36.2

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Après qu'un rêve énigmatique a troublé mon sommeil la nuit dernière, je n'ai plus été en mesure de fermer l'œil. La petite fille en moi essayait vainement de se rappeler où elle avait connu, jadis, les sensations familières refoulées par mes songes. La femme en devenir, quant à elle, étouffait les incertitudes dans son excitation. L'effervescence de cette dernière, finalement, l'a emporté. Et me voilà à deux rues du lieu de rendez-vous, un salon de thé en bordure de Red Hill, avec plus d'une heure d'avance.

Attirée malgré moi par les ruelles exiguës de la vieille ville – comme une mouche à miel qui d'instinct se laisse porter jusqu'aux fleurs à butiner – je m'y enfonce dans l'idée d'y faire une courte promenade.

Mon talon rencontre une flaque et l'eau éclabousse mes mollets ; mes jupes se froissent dans un bruissement. Mes pas me portent, je ne sais où, animés par la seule intuition. Des journées durant j'ai arpenté les rues de la ville, erré dans ce dédale infini. Lancée à la poursuite de fantômes, j'ai égaré puis retrouvé mon chemin, me heurtant tantôt à l'incroyable beauté, tantôt à l'horreur insoupçonnée qui habitent les recoins de ce nouveau monde. Pourtant, j'ai beau parcourir la ville de long en large, incessamment, je sens au plus profond de moi que quelque chose m'échappe, qu'un détail fondamental se dérobe à mon regard. Peut-être suis-je passée des dizaines de fois à côté sans le voir. Une voix silencieuse m'interpelle depuis les confins de la cité. C'est le fil invisible du destin qui m'entraîne, dans la poursuite acharnée d'une piste effacée, d'un secret en cavale qui ne laisse derrière lui qu'une odeur insondable, déjà évaporée mais toujours enivrante.

La curiosité a beau être un vilain défaut, nous avons tous notre lapin blanc. Toute une portée de lapereaux, en ce qui me concerne ; autant de taches blanches d'apparence inoffensive qui étouffent mon passé dans leur douceur putride. Mon créateur est mort. Mon père a-t-il jamais existé ? Mon existence même n'est-elle qu'une erreur ? Ou bien étais-je vouée à quelque grand dessein ? Ne puis-je donc la choisir, la voie que j'emprunterai ? Choisir sa voie, on ne peut rien faire d'autre. On peut toujours prétendre qu'on nous l'a imposée. Mais qui peut-on accuser, sinon nous-mêmes, d'avoir hoché servilement la tête et embrassé un rôle servi sur un plateau ? Je n'ai jamais eu d'autre ambition que de vivre, en pleine conscience, selon mes propres lois, de me bâtir jour après jour au gré de mes seuls idéaux. Pourtant, depuis la mort de mon père, une vieille plaie me tiraille, me manifeste en permanence sa présence pénible. Il y a comme un abîme logé dans ma conscience, un gouffre dont je ne puis toucher le fond et dont j'ignore ce qu'il renferme. Un fragment essentiel de ma personne échappe à ma compréhension et je ne puis avancer ni choisir nulle voie sans me connaître moi-même. Jusqu'au fond de son terrier, je pourchasse mon lapin blanc.

Soudain, alors que je me laisse dériver le long des ruelles de Red Hill, la voilà qui se dresse devant moi, à l'autre bout d'une place fleurie ; une petite bicoque dont la façade boisée se dévoile timidement par-dessous les tentures d'étoffes colorées toute bordées de grelots et les chapelets d'ampoules fantaisistes qui pendent à la charpente. La maison de mon rêve !

Sur mes gardes, je m'approche de la porte. Une affiche aux couleurs dégorgées a été placardée à droite de l'encadrement. Un panneau promotionnel comme on n'en fait plus depuis des siècles. Une pièce de collection, rien de moins, ainsi exposée aux périls des années et aux caprices des vents. Au centre, figure le visage peint d'une femme sulfureuse qui, les mains crispées sur sa boule de cristal, lance à qui rencontre ses yeux un regard transi par une supposée vision. Bien que les coups de pinceaux ne cherchent en rien à se dissimuler, on se laisserait facilement convaincre que l'affiche elle-même possède la capacité fabuleuse de lire dans les esprits. Épousant les contours de la boule de cristal, une police manuscrite clame de son rouge vif : « La divina Lust ti predice il futuro ! ». L'étrange hasard qui m'a menée ici, devant la demeure d'une présumée voyante, pousse ma curiosité à son paroxysme. La voix qui m'appelle du plus profond de cette ville, du plus profond de mon être, me commande de passer la porte de la maisonnette.

Le battant s'ouvre, entraînant le tintement d'une clochette. À peine ai-je fait un pas dans le couloir obscur qui se creuse devant moi que la porte d'elle-même se referme et qu'un verrou s'abaisse. Je frémis.

— N'aie crainte, m'assure la voix rassurante d'une femme depuis le bout du couloir. Cette petite précaution évitera qu'on nous dérange. Nul ne peut plus ouvrir de l'extérieur mais, si le courage te manque, tu peux dès que tu le souhaites défaire le loquet et sortir. Laisse-moi te mettre en garde, néanmoins. Si tu me fuis, Luna, je ne t'offrirai pas de seconde chance.

Ainsi donc, la voyante me met à l'épreuve. Passée la surprise provoquée par le verrou et la sensation désagréable d'être prise au piège, je remarque qu'aucune peur ne me noue l'estomac. Je m'éloigne alors de la porte bouclée et traverse le couloir. Les murs sont chargés d'étoffes suspendues et de masques vénitiens. Des œuvres authentiques, magnifiquement conservées. Une émotion insolite m'envahit, alors que je toise les orbites creux de quelques unes de ces figures de carnaval. On croirait que de véritables visages aux yeux gorgés de cendre se dissimulent derrière.

— Mes pantins t'intimident ? demande la voyante depuis la pièce du fond. Ou peut-être qu'ils te plaisent.

Sa voix égale en douceur les épais tissus qui parent ses murs.

— Disons qu'ils me surprennent.

— Personne ne vient se faire lire l'avenir pour être confronté à la banalité de son quotidien, n'est-ce pas ? Malheureusement, les prédictions sont rarement à la hauteur de ce que les gens veulent entendre. Il faut bien que la décoration les dépayse un peu.

— Sans doute.

J'écarte le rideau qui voile l'embouchure de la pièce où m'attend la voyante. La femme est assise sur les coussins qui, posés à même le sol, décrivent un large îlot molletonné autour de la table sur laquelle repose la fameuse boule. Courbée au-dessus de la sphère de cristal opaque, de telle sorte que je ne puisse distinguer son visage baissé, la voyante m'apparaît comme une copie assez fidèle du modèle peint il y a des siècles sur l'affiche de son commerce. À son image, elle porte ses longs cheveux noirs tressés et entrelacés dans un énorme chignon, coiffé de parures dépareillées. Une couronne perlée qui passe ici, un triangle d'argent de ce côté et, pour soutenir le tout, un solide cercle doré. Son corps, enveloppé dans une grande cape dont la couleur évoque le ciel d'une nuit d'été, a perdu forme humaine sous les couches de tissus.

Alors que je m'approche, me laissant aller à la parcourir curieusement du regard, une main potelée surgit de sous la cape et vient effleurer la boule de cristal. Sa peau mate est fripée, abîmée par le temps. Quelques veines se laissent deviner ça et là à travers sa bonne chair. Ses ongles, eux, sont soignés ; d'une longueur affolante, impeccablement taillés et vernis, ornés de minutieux motifs qui brillent comme de l'or.

— N'aie crainte, Luna. Assieds-toi donc.

Je prends place sur les coussins, face à l'intrigante femme.

— Alors, vous connaissez mon prénom ?

— Évidemment, je l'ai déjà dit.

— J'étais distraite, en arrivant. Je ne suis jamais rentrée dans un lieu comme celui-ci. Je suppose que connaître le nom des gens, c'est la moindre des choses que puisse faire une voyante.

— Distraite, oui. Effrayée, sans doute. Pauvre petite chose... Luna, dis-moi, c'est italien ?

— Qu'est-ce que j'en sais ? C'est vous, la diseuse de bonne aventure.

Elle lève enfin le regard sur moi. Le temps, le même qui a abîmé ses mains, a creusé ses joues et les poches sous ses yeux. Des yeux dont le noir intense est rehaussé par le fard noir de ses paupières. Ses lèvres, roses et charnues, témoignent cependant qu'elle a été d'une beauté sulfureuse. Ces mêmes lèvres affirment avec une douceur sans faille :

— Sans aucun doute, c'est italien... Raconte-moi donc ce qui t'amène.

— Racontez-moi plutôt, vous, ce qui m'amène.

La divine Lust m'adresse un sourire amusé.

— Tu ne crois pas en mes talents de divination, n'est-ce pas jeune fille ? Pourtant, tu as franchi ma porte avec une fascination évidente. Tu viens à ma rencontre et tu oses mettre en doute mes pouvoirs ? Je vais te dire un secret. Un secret que tu ne révéleras à personne. Parce que le révéler ne te serait d'aucun intérêt, et qu'en échange de ta discrétion je te révélerai quelque chose de bien plus exaltant.

Bien que je sois profondément sceptique quant aux dons de cette femme, elle m'aspire suffisamment de sympathie pour que j'aie envie de connaître ce qu'elle a à me confier. Je m'accoude sur la table, volontiers désinvolte, et pose ma tête sur mes mains dans l'attente qu'on me conte une histoire.

— Je crois savoir que les masques du couloir t'ont fait un drôle d'effet. Rien de plus naturel, puisqu'ils dissimulent bel et bien quelque chose. Ni de momies, ni de cadavres. Leurs yeux sont équipés de capteurs faciaux. Dès lors qu'un client traverse le couloir, un mécanisme lance une recherche à partir de son visage, et je récolte toutes les informations connues à son sujet. La divination n'est-elle qu'une grande mascarade ? Elle a dû le devenir. Les gens viennent se faire lire les lignes de la main en s'attendant à ce que l'on sache déjà tout d'eux. Mes prédécesseurs avaient leur lot de prophéties déclinables à souhait, des prédictions que chacun pouvait interpréter comme bon lui semblait. À une époque, ça satisfaisait les foules. Désormais, les gens désirent la précision la plus poussée. On doit connaître le nom de leur femme, celui de leur chien, l'âge de leurs enfants et chacun de leurs ancêtres. Comme toute entreprise, je m'adapte à la demande. Je sers aux clients ce qu'ils sont venus chercher : un ramassis de détails sur leur propre vie qui suffit à les convaincre qu'il y a en ce lieu quelque chose de magique.

— Donc vous ne niez pas que vous êtes un charlatan ?

— J'admets avoir recours à des méthodes peu honnêtes. Mais à ceux de mes clients qui cherchent réellement l'expertise d'une voyante, les prémonitions confuses d'une inconnue qui ignore tout d'eux, l'aiguillage d'une parole transmise par les esprits les plus féconds, à ces gens-là, je peux livrer les fruits, incertains mais sensés, de mon véritable talent. La divination n'a rien d'une farce. Et tu le sais, Luna, puisque toi aussi, tu es capable de prescience.

— Est-ce que vous essayez de me faire l'une de ces prédictions que chacun interprète comme bon lui semble ?

— Non, Luna. Je suis on ne peut plus sérieuse. Ta présence ici n'a rien d'un hasard. Tu as déjà dû prendre conscience du don que tu possèdes. Et personne en ce monde ne pourra t'aider aussi bien que moi à l'apprivoiser.

J'aimerais lui opposer que, certes, je fais des rêves qui parfois coïncident étrangement avec les événements qui finissent par advenir, mais qu'il me semble qu'intrinsèquement n'importe qui est capable d'avoir, de temps à autre, une forte intuition. Il est vrai, cependant, que nombre de mes rêves m'ont toujours paru émaner d'un esprit autre que le mien, comme si des inconnus à la dérive se plaisaient régulièrement à visiter mes songes et à y semer les graines de leurs propres chimères. Il est vrai, également, que c'est un rêve qui précisément m'a conduite en ce lieu. Plus j'essaye de me convaincre que ce qu'affirme la divine Lust est impensable, plus je commence à prendre conscience que mes rêves étrangers et mes intuitions exactes pourraient se révéler beaucoup plus complexes que je l'ai cru jusqu'alors. Je commence à accepter l'idée qu'il puisse s'agir d'un don hors du commun.

Si je témoigne d'abord d'une certaine méfiance à l'égard de Lust, craignant qu'elle n'essaie de me manipuler ou de m'entraîner dans je ne sais quelle secte louche qu'abriteraient ces ruelles malfamées, je finis par m'apaiser en constatant qu'outre l'excès de bienveillance qu'elle a pour moi, rien dans son attitude ne prête à la suspicion.

La voyante m'éclaire sur la nature et les implications de la prescience. Elle m'explique que l'esprit humain, à l'inverse du corps qui l'enveloppe, n'est asservi ni à l'espace, ni au temps. L'esprit ainsi vagabonde dans des sphères qui défient les lois de la physique appliquée et qui dépassent jusqu'à ce que notre imagination elle-même peut concevoir. Cette dimension spécifique dans laquelle évolue l'esprit est communément appelée plan astral. Lust insiste sur le fait que tout être doté d'un esprit est intiment lié à ce plan. Néanmoins, seuls de rares individus parviennent à une conscience aiguë de leur corps astral, conscience qui leur permet de se projeter et d'évoluer en toute lucidité à l'intérieur d'un véritable monde spirituel. Au sein du plan astral, les notions de vie et de mort n'ont plus d'impact direct. Les esprits, qu'ils soient liés ou non à un corps demeuré dans le plan physique, sont capables de communiquer entre eux de manière plus ou moins explicite, révélant parfois des faits passés ou futurs. La précision d'un échange entre deux esprits dépendrait presque autant de leur niveau de lucidité que des liens essentiels qui les lient dans d'autres plans subtils.

— Vous m'avez appelée ici, Lust, n'est-ce pas ? Quel genre de lien croyez-vous que l'on partage ?

— Je suppose que la proximité géographique est un lien valable. Il y a autre chose, indubitablement. Quand j'avais ton âge, Luna, ma grand-mère s'est aperçue que j'avais un don. Elle aussi était voyante, et elle m'a enseigné tout ce qu'elle savait. Moi aussi, j'aimerais m'assurer que le savoir que j'ai entretenu toute ces années durant ne disparaîtra pas avec moi. Tu étais l'esprit le plus vif que j'ai rencontré à des kilomètres à la ronde. Si tu le veux bien, Luna, je t'enseignerai tout ce que je connais du plan astral et de la prescience, je t'aiderai à atteindre un niveau de conscience supérieur et à décrypter aussi clairement que possible les messages que les esprits t'envoient.

Il faudrait que je sois folle pour accepter une telle offre. Or, la folie – ne l'ai-je pas déjà dit ? – est sans doute le propre de l'homme. Dès lors, je ne peux qu'accepter de devenir l'apprentie d'une voyante. Ce gouffre d'ignorance qui déchire mon esprit, j'ai l'intime conviction que seule Lust peut m'aider à en sonder la redoutable profondeur. Elle seule peut me guider dans cette dimension encore inconnue, à la poursuite du lapin blanc.

Pour célébrer notre entende, Lust remplit deux tasses d'un café chauffé à la casserole. Une fois la boisson avalée, la voyante m'invite à retourner ma tasse sur la coupelle. Je ne peux m'empêcher de rire :

— La cafédomancie, vraiment ? Si vous voulez que je vous prenne au sérieux, vous devriez éviter de lire mon avenir au fond d'une tasse toute sale.

— Tu as déjà embrassé quelqu'un, Luna ?

— Je ne crois pas que le moment soit bien choisi pour parler de ma vie sentimentale.

— Très bien, disons qu'une jolie jeune fille comme toi a sûrement déjà arraché un baiser. Qu'est-ce qui importait le plus à ce moment précis ? Le goût de ses lèvres ? De sa salive ? Son apparence ? Ta propre vision de celle-ci ? Ou alors, ce que signifiait ce baiser ?

— Je ne suis pas sûre de vous suivre...

— Ne te laisse pas déstabiliser, ou je pourrais être tentée de t'embarrasser davantage encore. Ce que je veux dire, Luna, c'est que chacun de nos gestes a toujours une signification, aussi infime soit-elle. Nos gestes les plus intimes passent par notre bouche, qu'il s'agisse d'embrasser, de parler, ou de boire du café. Mais avec le café, on n'a jamais à s'encombrer des apparences ou des émotions. Seulement peut-être de la température. Alors, une fois qu'on retourne la tasse et qu'on regarde au fond, on voit forcément ce qu'on a à y voir.

Déboussolée, je retourne la tasse, en espérant que ce que j'y verrai m'éclairera sur les propos de la voyante, et sans doute les infirmera. Le marc de café s'est coagulé sur la porcelaine et, d'abord, il ne me semble pas que sa disposition évoque une forme particulière. Pourtant, à force d'en scruter les contours, je commence à imaginer que les grumeaux noirâtres dessinent un animal.

— Un chien. Un loup ? Un renard, peut-être. Qu'est-ce que je devrais comprendre ?

— Ce genre d'animal désigne probablement quelqu'un de ton entourage. Je te souhaite d'avoir vu un chien, parce que les chiens sont généralement des amis fidèles. Les loups ont des crocs plus aiguisés. Quant aux renards, ne dit-on pas qu'ils sont trompeurs ?

— Merci. J'avais vraiment besoin de votre expertise pour savoir que le monde regorge autant de bonnes âmes que d'êtres fourbes ! D'ailleurs, c'est à se demander si vous-mêmes, vous n'essayez pas de me mener en bateau.

— En bateau, tiens donc. Cela fait longtemps que je n'ai pas pris le bateau. Et toi, Luna, te rappelles-tu de ta première traversée ?

J'ai comme l'impression que Lust essaye de me dire quelque chose de précis, et en même temps je suis certaine que si je lui demandais d'être plus directe, elle me répondrait par l'une de ses mystérieuses formules. Je ne peux le lui reprocher, cependant, car à bien des égards, j'ai tendance à répondre de manière analogue. Notre culture commune du mystère prend à mes yeux le dessus sur les énigmes agaçantes derrière lesquelles la voyante se réfugie et, sans vouloir me l'avouer, je me mets à espérer que si dans un avenir lointain je dois souffrir d'une quelconque démence, je souffrirai de la sienne.

Alors que Lust débarrasse le café, j'aperçois l'heure sur sa vieille pendule. Tandis que nous conversions,le temps a couru. Je me relève immédiatement.

— Je m'excuse, je dois partir. Je vais sans doute être en retard à mon rendez-vous...

— Un rendez-vous ? Avec un chien ou un renard ?

— Pourrais-je revenir vous voir, Lust ?

— Rien ne me ferait plus plaisir. Aussi longtemps que tu auras besoin de mes conseils, ma porte te sera ouverte, jeune fille.

Lorsque je sors de la maison de la voyante, des larmes m'emplissent les yeux. Chacun de nos gestes a toujours une signification, m'a-t-elle dit. J'ignore pourtant ce que signifient ces pleurs.

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Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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