40.2

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Adoria

Ce soir-là, nous ne sommes plus que trois à table : Emmanuelle, Faustine et moi. Étonnement, l'absence de Luna, aussi discrète et mystérieuse qu'elle ait toujours été, crée un manque palpable ; plus encore que le départ de Roxane. Sans son regard affûté pour nous gratifier toutes de la même bienveillance, j'ai l'impression dérangeante d'être assise en face de deux inconnues.

Faustine engloutit son ragoût de bœuf comme une bête affamée. Inutile d'essayer de lui faire la conversation. Alors, presque par désespoir, je me tourne vers Emmanuelle, qui d'une main actionne sa fourchette et de l'autre tient le bouquin qu'elle lit du coin de l'œil.

— Alors, le club de criminologie, ça se passe comment ?

— Ça se passe bien.

À l'inverse de moi, son livre paraît palpitant.

— Raconte ! Vous avez avancé, sur cette soi-disant vague de crimes dissimulés ?

— Pas vraiment. Des hommes importants meurent de façon improbable. Difficile de faire le lien. Mais on tient une piste, je ne peux pas en dire plus.

Je me surprends à regretter que Roxie ne soit pas là pour nous assommer de potins. Je me demande comment elle s'en sort, elle, dans sa nouvelle vie, si cette vie ressemble à ce dont elle avait rêvé et si la compétition n'est pas trop rude. Je soupire.

— Je peux m'asseoir avec vous ? Je vous le demande, parce que je suis polie. Mais, concrètement, c'est la cantine : tout le monde s'assied où il veut. Pas vrai, chóu ?

Feng s'installe à côté de Faustine, sans vraiment demander l'avis de personne. En ce qui me concerne, je me réjouis de l'arrivée de ce moulin à paroles. Enfin un peu d'animation !

Depuis qu'elle est devenue sa colocataire la semaine dernière, Feng ne lâche quasiment plus Faust d'une semelle. Bien sûr, Faust se montre aussi désagréable qu'à son habitude, mais Feng semble tout tout de même l'apprécier. Elles forment un drôle de duo. Le seul fait que Faustine puisse avoir une amie a quelque chose d'amusant. C'est d'autant plus comique que cette amitié grandit malgré elle, et même envers et contre toute la frigidité dont elle fait preuve pour l'en empêcher.

Je vais aux nouvelles.

— Quoi de neuf, Feng ?

— On a été à l'aquarium, avec Faustine. C'est dingue, le nombre d'espèces qu'on est obligé de foutre dans des bocaux pour ne pas qu'elles disparaissent définitivement de la surface de la Terre !

D'abord, j'ai cru que Feng se sentait à l'aise parmi nous. Depuis peu, j'ai compris qu'elle prenait ses aises, qu'importe la situation, comme un challenger qui arrive partout où il se présente en terrain conquis. Je ne sais pas pourquoi elle se bat, mais je sens que chaque phrase est un javelot qu'elle balance droit devant elle, sans réfléchir, par simple précaution, comme pour se protéger. Se protéger de quoi ? Ou de qui ? Ça, je ne pourrais le dire.

— Ah ! Luna vous a prévenues ? enchaîne-t-elle, à nouveaux coups de javelots. Elle m'a filé ses dosettes de calmants. Elle a dit que vous donniez ça à Faustine, en cas d'extrême nécessité. Elle a dit que j'en aurais plus besoin qu'elle. Sérieux, les filles ? C'est quoi l'extrême nécessité qui peut conduire à planter une fléchettes bizarre dans le cou de votre sœur ? Si c'est bien votre sœur, déjà... Pardon, je parle trop vite, parfois. Ça ne me regarde pas. Mais franchement, dîtes-moi que c'était une blague. Luna a un humour tordu, pas vrai ?

On se regarde, Emma et moi.

— Garde les fléchettes, surtout, insiste ma sœur. En cas d'extrême nécessité.

Mes sœurs et moi nous séparons à l'entrée du dortoir. Alors que je regagne ma chambre, je tombe sur Kit, qui se tient droite comme un piquet devant ma porte. Les bras croisés, les jambes arquées, elle reste plantée là comme un vigile qui monterait la garde. Je prends son numéro pour une blague et me mets à plaisanter :

— Laissez-moi passer, m'sieur l'agent. J'ai pas de drogue sur moi. J'suis clean, j'vous jure.

— Désolée, Adoria. C'est pas contre toi.

Kit m'empoigne par le bras et me traîne dans le couloir. Je me débats. Je me dégage de son étreinte en la déséquilibrant d'un croche-pied. À peine redressée, elle me saisit par la jambe et me renverse à mon tour. Je gesticule. Je mise sur mes abdominaux pour l'atteindre et l'entraîner au sol avec moi. Au même moment, Faustine déboule dans le couloir et pousse si violemment Kit qu'un bruit sourd résonne quand son dos cogne le mur. À moins de deux mètres l'une de l'autre, elles se fixent, telles deux bêtes sauvages prêtes à se sauter à la gorge. Tombée à terre entre elles deux, je me redresse péniblement et entreprends de tempérer l'altercation.

— Putain, Kit, qu'est-ce qui se passe ?

— Cherche pas, lance Faust. Je vais me la faire. Elle ne t'emmerdera plus.

— Merci sœurette, mais j'ai pas besoin qu'on prenne ma défense.

Faustine se renfrogne, mais elle garde son calme.

— C'est pas contre toi, répète Kit. Nelly m'a demandé de t'amener de force. Il paraît que tu n'es pas très coopérative.

— Elle commence à me courir, la Nelly ! Dis-moi où est sa chambre. J'y vais tout de suite.

— T'as raison, Adoria, ricane Faustine. Va donc parlementer avec celle qui envoie ses sbires te tabasser ! Je suis sûre que ça va faire avancer les choses !

Elle fait mine de s'éloigner, puis se retourne sur Kit :

— Et toi, si tu fais encore des tiennes, je te jure que t'es morte !

Ma sœur disparaît en claquant la porte de sa chambre. Déjà, Kit s'avance dans le couloir et me fait signe de la main.

— Par ici.

Je la rejoins.

— Sérieusement, Kit, tu obéis à Nelly ?

— Sérieusement, Adoria, je fais partie de l'équipe. Alors, c'est personnel : j'ai besoin que tu nous rejoignes.

Je ne peux pas la blâmer, pas après qu'elle a prononcé le mot magique : « l'équipe », ce groupuscule soudé par l'ambition commune dont j'ai toujours rêvé de faire partie. Faustine se trompe sur toute la ligne : les nageuses de Nelly n'ont rien de sbires ; ce sont ses camarades et elles lui sont loyales.

Kit frappe contre la porte de la chambre de Nelly, située tout près de l'escalier.

— Elle crèche avec qui ? je demande.

— Candace, sa cousine. Une espèce de poupée démoniaque.

Je vois de qui il s'agit : une grande brune avec des yeux de biche qui avait pris Roxie en grippe. À croire qu'elle ne supportait pas l'idée de partager son terrain de chasse avec plus mignonne qu'elle ! Vu sous cet angle, c'est peut-être de la faute de cette bêcheuse de Candace si Roxane s'est fait la malle.

— C'est toi, Kit ? demande la voix de Nelly à l'intérieur de la chambre.

— Adoria est avec moi.

— Fais-la entrer.

Kit ouvre la porte et me pousse dans la chambre. Sans m'y suivre, elle referme le battant derrière moi.

— Surveille le couloir, Kit, commande Nelly. Je ne veux pas qu'on soit dérangées.

Je parcours la chambre du regard. Elle est agencée sur le même modèle que la mienne : deux lits de part et d'autre d'une petite fenêtre, un bureau et une penderie de chaque côté. Je devine quelle partie de la pièce occupe Candace, à la façon dont le bureau a été reconverti en coiffeuse ; un grand miroir posé au centre et des palettes de maquillage soigneusement disposées autour. L'autre bureau ressemble à ce qu'il doit être : un espace de travail occupé par des livres de cours et un écran de notes. La pièce dans son ensemble est bien tenue, plutôt rangée. Rien ne dépasse des penderies et les deux lits sont faits. Nelly est là, assise sur le matelas, du côté de la chambre où se trouve la coiffeuse. Elle porte un T-shirt ample et un short de sport. Ses cheveux courts sont décoiffés, la teinture rose ternie, ses pieds nus. De grosses barres métalliques entourent sa jambe bandée. Elle porte un plâtre à une main.

Dans cet état, Nelly ressemble davantage à un enfant tabassé qu'au caïd de l'école.

— Assieds-toi, ordonne-t-elle en me montrant la chaise de la coiffeuse.

— Où est Candace ? Elle ne va rien dire, si je prends sa chaise ?

— C'est mon bureau. Mais je le lui prête. Candace ne reviendra pas avant un moment, alors ne t'inquiète pas de ça.

Je m'avance vers la chaise à roulettes et pose mes mains sur le dossier. Je la tiens devant moi comme un bouclier, sans oser m'asseoir à la hauteur de Nelly. Elle lève les yeux sur moi.

— Alors comme ça, dit-elle, il paraît que tu ne veux pas rejoindre le club de natation.

- Non. Je suis la formation Étoile, et tu le sais. La natation ne fait pas partie de mon programme, et je n'ai pas de temps à perdre.

Nelly fronce les sourcils.

— Je crois que t'as pas tout saisi. T'as pas le choix, ma grande ! Tu vas faire partie du club, que tu le veuilles ou non ! Tu nous le dois bien. Tu me le dois bien.

— Et pourquoi ça ?

— Parce que c'était moi le leader de l'équipe, jusqu'à ce que ta sœur flanque mon avenir en l'air. Comment je fais, au juste, avec une jambe en moins, pour devenir une championne ? J'sais rien faire d'autre moi, que nager et me battre. Comment je fais avec une jambe en moins ?

— J'en sais rien, Nelly. Et franchement, j'y peux rien.

— Peut-être bien que t'y peux rien. Mais sans moi, l'équipe participe pas aux mondiaux. Sans moi, personne pourra se faire repérer par un jury de classe Spectus. Et ça, t'y peux quelque chose. T'enfile un maillot et tu rejoins l'équipe. Sérieux, il est où le problème ? Tu sais nager ! T'es pile taillée pour ça ! Le pire que tu risques, c'est de te faire recruter ! Il est où le problème ?

— Tu peux pas comprendre. Je ne veux plus nager.

— À cause de quoi ? Un accident ?

— Quelque chose comme ça.

— Et alors ? T'es quoi au juste ? Une lavette ? Moi, si ta sœur m'avait pas foutue en l'air, j'donnerai tout dans ce championnat même si j'devais en crever. Et toi, avec deux bras et deux jambes valides, t'oses te tenir debout devant moi et faire ta pétocharde pour quelques mètres cube d'eau chlorée ?

Je me sens bête. Bête, et surtout prétentieuse. Depuis le début de notre conversation, je l'ai prise de haut, littéralement. J'ai refusé de m'asseoir, refusé de lui parler d'égale à égale. Je n'ai pas voulu me plier à ses ordres, à ce que j'ai pris pour des ordres. Tout d'un coup, je me rends compte que depuis le début, je fais face à une adversaire qui refuse d'admettre son désavantage. Tout ce qu'elle cherchait, en exigeant d'un air supérieur que je m'écrase devant elle, c'était à rééquilibrer la partie. Alors, je baisse ma garde et je m'assieds sur la chaise. Je pivote face à elle et lui réponds, droit dans les yeux :

— Tu sais pas de quoi tu parles, Nelly. Tu peux vraiment pas comprendre.

— Ce que je comprends, c'est que t'es une putain d'égoïste et une enfoirée de trouillarde ! Ta sœur me bousille ma prothèse, elle se fait la malle, et toi t'es même pas fichue de me rendre un service. Faut croire qu'aucun membre de votre putain de famille n'a de putain de morale !

— Primo, tu laisses ma famille en-dehors de ça. Secundo, tu sais très bien que personne n'a pu casser ta prothèse à mains nues. Surtout pas Roxane.

— Ça, je sais pas comment elle s'est débrouillée... Mais je suis sûre que c'est elle !

— Ah oui ? T'es sûre de toi ? Parce que j'ai pas encore vu passer la facture.

— Ouais. Les toubibs pensent qu'ils y a eu une malfaçon quelque part, vu comment tout a explosé. Alors on n'a pas pu coller un procès à ta frangine... N'empêche, jusque là tout fonctionnait très bien. Moi j'te dis que c'est de sa faute !

— Crois ce que tu veux. Si ça te fait plaisir !

Nelly bondit sur place, comme un diable qui jaillit de sa boîte. Une veine gonfle sur sa tempe. Si elle pouvait se lever et marcher, elle m'aurait déjà collé un poing dans la figure.

— Plaisir ? Mais tu te fous de ma gueule ! Tu sais combien elle a coûté, cette prothèse ? T'as pas la moindre idée de tout ce que ma famille a sacrifié pour me la payer ! Tout ça pour qu'une pimbêche la mette en pièces !

— Roxane n'est pas une pimbêche, et elle n'est pas responsable de la malfaçon de ton bidule. De toute manière, si c'est une malfaçon, tes docteurs t'en doivent une nouvelle, non ?

— Ouais, en principe... Mais les toubibs mettent ça sur le dos des ingénieurs, les ingénieurs sur celui de leurs fournisseurs, et les fournisseurs sur le dos des toubibs. Le temps qu'ils se traînent tous en justice, j'aurai passé vingt piges, je serai peut-être une grosse vache dans une chaise roulante. Et d'ici là j'aurais reçu aucun foutu dédommagement.

Le pli de sa veine sur son crâne s'atténue. Sa colère, je connais bien ça, c'est de la tristesse qui ne trouve pas son chemin. Je me demande si comme moi Nelly a trop de fierté pour pleurer en public, si comme moi elle se laisse aller aux larmes lorsqu'elle se retrouve seule, ou alors si elle ignore encore comment les faire couler.

Quand j'étais petite et que par pur orgueil je retenais trop longtemps mes larmes, Papa me disait : « Tu as le droit de pleurer, Adoria. Ce n'est pas de la faiblesse. Bien souvent, il faut plus de force pour montrer ses émotions que pour les garder enfouies en soi. ». En fin de compte, l'orgueil est resté ma principale faiblesse. Mais Nelly, les parents qui lui ont fait construire des jambes de robot lui ont-ils jamais dit que c'était normal de pleurer ?

Voilà qu'à essayer de m'impressionner, avec son genou en compote et son poing paralysé, Nelly m'a attendrie. Je soupire :

— Merde. Je savais pas que ça craignait autant pour toi...

— Prends pas ce ton-là. J'veux pas de ta pitié.

J'oublie de réfléchir avant de parler :

— Pour le club, laisse-moi y réfléchir. Je peux rien te promettre, pour l'instant. Mais si jamais j'accepte, je ferai les choses à ma façon.

— Tant que tu les fais bien.

— Je vais y réfléchir.

Roxane est partie sans dire au-revoir et m'a laissé Nelly sur le dos. La redoutable meneuse du club de natation est en position de faiblesse et moi, au lieu de lui infliger le coup de grâce et de venger ma sœur, je vais me retrouver à jouer le bon Samaritain !

Cette nuit, je ne fais pas le mur. Ce n'est pas l'envie de plonger dans l'océan et de libérer le poisson qui sommeille en moi qui me manque. C'est l'appréhension qui me retient : la peur d'échouer une fois de plus à contrôler l'apparition de mes écailles poisseuses. J'ai quasiment promis à Nelly de rejoindre le club pour permettre à l'équipe de participer aux mondiaux. Tout le monde compte sur moi. Mais comment vais-je les aider, au juste, si je suis incapable de mettre un pied dans l'eau sans déclencher cette satanée métamorphose ? Personne ne doit découvrir que je suis un poisson. Quelqu'un le sait déjà ; il me faut trouver qui.

J'ouvre mon ordinateur. Stephen m'a laissé un tas de messages : des photos de lui en train de prendre la pose, le regard toujours voilé derrière ses lunettes de soleil malgré la grisaille du ciel gallois ; des photos de Ray qui essaye par tous les moyens de se cacher de l'objectif, et de Cyngar, leur majordome, un cinquantenaire extravagant qui collectionne les cravates et les nœuds papillons colorés aux motifs improbables. Aujourd'hui, Cyngar porte une cravate bariolée de crocodiles multicolores. Il me semble qu'on ne peut acheter ça qu'à l'autre bout du monde. Sur les photos, Ray a l'air bougon. Stephen me raconte que cette mauvaise humeur est due aux pressions que subissent les agriculteurs auxquels leur père loue ses terres. Apparemment, une faille aurait été détectée dans le dôme sud-britannique et l'air contaminé aurait anéanti les récoltes de dizaines de champs. J'ai du mal à croire que de l'autre côté du globe, des milliards de personnes vivent dans des bulles géantes, pas pour se prémunir des tempêtes comme sur Lucile ou Nicole, mais parce que l'air saturé de particules toxiques a besoin d'y être filtré.

Si jamais l'air du monde entier devenait irrespirable, je suppose que je pourrais toujours fuir dans les fonds marins. Je serais le dernier être humain – ou presqu'humain – à pouvoir respirer sur Terre. À cet instant, l'idée me vient que c'était peut-être ce qu'avait Magnus en tête quand il m'a donné la vie : créer un être qui vivrait à jamais en dehors des dômes. Puis, je me souviens de tous les systèmes de filtration de l'océan qui ont dû être mis en place à l'issue de la Grande Guerre. Eugénie en faisait des maquettes quand nous étions petites. Sans les pompes solaires éparpillées dans les eaux du monde, l'océan serait encore plus inhospitalier que le plancher des vaches. Quand je pense à tous les ravages qui ont marqué le reste du monde, je suis bien heureuse d'avoir vu le jour dans l'un des rares sanctuaires épargnés par la Grande Guerre.

Mon téléphone vibre et mon sang fait un tour dans mes veines. J'espère encore que Roxane m'appellera, qu'elle aura envie de partager avec moi toutes les expériences palpitantes qu'elle doit être en train de vivre. La déception est palpable quand je vois le nom d'Eugénie s'afficher sur l'écran. Je décroche.

— Allô ?

— Adoria, est-ce que Roxane est avec toi ? Je n'arrive pas à la joindre.

— Non. Roxie est partie, elle a coupé son téléphone. Ça fait une semaine que j'attends de ses nouvelles. Enfin, elle a probablement mieux à faire de sa vie que de se préoccuper de nous.

Il y a un blanc à l'autre bout de la ligne.

— C'est vraiment embêtant, lâche Eugénie.

— Qu'est-ce que tu as d'aussi important à lui dire ?

— RF5, le robot, elle nous a rapporté un fait troublant : elle aurait détecté des morceaux provenant de son fabriquant, dans le corps de Roxane.

— Ça veut dire quoi ? Roxane serait un robot ?

— Non, j'ai passé la semaine à décortiquer son génome. C'est humain. Enfin, majoritairement. Il y a une forte concentration d'éléments ferromagnétiques dans son ADN. J'ai besoin de savoir : est-ce que des choses étranges lui sont arrivées ?

— Tu parles de toutes les fois où Roxie a eu de violentes migraines et que tous les objets de la chambre ont été projetés en l'air ? Je t'en aurais bien parlé, mais toi aussi tu étais injoignable.

— Tous les objets ? Ou seulement des objets particuliers ?

— Maintenant que tu le dis... Les cintres, les bijoux, l'armature du lit... Et la prothèse de Nelly.

— Je vois, les objets métalliques. C'est bien ce que je pensais.

— Ça veut dire quoi, au juste ? Roxie est un aimant sur pattes ?

— En gros...

Un grésillement brouille la voix de ma sœur.

— Eugén' ? Tu es toujours là ?

— Je dois...

Un autre grésillement la coupe, plus strident cette fois. Je l'entends bredouiller avec difficulté des paroles presque inaudibles, complètement hachées :

— J'en ai pres... ton... nome... Je t'ap... rai demain... t'expl... quer t'... ça.

Un léger « Bip bip » retentit pour signaler que la communication a été coupée.

— Alors, Roxie serait un cyborg...

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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