Episode 40.1 - Pression

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Adoria

— C'est pas possible, merde ! Je ne vais jamais y arriver !

Luna me regarde d'un air dubitatif. Pour la troisième fois consécutive je suis rentrée dans l'eau, et pour la troisième fois je n'ai pas pu empêcher les écailles d'apparaître sur ma peau.

Depuis le départ de Roxie, je reviens chaque nuit sur la plage. J'essaye de trouver le moyen de contrôler ma métamorphose. Mais j'échoue à tous les coups. J'ai tenté de me concentrer sur chaque partie de mon corps, de commander aux écailles de sortir ou de se rétracter. Mais, tout bien réfléchi, je vis depuis quelques temps dans un corps étranger, dont j'ignore les capacités et jusqu'à l'existence de certaines extensions. Comment suis-je censée contrôler un corps que je reconnais à peine ? Qu'est-ce que je suis, au fait ? Moi qui me réjouissais d'avoir passé sans trop de dégâts la crise d'adolescence, j'étais loin de me douter qu'elle n'en était qu'à ses débuts. J'en ai atteint l'acmé, c'est ce que je me dis pour me rassurer. Au fond, j'ai peur de me voiler la face.

— Tu n'y arriveras jamais, confirme Luna. Tu en es incapable, parce que tu refuses d'accepter la réalité telle qu'elle est. Tu refuses encore ce que tu es. Comme si tu avais le choix ! Le seul choix dont tu disposes, c'est celui de ton devenir. Continue de renier ta véritable nature ; tu vivras dans la crainte. Accepte-la, et le champ des possibles s'ouvrira à toi.

— La réalité... Elle a du mal à passer...

Chaque nuit, je croise Luna qui virevolte dans le ciel d'Elthior. Elle a l'air d'être en phase avec elle-même, en parfaite harmonie. Et, pour la première fois peut-être, j'éprouve un peu de jalousie. Ce soir seulement, elle m'a rejoint sur la plage. Contrairement à Roxane, elle ne s'enfuit pas comme une voleuse. Luna nous a annoncé son départ et c'est avec moi qu'elle passe sa dernière soirée à l'Académie. Luna et moi, on n'a jamais eu beaucoup de choses en commun. Pourtant, toutes les deux, et même sans rien se dire, on sait qu'on peut se faire confiance. Je lui demande :

— Tu nous donneras de tes nouvelles ?

— Je ne pars pas bien loin. On peut se voir quand tu veux.

J'attrape ma serviette et je m'assieds à côté d'elle dans les rochers. Luna effleure la peau visqueuse de mon avant-bras.

— Si ton maître chanteur continue de faire des siennes, ajoute-t-elle, n'hésite pas à demander de l'aide. À moi, à nos sœurs, ou à tes amis. Certaines personnes sont capables de comprendre, tu sais.

— On s'était mises d'accord pour ne rien dire à personne, Luna. Tu te rappelles ?

— Bien sûr. Il ne faut pas prendre la situation à la légère. Mais si j'avais confiance en quelqu'un comme j'ai confiance en toi, Adoria, je lui montrerais qui je suis réellement. J'espère que tu en ferais autant.

Je ne sais pas qui parmi mes amis accepterait facilement l'idée que je suis un poisson. Je ne sais pas si personnellement je supporterais que mes amis aient cette image de moi.

— C'est ton corps, insiste Luna. Qui mieux que toi a une chance de l'apprivoiser ?

Ses mots ont pour seul but de me rassurer, bien sûr. Mais ils provoquent l'effet inverse : mon corps, mes écailles, mes branchies, autant de possessifs dont mon esprit refuse l'appartenance.

— Je crois que je vais en rester là pour ce soir. Au cas où je ne te verrais pas demain, je te souhaite bonne chance avec ton nouveau job.

Je me lève, prête à reprendre le chemin du dortoir. Luna se redresse elle aussi et me prend dans ses bras pour me dire au revoir. Elle m'assure une dernière fois :

— Je te promets que tout va s'arranger.

Elle lance ça comme si, à elle seule, elle était capable de résoudre tous les ennuis sous lesquels nous croulons. Je suis sûre qu'elle en est convaincue. Alors, je lui dis à mon tour :

— Et toi, n'oublie pas que tu ne portes pas le poids du monde sur tes épaules.

— Crois-moi, j'en ai conscience. Si de nous deux quelqu'un a l'étoffe d'un Atlas, c'est bien toi !

Fidèle à elle-même, Luna cultive le mystère dans une formule énigmatique et, alors que nous nous quittons, j'accepte une fois de plus de ne pas saisir ce qu'elle veut me faire comprendre.

Je passe ma vie à faire des efforts. J'essaye constamment de me surpasser. Et ce n'est pas facile, depuis que je sais que je dois mon existence aux lubies tordues d'un savant fou. Avant, j'étais toujours certaine de réussir tout ce que j'entreprendrais, je croyais en la force de ma volonté. Mais depuis que mon corps a commencé à m'échapper complètement, c'est comme si je n'étais plus capable de rien. J'ai quitté le confort et la facilité de l'île sur laquelle j'ai grandi. J'ai rencontré des adversaires à ma taille. Des adversaires qui me surpassent, aussi, et de loin. Teodora a beau m'entraîner régulièrement, ma lame plie toujours face à la sienne. Degory ménage ses coups sur le ring, et pourtant il m'envoie au tapis presque sans effort.

— Concentre-toi, Ad' ! T'es pas dedans. Et y a rien de pire que d'se battre contre quelqu'un qu'est ailleurs.

Degory propulse son poing à deux millimètres de ma tête, tout droit dans le punching-ball. Le sac de cuir valdingue et tournoie sur lui-même, cognant bientôt le plafond. Si j'avais pris un coup pareil en pleine face, je serais tellement défigurée que la boue qui dégouline de mon œil deviendrait le dernier de mes soucis.

Je me laisse tomber sur le tapis de sport qui recouvre le sol de la salle d'entraînement.

— C'est quoi le problème à la fin ?

— Laisse tomber, Diggy. Tu peux pas comprendre.

— Écoute, Ad', t'es une chic fille, mais j'suis pas hyper patient comme mec. Et j'suis pas non plus payé pour te coacher. Alors soit tu m'expliques c'qui te travaille et on trouve une foutue solution, soit tu t'donnes à fond, que j'arrête de perd' mon temps.

— Je vais me reprendre, Diggy. Je vais me donner à fond.

Il continue de me fixer, avec le regard distant du type qui n'en a rien à faire de mes problèmes. Sa fierté en prendrait un coup s'il devait insister pour me faire cracher le morceau. Degory le dur à cuir qui se prend la tête à cause des états d'âme d'une nana ! Ce n'est pas l'envie qui me manque de me confier à lui. C'est ce que j'ai à confier qui me paraît impossible à formuler. J'aurais beau le dire, qui me croirait ? Ceux qui me croiront garderont-ils mon secret ? S'ils le gardent, le paieront-ils aussi cher que celui qui m'a créée ?

— Jure-moi de ne répéter à personne ce que je vais te dire.

— Sur la vie d'ma famille.

Il s'accroupit à côté de moi. Je n'ai plus le temps de chercher les mots.

— Ok. J'ai... un genre de maladie. Rien de grave. Rien qui me tuera. Disons juste que parfois, ça me mène la vie dure. J'ai l'impression d'être piégée dans la peau de quelqu'un d'autre, de ne plus avoir le contrôle.

— C'est des conneries. J'ai connu un gars quand j'étais gamin, un collègue de mon vieux. Amputé des deux jambes, dans sa chaise roulante. Tu l'aurais vu ! Personne m'a jamais autant flanqué les pétoches que c'mec ! Ce cul-de-jatte était capable de balancer un gaillard comme mon vieux par-dessus son épaule et d'lui faire mord' la poussière.

— Il fait quoi comme boulot, ton père, au juste ?

— Change pas d'sujet, Ad'. Ton corps, t'en fais c'que tu veux. Y a personne d'autre que toi aux commandes. Y a personne d'autre que toi pour le pousser au max. Si tu peux pas t'servir de tes poignes, c'est juste que t'as pas les couilles d'le faire. Alors arrête de t'raconter des histoires. Tu veux t'donner à fond ? Tu veux prend' ta revanche ? Bah va-y, flanque-moi une raclée. Retiens pas tes coups. Allez, fais-moi voir ce que t'as dans le vent' !

J'aurais voulu avoir un frère. Et si j'avais eu un frère, j'aurais aimé qu'il soit comme Diggy : bourru, enragé, et honteusement bienveillant.

Je saute sur mes pieds et, sans lui laisser le temps de se redresser, je fonce contre son torse, les deux poings en avant pour le renverser. S'en suit une série de coups acharnés, de rires étouffés par l'effort. Sans surprise, Degory finit par retourner la situation à son avantage. À la force de ses biceps et de ses poignes, il me met à terre. Une fois. Un coup dans l'épaule, et je vacille en arrière. Deux fois. Une droite en pleine figure, et voilà que je saigne du nez. Puis il me vient à l'idée que si ma musculature ne fait décidément pas le poids, je peux toujours compter sur mon agilité.

Degory demande un temps mort. Il me donne un long coton que j'enfonce dans ma narine, parée pour la revanche. On remet ça. Diggy joue des poings, et je m'emploie à esquiver. Avantagée par ma taille svelte, je sautille sur les pointes de mes pieds, constamment en mouvements, veillant à maintenir une bonne distance entre lui et moi. J'évite la plupart de ses attaques et, misant sur l'élan, je riposte, puis je recule immédiatement. Je tiens le rythme, j'endure de plus en plus. Mais mes poings pèsent peu de chose face à la masse de muscles qui constituent mon adversaire. Je peux riposter, encore et encore, ça ne l'ébranle pas. Il encaisse tous les coups, et il endure mieux que moi.

Au bout de quelques minutes, Diggy agite les bras pour demander l'arrêt. Je m'effondre sur le tapis, essoufflée. Il s'assied près de moi et me tend sa bouteille d'eau. J'en avale la moitié d'une seule traite, commandée par la soif seule. Puis je me rends compte que je me suis montrée extrêmement impolie et l'embarras prend le dessus.

— Tu veux de l'eau, Diggy ?

Il éclate de rire.

— T'es pas gênée, toi alors !

— Désolée...

— Finis-la, va. J't'ai pas ménagée. Mais ça valait l'coup. C'est ça que j'voulais voir, Ad'. C'est ça que j'voyais en toi : une battante.

— Mais j'ai perdu...

— Ouais, mais t'as tenu bon. Et face à un mec qui a des années d'expérience d'vant lui, c'est déjà un exploit !

— Un jour, Diggy, j'te mettrai une branlée !

— Eh ben j'attends ce jour-là avec impatience !

Je remonte le couloir en direction du réfectoire. L'entraînement m'a creusée. Soudain, on m'interpelle :

— Adoria !

Je n'ai pas besoin de me retourner pour reconnaître la voix criarde de Dayanara.

— Je suis vannée, Daye. Désolée de ne pas être venue en salle d'échecs aujourd'hui.

— Comme si ta présence me manquait ! Non, je suis venue te dire que les filles de l'équipe de natation te cherchent partout. Nelly veut te parler.

— Tu leur as déjà transmis ma réponse.

— Tu ne connais pas Nelly et sa bande. Elles ne lâcheront pas l'affaire. J'ai été assez gentille de te mettre au courant. Maintenant, laissez-moi en-dehors de vos histoires.

Elle me passe devant et s'éloigne d'un pas régulier, martelant le sol du talon de ses bottines.

Depuis que nous jouons ensemble aux échecs – ou plutôt, depuis que nous nous affrontons régulièrement et férocement sur l'échiquier – Dayanara se montre moins sèche à mon égard. Des fois, même, il me semble déceler dans son attitude quelque marque de sympathie. Nous sommes rivales ; des rivales à la hauteur l'une de l'autre. Ces derniers jours, Daye a redoublé de stratégie pour me surprendre sur le plateau. J'ai dû faire preuve de vigilance et d'inventivité pour venir à bout de ses offensives, de plus en plus sophistiquées. Elle m'a battu tout autant de fois que j'ai remporté la victoire. Nous livrons une lutte acharnée, pleine de respect réciproque.

Contrairement à Degory, Dayanara n'a rien d'une personne vers qui je me serais naturellement tournée, ou que j'aurais aimé compter parmi mes amis. Seulement, à force de la côtoyer, il m'arrive de me retrouver en elle, d'imaginer ce qu'elle éprouve, de la comprendre sans l'admettre. C'est une personne droite, qui veut gagner en toute honnêteté, dans les règles de l'art, et qui est prête à se démener pour mériter ses victoires. Sur ces points-là, nous sommes exactement pareilles.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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