pas peur des monstres. Pas parce qu'elle est naïve, mais qu'elle voit au-delà.

— Tu parles encore de moi comme si j'étais pas là ? Mais j'ai compris, ce coup-ci. Je crois que j'ai compris. Toi et moi, on voit toutes les deux la meilleure version de l'autre. Moi, je me sens pas courageuse. J'ai peur d'un tas de choses. Du genre, t'avouer ce que je ressens. Le truc, c'est que j'ai encore plus peur de te perdre. Tu crois que c'est du courage, mais c'est juste de l'égoïsme. Les caprices d'une gamine qui ne lâche jamais le morceau avant d'avoir ce qu'elle veut.

— Et ce que tu veux, c'est moi ?

Je déteste comme elle fait semblant de ne pas comprendre, comme elle n'ose pas comprendre. Ça n'a rien d'incroyable, que je puisse tenir à elle plus que tout au monde. Elle me tape sur les nerfs et je n'arrive même pas à me fâcher contre elle. Je m'énerve toute seule. Et parce que je m'énerve, ma voix part dans l'aigu et les mots sortent tous seuls, sans passer par la case « réflexion » de mon cerveau détraqué.

— C'est ce que je me tue à te dire ! Je t'aime ! D'où c'est compliqué à comprendre ?

— Dit comme ça, c'est tout de suite plus simple.

Je suis rouge de rage et mes joues sont bouillantes. Parce que je viens de le dire à haute voix pour la première fois de ma vie, dans un piaillement ridicule. Et parce qu'elle, ça la fait rire. Je m'égosille de plus belle.

— Mais pourquoi tu rigoles ?

Elle a dû deviner qu'aucune réponse au monde ne pourrait me calmer, que même si elle m'avouait qu'elle aussi, elle m'aime, je resterais paralysée de honte. Donc Dolorès m'enlace. Doucement. Fermement. Mes gesticulations hargneuses ne peuvent rien face à sa force surhumaine. Une piqûre de moustique sur un colosse rocheux. En fin de compte, je me détends. Pas par dépit, mais parce que je remarque tous les efforts qu'elle déploie, pour contraindre ses poignes puissantes aux gestes les plus tendres. De minuscules caresses, pleine d'une timidité que je ne lui connais pas. Des palpations peureuses qui me saisissent les hanches, ou bien le creux du dos, mais ne s'attardent pas. Et puis, comme j'ai cessé de me débattre, Dolorès colle sa main contre ma joue humide et amène prudemment mon visage contre le sien, ma bouche contre la sienne. Elle m'embrasse.

J'ignore quoi faire mais, bizarrement, je suis trop absorbée pour m'en inquiéter. Par le rose mordillé de ses lèvres qui râpe sur les miennes, ou la chaleur liquide du baiser qui s'emballe, ou encore le goût de viande froide curieusement ordinaire de sa chair gercée. Peu à peu, quelque part dans la supernova qui m'explose les boyaux, je sens l'envie de lui répondre. Je tends le cou pour mêler un peu plus ma figure à la sienne – comme si c'était possible. C'est alors que le choc survient : nos dents se cognent et nos gencives nous lancent. Pas assez, cela dit, pour nous empêcher de rire plus d'une seconde et demie.

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("L'extase matérielle").
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Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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