Episode 32.1

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Faustine

Au commencement, il y avait la peur. Je regardais la noirceur m'encercler, me mordre. Et je ne pouvais rien faire. Je n'avais pas le cran. Je ne faisais que flotter dans mes ténèbres, simple spectatrice. J'ai pris un plaisir pervers à contempler ma propre destruction ; il suffisait de prétendre que la noirceur ne venait pas de moi. C'était facile d'être une victime, le porteur innocent d'une lumière trop blême pour briller, et de ne jamais avoir à affronter le reflet dans le miroir. Mais j'en ai pris conscience ce soir-là. Cette noirceur aussi, c'est moi. Peut-être même bien que c'est elle la victime. L'autre, elle désire vivre aussi fort que moi, elle crève d'envie de croquer le monde à pleines dents et de jouer à la corde à sauter avec le fil de sa vie. Tout ce temps-là, elle est restée enfermée. Enchaînée dans un coin de ma tête, les poings liés à cause de ces putains de médocs. Et moi, pendant tout ce temps je n'ai pas été foutue de comprendre. De voir comment on la séquestrait, comment on tentait de l'inhiber, de la noyer dans une mare de néant au plus profond de la tête. Mais elle a tenu bon, parce qu'elle, elle a du cran. J'ai du cran.

Dire adieu à ces gélules de merde, ces sédatifs pour esprit qui interdisaient à l'autre d'exister, c'est de loin la meilleure action que j'ai faite dans ma vie.

Ça a été violent.

Une vie d'oppression intensive, et puis soudainement on retrouve la liberté. On a envie de sauter à la gorge de son bourreau, rien de plus normal. Elle ne s'est pas retenue. Elle m'a saisie, d'un coup, à la gorge, et partout ailleurs. C'était comme une tornade qui essorait mes viscères, qui tentait de m'en chasser, d'inverser les rôles, enfin, de bannir dans le néant le moi trop plein d'égoïsme et de faiblesse qui avait fini par prendre toute la place comme une saleté de cancer ; un cancer dans le genre visqueux qui colle à tous les organes comme un chewing-gum sous la semelle. Elle pour moi, moi pour elle, on est des infections tenaces. C'est ce qu'on aurait dit. Mais pour les mêmes raisons qui lui ont permis de survivre des années dans un coin de ma tête, l'autre n'a pas pu se débarrasser de moi.

Je me vois encore, debout, là, au milieu de la chambre, à moitié nue devant le miroir. Et elle qui me sort par tous les pores. La bête. Elle pousse derrière mes tempes. Elle jaillit de mes yeux et coule sur mon visage. Elle me secoue de partout, perce mes gencives et le bout de mes doigts. Elle prend d'assaut le corps qu'on lui a trop longtemps refusé. Je reprends possession de ce qui me revient de droit. Coups de cornes en rafales contre l'os de ton front. Je sors ! Dehors, mes larmes noires, le pétrole de mon âme. Venez donc abreuver le malin que j'expulse ! Forge-le, glaise d'ébène, ce dieu inébranlable ! Tant que la glaise pleure, rien ne peut l'ébranler. Secoue-toi, créature ! Montre les crocs ! Sors les griffes ! Incarne-toi, monstre divin, artisan de la destruction !

Voilà comment j'en viens à contempler son vrai visage. Mon vrai visage. Celui de la bête que je suis, que j'ai toujours été. Le visage de dément d'un immonde démon. Un démon avec des cornes, des vraies, recourbées sur le sommet du crâne, avec des yeux rouges de rage qui suintent une mer de boue, des rasoirs à la place des dents et cinq poignards à chaque main. À ce moment-là, je me rends compte de tout ce qu'il y a de contre-nature à sans cesse essayer de tuer ou de taire les facettes de soi qu'on redoute le plus. Parce que ma vraie nature se trouve là, dans la peur, dans l'osmose écœurante de l'ignoble et du sublime qui dedans se confondent. Parce que je suis moi. La somme des moi qui se livrent querelle. Je suis la discorde et la guerre. Une coulée de lave sanguine sur une montagne blanche. Le monstre d'humanité qui règne en dieu sur le pandémonium de ses propres égos. Me voilà, splendide horreur d'un prodige défaillant. Une arme de destruction massive en chair et en os.

Les jours à la villa se sont fait longs. La même bataille se joue en boucle dans ma tête. Les coups. Les crocs mordants. Les traces de griffes dans mes chairs déchiquetées. La glaise noire qui me dévore de la tête aux pieds. Et ça recommence. Encore. Et encore.

Et encore.

La boîte crânienne renferme un paradoxe : un horizon plus vaste que le cosmos et nulle par où fuir.

Nulle part où échapper à la réalité.

Nulle part où s'échapper.

Je ne pouvais pas me montrer. Je ne pouvais pas sortir au grand jour, moi, telle que je suis. Personne n'aurait compris. Tout le monde aurait détourné le regard ; parce que personne n'aime regarder la réalité en face. Surtout quand elle est laide, ou terrifiante, ou juste trop épicée. À force de m'en gaver, j'ai fini par aimer ça, les épices. Peut-être bien que je me serais laissée aspirer. Que j'aurais tronqué sans hésiter l'espèce de moi tout lâche et confus contre cette chose sans peur et sans égal. Le prédateur ultime. Mais ce n'est pas dans ce sens-là que tourne le monde.

Tout ça, c'est juste une histoire de symbiose. Les documentaires n'arrêtent pas de nous rabattre les oreilles avec ça. L'association improbable de l'arbre avec les champignons qui poussent à ses pieds, au final c'est juste la preuve qu'on s'en tire d'autant mieux qu'on est un peu pourri, à la racine. Mais les gens ne se reconnaissent que quand on leur montre des bestioles qui ont des pattes, des yeux, une bouche. Bizarrement, ça les émeut. Allez savoir pourquoi, ils s'en vont s'identifier au chimpanzé ou au pygargue. On le sait, pourtant. Ce n'est pas dans le ciel qu'on va finir, ni même en haut des branches, mais dans la terre grouillante, tous brouillés dans l'humus et livrés en pâture à des géants d'écorce.

Non, personne n'a envie de devenir poussière.

Alors on nous parle d'un petit oiseau d'Égypte, un petit tas de plumes pas plus grand que ma main qui s'en va virevolter dans la mâchoire d'un crocodile. Et qui ne se fait pas croquer. Un piaf qui ne paye pas de mine. La symbiose, on vous le répète. Petit pluvier, un peu cinglé, lustre les dents de la terreur du Nil, récure les bouts de cadavres restés coincés entre ses crocs, et lui file un sourire blanc comme neige ; le genre de sourire qu'on vend au monde pour éclipser ses péchés poisseux. Petit pluvier, crétin d'altruiste, il chante comme une alarme quand un danger approche. Le faible a toujours le bénéfice de la prudence. Ça, même un tueur sur pattes le sait. Les gens s'attendrissent à tort devant le pragmatisme d'un crocodile en le prenant pour de la pitié. La pitié, un prédateur ignore ce que c'est. À supposer que ça existe. Ce n'est pas la stratégie simplette d'un lézard qui devrait nous titiller le cortex. Non, ce qui retourne le cerveau, c'est qu'une volaille avec de la jugeote fasse le choix d'être un putain d'esclave. Moi je comprends. Je la confronte tous les jours, ma faiblesse. Elle me tenaille tout le temps, l'envie vorace de me jeter dans la gueule de mon prédateur pour éprouver sa force. Et pour la faire mienne. La faiblesse nourrit la rage, la faiblesse commande la force. C'est comme ça que le monde tourne.

À l'Académie, la ruse et la civilité sont de mise ; des armes de choix pour le faible. Parce que la bête évolue en territoire inconnu. Dans un milieu hostile. Un terrarium d'humains réglé comme une horloge où il faut savoir se faire discret pour ne pas se faire avoir.

Être debout chaque matin quand le réveil sonne. Pointer à la cafétéria pour prendre son petit-déjeuner. Se tenir à carreau pendant des heures, en cours. Écouter, et prendre en notes, et des fois même s'intéresser. Se dire qu'un jour, à l'occasion, on répétera ce qu'on a entendu. Mais à quelle occasion ? Et surtout à qui ? Quelqu'un comme moi, ça ne se fait pas d'amis. Ça reste dans son coin à attendre que la journée s'écoule. Ça attend et ça se tait, et ça garde la gueule bien fermée pour ne pas montrer les crocs. La journée passe, comme ça. On pointe à midi au réfectoire, on pointe au soir, encore une fois. On fait un sourire à la cantinière pour demander du rab. On hoche la tête quand les gens parlent. On hoche la tête, pour faire plaisir. On n'entend rien, mais on capte tout. On leur répond, pour faire plaisir, ce qu'ils veulent entendre. Pour leur faire plaisir. Pour qu'ils ne posent pas de question. Pour qu'il déguerpissent, le plus vite possible. On décline gentiment, d'abord « non », puis « merci ». On se savonne dans les sanitaires, avec le bruit des filles qui jacassent et qui crient. On ferme les yeux, la tête sous l'eau, le débit de l'eau au maximum, pour effacer le monde autour. On se replie dans notre tête, pendant qu'on s'ébouillante, et on se cause. Et bien souvent on tombe d'accord : quand est-ce qu'on se tire d'ici ? Mais au final on ne se tire pas. On coupe l'eau, on se brosse les dents, on crache en silence et on regagne la chambre avant le couvre-feu. On respecte les règles en faisant profil bas. Parce que ce n'est pas si mal, une gigantesque cellule, quand on a à manger autant qu'on peut ingurgiter, de l'eau chaude et un lit. Tout se passe bien, la journée, tant qu'on respecte les règles. Tant qu'on sait être rusé et civilisé.

Le quotidien trop bien réglé de l'Académie, cette cage dans laquelle une simple bête aurait pété les plombs, et toute la faiblesse qu'il faut pour céder aux faux-semblants ; c'est de là qu'est née la symbiose.

Et puis au jour succède la nuit. Les ténèbres se lèvent. Et quand on ne voit rien, il n'y a rien à montrer. Plus besoin de se cacher. L'obscurité devient le terrain de jeux idéal. Je laisse passer une heure après le couvre-feu. Et je me lève. Souvent, la nuit, les grands couloirs de l'Académie sont déserts. Je me recroqueville dans un coin, au milieu de l'escalier, et je laisse encore trente minutes filer, juste pour être sûre. Un surveillant qui remonte le corridor : le tour de garde est fini. La porte des sanitaires qui s'ouvre et qui se ferme. Une petite maligne qui se faufile sans faire de bruit dans la chambre de quelqu'un d'autre. Un gémissement plaintif, un cauchemar en écho. Encore la porte des sanitaires. Des rires complices ravalés avec gêne. Toujours le même ballet. Les nuits s'enchaînent et se ressemblent, dans les couloirs du dortoir.

Quand le dortoir s'endort, le verrou saute, et la cage s'ouvre grand. La chasse reprend, le cœur en fête. On livre bataille, on se chamaille. C'est de bonne guerre. Ça se bouscule et ça se pousse dans tous les coins de ma tête. Un coup c'est moi qui fuis et glisse sur le carrelage. Un coup c'est l'autre qui m'attrape et qui me plaque contre le sol. Et la tête crie. Mon corps fou déambule dans tous les sens, il dévale les couloirs dans une course folle, sans savoir où il va. Et pourtant chaque nuit la même fuite effrénée l'amène au même endroit. Devant la porte de la classe de sciences.

L'Académie déborde de contraintes et de rigidité. Même le plus lâche de mes moi le sent. L'endroit le plus sûr, c'est aussi le plus mortel. L'ennui mortel. Celui qui tape sur le système et qui met la rage au ventre, une rage incendiaire qui me brûle l'estomac.

Parfois, j'ai juste envie de tout foutre en l'air.

La classe de sciences, c'est le seul endroit où je trouve la paix. Le seul endroit où j'arrête de penser. Le silence dans ma tête, ça m'apaise. Toutes les nuits, je passe la porte, et je parcours les paillasses, je déambule dans l'obscurité. Tout est calme. Je suis calme. Et c'est comme ça que je passe le temps. Je reste dans la salle vide, et je regarde les trucs qui grouillent dans les vivariums. Ce que je préfère, ce sont les phasmes, parce qu'ils pensent que je ne les vois pas. Mais moi, je sais où ils se cachent. Les grenouilles aussi, j'aime bien les grenouilles. Mais pas pour les mêmes raisons. J'aime bien voir grouiller les insectes, les voir s'agglutiner sur un fruit, un carré de sucre ou un bout de viande, le découper à coups de mandibules jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Mais les insectes, à part les énormes blattes – et il n'y en a pas tellement – ils sont plutôt petits. Pour voir dedans, il faut de très bons yeux, ou un microscope. Les microscopes, ce n'est pas mon truc. La première fois, c'est drôle. On met quelque chose sur la plaque et ça devient monstrueux. Un bout de nourriture, on voit la pourriture. Une sauterelle, un coup de scalpel, et ses petites entrailles s'évident. À travers l'oculaire, ils jaillissent, les boyaux, et ils deviennent immenses. Parfois, ça bat encore, derrière, et l'abdomen se soulève. Et puis d'un coup, plus rien. Le petit néant revient sous l'objectif.

Les grenouilles, c'est mieux. Il y en a tellement dans la petite pièce du fond, des boîtes et des boîtes de verre. Dedans, elles bondissent. Elles coassent. J'aime bien quand leur gorge se gonfle et forme une grosse boule. Et après, la bouche s'ouvre, toute flasque et sans dent, tellement grande qu'on croit voir tout au fond le bout de l'intestin. Il y en a tellement, des grenouilles, qu'une de plus ou de moins, ça ne fait pas de différence. Alors, quelques fois, j'entrouvre une boîte, je glisse mon bras dedans, et puis je sors les griffes et j'en attrape une à la volée. Ça ne prend jamais longtemps. On nous a montré comment faire, en cours, avec les grenouilles, mais ce n'est pas assez. On prend un gros bocal – il y en a plein le placard – on le ferme bien comme il faut, et on la laisse étouffer. La première fois, c'est drôle. On la regarde gesticuler sur place, essayer d'ouvrir sa grande gorge pour respirer, et rien. Elle aspire le néant. Le néant, ça la vide. Et d'un coup, plus rien ne bouge. Elle garde les yeux ouverts, mais ils ne voient plus rien. C'est ces yeux-là, que j'aime : les yeux tout pleins de mort et de vide qui ont l'air de tout voir mais pas dans ce monde-ci. Ça se regarde un temps, mais ce n'est jamais assez. Moi, ce que je veux voir, c'est la Grande Machine qui s'agite; comment tout bouge et éclate au-dedans. Alors, la grenouille, quand je vois qu'elle suffoque et que je sais qu'elle est sonnée, juste avant que ses yeux tournent et se vident, je lui ouvre le bocal. Elle respire. Un moment, elle revit. Mais, avant qu'elle soit assez vivante pour bondir, moi, je l'attrape, et je la plaque sur la planche de bois. Des clous dans les pattes, mais pas dans la tête. Une fois sur deux, ce coup-là est fatal. Les grenouilles, il y en a tellement, mais quand même. Je n'aime pas m'y reprendre à deux fois. J'aime quand tout roule, tout va, et qu'il n'y a qu'à profiter du spectacle.

Alors c'est simple. La bestiole sur la planche, sur le dos, les pattes bien écartées. Pas encore morte, pas tout à fait vivante non plus. Il suffit de passer le scalpel, bien au milieu du ventre. Il faut être délicat. Ne pas trop enfoncer, sinon on abîme tout. Et le rouge apparaît, et il coule de l'entaille. Avec le bout des doigts, et c'est encore mieux quand on a des griffes, on prend la peau des deux côtés, toute flasque, et on écarte, tout en douceur, comme on tire des rideaux. Le ventre, c'est une vraie fenêtre sur l'intérieur d'un être. Les intestins, surtout. L'autre nuit, j'ai déplié l'intestin d'une grenouille et je l'ai mesuré. Presque vingt-cinq centimètres. Mais avant de commencer à sortir les organes, il y a le grand moment : quand son petit cœur bat et secoue ses viscères. Ça, c'est magique. C'est la Grande Machine à l'origine de tout. Parce que c'est ça, la vie : avoir un cœur qui bat, des vaisseaux qui se gorgent, une poche remplie d'œufs crus qui se balance entre les jambes ; bouffer, gober les autres et les changer en merde. Avant-hier, en crevant, ma grenouille s'est chié dessus. Elle a expulsé la vie. Beaucoup d'animaux se font dessus en crevant. Les hommes aussi. Ils expulsent tous la vie. Car je sais que c'est faux. Il n'y a rien d'autre dans les corps, et n'importe quel être finit recraché par le croupion d'un autre. La seule magie, la vraie, c'est le mécanisme qui fait que tout, absolument tout, finit par de la bouse.

Dans la chambre, j'ai une grande boîte. Et, dès que c'est possible, j'ajoute un tube digestif. Ce n'est pas une collection. Non, c'est beaucoup plus grand. Une collection, ça se range dans un coin. On entasse, on entasse, et ça ne sert à rien. Moi, c'est différent : ça a un sens. Il est long, le chemin, à travers le néant. Mais il y a du vrai, quelque part, dans la merde et le sang. Et on aspirera tout pour mettre la main dessus.

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