36.3

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Pour la seconde fois de la journée, j'aborde le salon de thé où Awashima m'a fixé rendez-vous. Si plus tôt aujourd'hui mon avance pouvait paraître suspecte, c'est désormais quelques minutes de retard qui provoquent en moi une gêne immense.

Awashima m'attend, adossée au mur de l'établissement, dans son long manteau gris. Elle est d'une élégance peu commune ; le genre d'élégance que seuls ont les revêches, une élégance d'autant plus difficile à conserver qu'elle frôle le laisser-aller. Un tel degré de maîtrise n'est possible qu'au prix de sérieux efforts, ou d'une inhumanité totale.

La Splendeur rigide vient à ma rencontre.

— Le moins qu'on puisse dire, c'est que la ponctualité n'est pas ton fort. J'ai bien cru que tu m'avais posé un lapin.

Il y a bien un lapin derrière tout cela, mais pas celui auquel elle fait allusion.

— Pour ma défense, j'étais tellement nerveuse que je suis venue avec une heure d'avance. En essayant de tuer le temps, je me suis égarée.

— C'est assez flatteur. Alors, je te pardonne, pour cette fois. J'aime mieux te prévenir, tout de même : s'il y a quelque chose qui m'insupporte, c'est bien qu'on me fasse attendre.

Awashima est impitoyable. S'il y a un renard dans le poulailler, cependant, c'est bien moi. Je hausse les épaules.

— Je ne peux rien te promettre, mais j'essayerai de ne pas trop déboussoler ta mécanique horaire.

— C'est gentil. Entrons.

L'inflexible poupée me tient la porte avec cérémonie. En pénétrant dans le salon de thé, je constate qu'elle m'a plutôt bien cernée. Le lieu où elle m'a conviée constitue une synthèse parfaite du raffiné et du vieillot. La pièce est encombrée de vases, de cadres et de lampes qui rappellent l'ancienne Europe. Les tables et les sièges finement sculptés sont sertis de napperons et de coussins rococos. Si un simple regard à travers la fenêtre ne me mettait pas en présence des tours de l'Agnopole, par-delà Wrecksbay, je pourrais me croire revenue trois siècles en arrière.

— Combien d'épaves jonchent les sables de la baie, d'après toi, Awa ?

— Treize, à ce qu'on raconte. Ils ont fermé la gare maritime après le naufrage porte-malheur. Quelle idée, en même temps, d'avoir installé des quais dans une baie truffée de rochers !

— La verrière de l'ancienne gare est vraiment magnifique. Aucune autre baie de cet archipel ne rendrait grâce à cette merveille. Évidemment, la Victoria Station ne pouvait être bâtie qu'à Little England, dans sa baie rocailleuse presque impraticable. Ils ont construit une installation portuaire vouée à l'échec juste pour que nous ayons le luxe aujourd'hui d'attendre l'hydrotrain sur les plus beaux quais de l'île.

— Peu probable. Ils étaient juste empressés, et trop peu prévoyants.

— Moi j'aime croire, au contraire, qu'ils avaient prévu que leur échec laisserait un héritage fabuleux. C'est presque toujours ce qu'il advient avec l'hybris. Sur le coup, on ne voit que les pertes. Mais, lorsqu'on regarde en arrière, on se surprend à penser que, d'une certaine façon, ce qu'il en reste valait bien quelques sacrifices.

Son expression a beau être impénétrable, je sais qu'Awashima m'écoute avec la plus grande attention.

— Oh, j'imagine bien ce que tu penses de moi. Tu dois te dire que je suis une idéaliste, ou alors que je suis totalement amorale. Remarque, c'est plus ou moins la même chose.

Un serveur chiquement apprêté dépose sur la table deux tasses de thé et un assortiment de gâteaux.

— J'ai pris la liberté de commander pour nous deux, s'excuse Awashima. J'espère que tu aimes le Oolong.

— Il n'existe aucun thé que je puisse mépriser.

Dès lors qu'elle m'a tendu la perche, j'offre à Awashima un exposé détaillé de tous les thés que j'affectionne, selon mon ordre de préférence. Elle m'écoute, avec la même attention solennelle que lorsque j'épiloguais sur la gare maritime. Je suis forcée de reconnaître qu'elle est exceptionnelle, sans doute même un peu trop. Lassée de ne pouvoir l'importuner, je finis par conclure :

— Désolée, je dois t'ennuyer. J'ai une fâcheuse tendance à parler pour ne rien dire.

— Non, ça ne me dérange pas.

Je n'en attendais pas moins d'elle. Mais d'avoir tant parlé, c'est moi à présent qui me sens impatiente. Je me décide à rouvrir la bouche pour dire quelque chose, cette fois :

— Au risque d'avoir l'air de précipiter les choses, au risque de passer pour une excentrique, je préfère être tout à fait honnête avec toi, Awa. J'ai l'intime conviction que certains événements sont écrits et qu'on ne peut aller à leur encontre. Ce serait presque contre-nature d'essayer. Et je ne peux pas me résoudre à aller contre ma nature, aussi pernicieuse soit-elle. Le fait est que tu ne me laisses pas indifférente. J'ai désormais besoin de savoir si mon désir est réciproque.

Les yeux vides d'expression d'Awashima demeurent rivés dans ma direction, me transpercent comme s'ils regardaient à travers ma chair, et non ne me considéraient précisément en tant que personne. Ne suis-je donc rien de plus à tes yeux, Pandore, qu'une silhouette indistincte à travers le prisme de laquelle tu contemples le monde ? Pourtant, alors même que son visage semble ne vouer à mes sentiments blessés qu'un profond dédain, Awashima répond de son habituelle austérité :

— Oui. Disons que c'est réciproque.

— Dans ce cas, je ne te ferai pas attendre.

Sans lui laisser le temps de comprendre mes intentions, je tire Awashima hors de son siège, m'empresse de demander l'addition puis de l'entraîner à l'extérieur.

— À à peine deux rues d'ici, il y a un endroit que l'on appelle le Peccant Passage.

— Il s'agit d'un hôtel.

— Précisément. Tu connais cet hôtel ?

— De nom, seulement.

— C'est étonnant. Aucune honnête personne ne connaît le nom de cet établissement. Mais c'est de bonne augure. Cela signifie que nous sommes sur la même longueur d'onde.

À l'âge de douze ans, j'ai lu la Bible – du moins, la version qui se rapprochait le plus de son intégralité. L'année suivante, je dévorais Le Paradis Perdu. Je n'avais pas soif de croyances. Qu'il y ait un Dieu ou plusieurs qui jugent de nos faits et gestes, cela ne m'a jamais paru avoir une quelconque importance. Mon propre sentiment de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas m'a toujours semblé plus sûr qu'un dogme dont les fondements ont été ensevelis par des siècles de civilisation. Quant au jugement, même en ignorant celui de Dieu, on n'échappe jamais à celui des autres ; tous ces autres qui pensent être les bien-pensants mais dont la bienséance ne sert jamais qu'à justifier d'elle-même. À vrai dire, ce qui me fascine le plus dans les saintes écritures, c'est la terrible actualité de tout ce qui s'y lit. Et pour cause, chacun au fil du temps a assaisonné à sa sauce les psaumes et les cantiques, tantôt en les prenant au pied de la lettre, tantôt en les saupoudrant d'interprétation, et même parfois en allant jusqu'à amputer quelques termes ambigus de l'ensemble plein de sens qui devait les régir. Puis, quand j'avais quatorze ans, j'ai rencontré Sade.

Le marquis ne fait pas cas de la religion, ni de la bienséance, sinon pour les déconstruire. Il ne fait pas cas du bien ou du mal. Tout cela, c'est l'affaire du lecteur, si seulement le cœur lui en dit. À cela près que le lecteur de Sade éprouve bien du mal à isoler quelques termes ambigus de leur terrible prose. Comment dogmatiser ce que la décence rejette ? Comment interpréter l'abjection la plus totale ? Faute de pouvoir l'interpréter à leur guise, bon nombres d'hommes de lettres ont rejeté les textes du marquis. D'ignoble, je n'y ai lu que l'écrasante vérité. Si la pureté ou l'esprit sont des dogmes acceptables, l'immondice et la chair le sont au moins autant. L'histoire de l'humanité vaut bien les Cent Vingt Journées de Sodome, à cela près que son récit a été soigneusement édulcoré.

Il a sans doute fallu que je me laisse moi-même tenter par quelques plaisirs coupables pour comprendre ce que le commun des hommes trouve à y réprimer. Au bout du compte, ce n'est pas parce qu'ils voient en diverses tortures et perversions quelque chose de profondément abject, qu'ils ne peuvent en soutenir l'horreur. Non, c'est parce qu'au fond ils craignent de s'y faire, d'y devenir indifférents, voire d'y prendre goût. Ils refusent d'admettre qu'ils reconnaissent la beauté dans l'ignoble. Ils écartent autant que possible le risque de céder à l'envie nécessaire que le spectacle éveille en eux, celle de pousser le barbare jusqu'à son paroxysme pour jouir d'un ultime frisson.

C'est la sincérité de nos pulsions les plus basses qui nous effraie et qui nous pousse en permanence à adopter le masque de la civilité.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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