39.2

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Le rat a crevé entre mes mains, sans que j'ai rien pu voir. Et je suis pleine d'une rage qui suffirait à massacrer cette ville entière. Je regagne la chambre, en imprimant sur chaque mur, et chaque casier, et chaque marche de chaque escalier ma colère d'un coup de griffe ou d'une giclée de sang. Je m'arrache la peau, n'importe où et partout, pour salir cette prison de règles et de savoir-vivre. Le savoir-vivre, qu'est-ce que ça peut bien signifier ? On vit, sans savoir pourquoi. On vit, sans savoir comment. On vit, car c'est tout ce qu'on sait faire. Le savoir-vivre, ça ne signifie rien. Et c'est maintenant que débute l'ère du savoir-mourir.

J'ouvre la porte de la chambre, et je la traverse en courant, en semant derrière moi une vraie pluie d'hémoglobine. Si Feng m'a vue, je n'en sais rien. J'ouvre tout grand la fenêtre, et je me jette dans le vide.

Je chute, comme Satan bousculé des cieux qui s'écrase sur le monde pour y creuser l'enfer. L'enfer rouge et boueux qui boue dans ma tête et enflamme tous mes moi, il se répand sur terre dans une coulée brûlante.

Mon corps contre une dalle de béton, et je suis en bouillie. Un temps, seulement, je suis en bouillie. Parce que, très vite, tous mes membres me reviennent et sortent de la torpeur. Mon coude totalement retourné se remboîte miraculeusement, et le voilà qui bouge à nouveau, prêt au combat. Je suis une arme en chair et en os, une arme inébranlable. Indestructible destructeur.

Cette nuit, je m'échappe. Je lâche la bête dans le noir de la ville ; à l'assaut de la ville. L'autre s'élance, ivre de vivre, au hasard des chemins que dévoilent les façades. Je cours, et je mime une bataille dans ma tête. Je la mime car ça m'amuse. Je ne me bats plus, pourtant, plus vraiment. J'ai accepté l'autre comme faisant partie de moi, et je lui donne le droit d'exister, elle aussi, à l'abri des regards, à l'abri des ténèbres.

Les façades se succèdent, nous encerclent, puis les façades s'éloignent. Le sol gorgé d'eau d'une prairie sous mes pieds, des touffes d'arbres qui jaillissent de nulle part, bien alignés, comme si la jungle avait tenté de surgir dans le ventre de la mégalopole, et qu'aussitôt la logique implacable du monde civilisé avait rangé la jungle et quadrillé l'espace comme une grille de sudoku. Je n'aime pas les sudokus. Ce n'est pas faute de patience. De la patience, j'en ai à revendre ; j'en ai pour tailler des arcs, et pour traquer des proies, et pour admirer sans broncher l'agonie la plus interminable qui soit. Mais pour ce qui est de tout ranger dans des cases – les choses, et les gens, et tout ce qu'on ressent – le monde entier perd déjà trop de temps à s'y acharner. Les cases, tout ce que je veux, c'est les faire exploser, les arracher de mes mains comme le ventre d'un oiseau et regarder le chaos de tous les fragments de l'univers trop longtemps classés s'emmêler et se perdre, libres pour la première fois, se noyer dans la liberté et s'y laisser anéantir.

La liberté, est-ce que tu crois encore en ce mythe, pantin ? Ta tête est une prison pour tous tes devenirs possibles aussi longtemps qu'ils ne sont pas advenus ; le monde est une prison pour tous ceux qui ne peuvent pleinement s'y réaliser ; l'univers entier n'est qu'un amas de cages et de vivariums à travers l'enceinte desquelles une race supérieure se plaît à nous observer. Un dieu ? Qui sait. Si lui est un dieu, nous pouvons le détrôner. Nous pouvons détruire sa Création toute bâtie de barrières et d'interdits, et ne laisser à la place qu'un vaste abîme, prêt à être rempli des désirs infinis de toute l'humanité. Et quand l'humanité ne sera plus que l'expression de ses désirs inassouvis, alors, enfin, sa beauté éclatera.

Tout éclatera si je le désire, une magnifique explosion.

Et le vent se lève, et la pluie se met à tomber. Les éléments, comme par peur d'être balayés eux aussi de l'avenir du monde, se déchaînent contre le monstre qui les menace. Moi, un monstre aux multiples facettes, inatteignable car infini. La brise devenue rafale me pousse malgré moi vers la civilisation, de lointaines façades qui de leurs angles déchirent le noir de la nuit qui m'abrite. La tempête s'abat, des lances d'eau aiguisées qui me tombent dessus, des feuilles et des branches qui m'entravent dans leur tourbillon frénétique. Le sol se dérobe sous mes pas, la vase qui m'avale les mollets, et la boue qui gicle jusqu'à mes genoux. Et mes yeux qui giclent une autre sorte de boue, mes crocs qui crissent et mordent le vent pour me passer les nerfs, mes griffes qui chassent tout ce que la nature balance en travers de mon chemin.

Soudain je charge, le cœur chargé de rancœur et les cornes en avant pour défoncer l'ennemi, l'univers tout entier. J'arrache le portail d'un jardin sur mon passage. J'enfonce les palissades – d'autres murs, d'autres carcans. Et j'imprime les pelouses de toutes ces petites familles bien rangées, dans leur boîte, en mutilant les brins d'herbe des deux longs ongles de mes sabots. La ville se referme sur moi, de plus en plus dense. Les jardins disparaissent et les rues se resserrent, comme pour m'écraser. J'accélère. Et la ville m'enserre, de plus en plus compacte, les cabanes de bois et de tôles toutes engluées les unes aux autres, qui se dressent dans tous les sens, même en hauteur ; des tours de bric et de broc qui élèvent leurs ruines vers les cieux. La pluie a transformé les murs de ferraille en cascades ; tous les blocs du quartier pleurent sur moi leur perpétuel délabrement. Un quartier entier en décomposition, presque aussi beau que les entrailles d'un animal en train de rendre ses derniers soupirs.

Je ralentis, les vêtements trempés et les cheveux poisseux qui dégoulinent sur mon visage, et les mèches embourbées dans la tourbière de mes yeux. Je lève les yeux. Les lames de pluie qui transpercent mes orbites, ça ne me gêne pas, à travers la glaise noire. Partout autour de moi et au-dessus de ma tête se culbutent des tas de bicoques branlantes, qui se chevauchent les unes les autres, comme si elles luttaient pour tenter de se faire une place, s'avalaient les unes les autres, s'absorbaient mutuellement ; comme si le moindre petit abri de pacotille poussait dans le secteur en prenant appui sur un mur qu'il dégommait. Alors, même la survie a son architecture.

Et puis le tonnerre gronde, et la tôle de centaines de baraques grince dans son tremblotement, gémit ses bruits de ferrailles entrechoquées. Comme des viscères ébranlées par les convulsions d'un cœur à bout de forces, mais en plus bruyant. Comme si je déambulais au creux des intestins de la mégalopole elle-même, que j'amenais avec moi mon enfer et mes fléaux. Comme si moi, j'étais la Mort et que ma seule présence pouvait tout mettre sens dessus dessous.

Un éclair déchire la nuit et la foudre s'abat, à deux pas de moi, sur un mât garrotté d'un paquet de fils électriques. Un caisson de métal au milieu lâche une détonation, et deux éclairs remontent les câbles comme des serpents voltaïques. Et pendant une fraction de seconde, la lumière me jaillit dessus. Moi, avec mes cornes recourbées, mes yeux cracheurs de boue et ma peau comme une croûte qui se craquelle de partout, je dégouline de lumière.

Au début, je ris, parce que trois types m'ont vues et se sont carapatés, les yeux pleins de terreur et des cris plein la bouche. Je ris, les crocs grand ouverts. Et alors j'en vois d'autres qui me regardent, moi, et je me souviens que je ne dois pas faire de vague. Je grogne sur les curieux, juste de quoi les faire décamper. Et je replonge dans l'obscurité, dans les boyaux dégoûtant de la ville, loin des gens qui grouillent à la recherche d'un abri, ou tout simplement parce que la pluie acérée n'est plus à même de les atteindre.

C'est comme ça, une fois qu'on est suffisamment fracturé, fracassé, délabré de partout. On devient inatteignable. Plus la vie nous amoche, moins les dégâts importent.

Plus les dégâts nous gâtent, et moins la vie importe.

Je tâte les cornes. Une bande de jeunes autour d'un baril en feu presque noyé par la pluie, ils me regardent de haut en bas. Ils sont en train de fumer ; et ce n'est pas du tabac. Pour eux, je suis une apparition parmi d'autres. J'en avise un, à peine plus costaud que moi.

— File-moi ton sweat-shirt.

— Hey, p'tit diable. Calme-toi, p'tit diable. J'ai besoin de mon sweat. On s'les pèle par ce temps d'chien.

— Pas mon problème. File-moi ton sweat-shirt.

Avant qu'il me réponde une de ses phrases de drogué, j'attrape ses joues entre mes griffes et serre son visage comme une prune.

— Calme. Calme. J'te le donne, mon sweat-shirt.

Il l'enlève. Et je le passe par-dessus mon débardeur trempé. Il y a de la flotte partout, les tissus en sont gorgés. Je rabats la capuche par-dessus mon crâne. De quoi cacher les cornes. Mais la capuche s'accroche et le tissus se craque.

— Toi, là, file-moi ton bonnet.

Celui-là plane très haut, très loin. Il ne me voit même pas. Le type torse nu dont j'ai le sweat-shirt sur le dos doit avoir peur de m'énerver, parce qu'il attrape le bonnet de son copain, et il me le donne sans rechigner. Je l'enfile sur les cornes. Juste assez extensible.

— Bonne nuit, les gars.

Moi, la synthèse des moi, on se laisse dériver dans les boyaux de la ville, et on admire les gens qui grouillent comme des globules rouges, qui se coagulent aux angles des ruelles, la foule qui s'échauffe dans des bars louches, les bandes qui cognent et décorent la ville d'hématomes. Camouflée sous mes vêtements, je suis tout le monde et n'importe qui, une silhouette anonyme. Le goudron fissuré se gorge d'eau ; la peau craquelée de mes mains ruisselle. Je suis visqueuse, comme un lézard, quand l'eau coule sur mon espèce d'enveloppe rugueuse.

Je ne suis pas un poisson, je le sais. Alors, je dois être un lézard. Un lézard avec les cornes et les sabots d'un bouc, et les yeux qui dégoûtent un onguent dégueulasse, et des crocs et des griffes qui surpassent tout ce qui existe. Si j'avais des ailes, je serais Lucifer. Mais des ailes, je n'en ai pas ; aucune dans ce corps ne demande à sortir. Des ailes, si j'en voulais, il faudrait que j'arrache celles d'un ange. Je connais un ange, depuis ce soir, mais ses ailes sont un fardeau trop ravissant pour que je puisse les lui ôter.

Le tonnerre hurle, et la ville tremble. Je souris. Les griffes crissent contre une façade de tôle, les sabots piétinent dans une flaque et je rentre leurs grands ongles dans mes baskets percées. Le monstre a désormais le masque de la normalité. À l'exception des yeux qui essayent tranquillement de ravaler leur boue, au moins un petit peu. Et dans les intestins de la ville qui fourmillent sous la flotte, soudain fusent des cris de hargne et de douleur. Des cris délicieux. Je les suis, à l'instinct. Je les suis jusqu'à un hangar plein de cris, et de coups, et d'autres beuglement d'une foule en pleine effervescence. Je me glisse au milieu, et je suis les regards sur ce que tout le monde admire : un ring où deux colosses se tapent sur la figure. Tous les deux déguisés. Le premier, un géant de muscles en slip léopard qui dégouline de sueur de la tête aux pieds, la tête peinturlurée de dessins tribaux. Son adversaire, un nain bodybuildé tout contorsionné dans une combinaison en latex rouge, le masque assorti qui donne à son visage l'air d'une poire à lavements.

Le géant cogne le nain. Le nain peine à esquiver. Le nain sautille, frétille, future friture écrabouillée. Il joue, un temps, espiègle, avec les nerfs du géant. Et il lui file entre les jambes, tire sur le slip léopard et, en même temps qu'il le déculotte, fait culbuter son rival.

— C'est ce qu'on appelle une déculottée !

L'arbitre, un type en noir avec de grosses lunettes de soleil ; des lunettes en pleine nuit, comme si lui aussi devait dissimuler des yeux dégoulinants. Il donne le coup d'envoi du match suivant.

— Rex-la-Tex s'en tire de justesse face à l'Homme de la Jungle. Mais parviendra-t-il à venir à bout du redoutable, de l'invaincu... J'ai nommé, le Titan !

Il bondit sur le ring, et il porte bien son nom. Un homme-montagne à la gueule de pierre emballé dans un semblant d'armure antique. Il balance son épée de camelote dans le public. Les hommes se ruent les uns sur les autres, bien décidés à se battre à mort pour une grossière relique. Comme des loups, diraient les moralistes. Et il se foutrait le doigt dans l'œil, bien profond dans le crâne. Un loup, ça se bat pour défendre sa pitance, son territoire, pour se faire respecter. Se battre pour de la poudre au yeux, du bidon, de l'artifice, se battre à s'en rendre ridicule, il n'y a que l'homme pour faire ça. Et là, je me demande si chacun dans la masse n'a pas en lui un autre, un double en soif de sang, un double qui a la rage au ventre et pourrait se déchaîner sur n'importe quoi, pour n'importe quelle raison, pourvu que ça l'apaise et que ça brise ses chaînes.

Il pleut dans le hangar, les bouts du toit déboîtés, tout prêts à tomber. Il pleut sur le public ; le ring devient une flaque, un gros miroir casse-gueule. Et la pluie fait s'élever les odeurs de sueur, et de chair, de cancer et de putréfaction de toute cette masse humaine. La masse réclame du carnage. Alors le Titan se jette comme un gigantesque boulet sur le nain en latex, et l'assomme de tout son poids. Encore un poing dans la joue, la cerise sur le gâteau. Et la foule se bouscule pour acclamer, et se frappe de joie, totalement en transe, dans l'hystérie la plus grotesque.

— Eh bien, on dirait que ce soir encore le Titan restera invaincu !

Lui invaincu ? Lui qui n'est pas invincible ? Le laisseras-tu jouir de sa gloire, acclamé par tous les démons des tréfonds ? Lui, ce n'est qu'un imposteur.

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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