32.2

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Cette nuit encore, je regagne la chambre. Et les couloirs sont calmes. L'autre revient. C'est son heure. Je m'enfonce dans le noir, à travers le bâtiment. J'entends la corne qui craque et jaillit de mes tempes. Mes griffes rayent les casiers. Le métal hurle de douleur. Son cri strident est gobé par le silence. Et puis le silence le recrache de partout. Je sens le jus, chaud et pâteux, qui monte, qui monte et remplit mes orbites. Ça coule de mes yeux, partout sur mon visage. Et ça ne s'arrête plus.

Un craquement dans ma bouche. Ce sont les crocs qui sortent. Je la sens, l'autre, qui engloutit mon moi. C'est à son tour maintenant.

Ses dents pointues donnent un grand coup dans ma langue. Et le sang gicle partout dans ma bouche. Le fer sucré inonde mes papilles et s'écoule dans ma gorge. Mon propre sang, en moi. Je suis mon propre sang. Je me savoure. Je ne peux pas m'en empêcher, et je gémis sur place en ravalant mon moi. Et je tombe à genoux sur le carrelage. Je coule de tout mon muscle. Je coule sur mes lèvres, toute rouge. Moi, un concentré de fluides délicieux. Si c'était ça, en vrai ? Qu'est-ce que t'en penses, l'autre ? On est tellement, dans cette chair-là, que ça ne signifie plus grand chose. On est tellement que la chair ne tient plus et que les fluides fuitent de partout. Le rouge s'écrase sur le carrelage. Et elle commence à faire mal, ma langue. Ça enfle, ça enfle, et ça coule de plus belle. Je desserre les dents et je sors mes papilles toutes trempées de fer chaud. Et la nuit froide transperce mon muscle béant. Je la sens, la béance, le vide douloureux. Je suis là, quelque part, au milieu de la douleur. La douleur savoureuse des petits moi tous chauds. Et j'ai mal. À la langue, oui, mais j'ai mal aussi d'être tellement. De savoir que ce qui est vrai, c'est ce qu'on interdit. Comme si ce néant-là, que je sens m'envahir, ne pouvait pas exister. Il ne peut pas ne pas exister. Parce que moi je le sens. De tous mes moi je le sens.

J'ai mal. J'ai mal. Je ris.

La langue bien tirée, je passe mes doigts sur ma joue pour essuyer le jus qui me sort par les yeux. Et les doigts pleins de jus, je les pose sur la plaie qui déchire mes papilles. Le jus se coagule et remplit le néant. Et la plaie se rebouche, et la douleur s'en va, comme si de rien n'était.

Ça tourne un peu, un goût amer dans la bouche. Je suis là, dans le couloir, dans le noir. Je ne sais plus trop où j'en suis. Un intestin à la main, je m'enfonce dans le noir. Il fait sombre jusqu'à la chambre. Et dans la chambre, encore. Mais les lumières de la ville s'invitent entre les lames du store. On ne leur a rien demandé, pourtant. À cause d'elles, la chambre devient un grand miroir, tous les murs comme ces espèces de théâtres chinois. Je les ai vus quand j'étais petite. Les ombres avec des cornes surgissent aux quatre coins de la pièce. Ma main, celle dans laquelle je ne tiens pas les boyaux, ouvre le placard. J'ai bien rangé ma boîte sous des piles de vêtements. J'attrape les maillots, et les sweat-shirts, les pantalons, et les bandeaux, et les chaussettes, et aussi les petites culottes. Sans faire de bruit, je balance tout. La boîte est là, bien au fond du placard. Il n'y a qu'à l'ouvrir et ranger le butin. C'est ce que je fais. Et je referme la porte.

Je me relève. Je me retourne. Et on se fait face. Moi, debout devant le placard. L'ombre gigantesque, avec ses cornes qui cognent le plafond, qui s'étale sur le lit de Marilu. Et Marilu est là, accroupie dans le lit au milieu de cette ombre, comme si on l'avait gobée tout cru, tout rond, comme un œuf frais. Je l'ai dans l'estomac. Elle me fixe, les grands yeux ouverts comme des billes. Les billes scintillent dans l'ombre, illuminées par une terreur.

— Faustine ?

Sa voix tremble. C'est une sorte d'étouffement un peu aigu, comme quand on étrangle un rongeur. Elle déglutit. C'est qu'elle a peur, cette conne. Pourquoi elle me regarde ?

— Est-ce que ça va, Faustine ? Qu'est-ce que t'as sur la tête ?

Je passe ma main dans mes cheveux. Ah oui, mes cornes sont là, en haut de mon front. Deux belles spirales bien fermes et ma peau effritée. Je souris : un grand sourire pointu. Les joues bouffies, pleines de sourire, pressent mon visage comme une figue. Et le jus tout gluant dégouline de mes yeux.

— C'est un costume, c'est ça ? Faustine, dis-moi ce qui se passe...

Je m'approche de Marilu. Et je me penche sur le lit, avec plein de sourire. Ma main empoigne sa chemise et je la tire vers moi d'un coup.

— T'as rien vu. Compris ?

Marilu me fixe encore avec ses billes, avec des larmes qui coulent. Mes griffes traversent le tissu.

— T'as compris ?

Elle hoche la tête, très vite. Elle tremble. Mais ça ne veut rien dire. Alors je serre le poing et j'approche mon visage. Je lui glisse à l'oreille :

— Si t'en parles, je te tue.

Et puis je lâche sa chemise, cinq trous dans le tissus en gage de ma bonne foi.

Elle a compris.

C'est le réveil qui me tire du lit, trop tôt, comme tous les jours, avec son cri strident. Je le fais taire d'un coup de poing. Comme d'habitude, il n'y a que la violence qui paye. Les membres en pagaille, je roule sur le bord du matelas. Par terre. Je me traîne jusqu'au placard, j'attrape des vêtements au hasard. Bermudas ample et top cintré. Pas besoin de soutien-gorge ; avec ce que j'ai un bandeau fait l'affaire. Debout.

Je suis seule dans la chambre. Marilu doit déjà être descendue. Depuis que je suis ici, on ne s'est pas parlé beaucoup. Marilu aime parler. Moi pas. Alors je hoche la tête. Sauf qu'au bout d'un moment, ça n'a plus vraiment eu l'air de lui faire plaisir. Je n'ai pas cherché à comprendre.

La douche froide, le raffut du réfectoire, quatre œufs brouillés, et deux œufs crus – toutes les pommes sont déjà parties –, les mêmes sourires feints, « Bonjour ! », « Oui, ça va. Et toi ? », alors qu'on n'arrive même pas à associer un nom à un visage. Le seul visage que je connais, c'est celui de Marilu, parce que je la vois dans la chambre, je suis bien obligée. Mais Marilu n'est pas là. On sourit à la cantinière, une seconde assiette de viande fumée, encore des œufs brouillés, et puis la sonnerie qui hurle, un raz-de-marée de cheveux, de sacs et de peaux moites qui submerge les couloirs, alors on se presse les uns contre les autres, jusqu'à notre table, et le cours commence. C'est une matinée ordinaire, à un détail près. Une chaise vide. Marilu n'est pas là.

Après les cours, alors que je remonte le couloir pour retourner à la chambre, une silhouette se dresse sur mon chemin.

— Faustine Iunger ?

Je lève la tête. Celle qui me parle, c'est la dame à qui j'ai dit « Non, merci. » hier. Impossible de me rappeler son nom. Elle a une tête de gazelle.

— Oui Madame ?

— C'est à propos de Marilu, ta camarade de chambre. Est-ce que tu as remarqué quelque chose de suspect dans son comportement, récemment ?

— Non Madame.

— Est-ce que vous vous êtes disputées ?

— Non. On se parlait, un peu, mais pas assez pour ça.

— Je vois.

Elle fait mine de partir, mais non. Demi-tour.

— Est-ce qu'elle avait des problèmes avec d'autres élèves ?

Avait ?

— Elle est partie. Ce matin, elle est venue m'annoncer qu'elle rentrait chez elle. Elle t'a dit quelque chose ?

— Non. Je vous l'ai dit, on ne se parlait pas vraiment.

— Je vois.

Comme hier, la dame n'a pas l'air satisfaite de ma réponse. Comme hier, pourtant, elle s'en contente.

Je pousse la porte de la chambre. Le sang fait un tour dans mes veines ; la rage me brûle tellement que je ne peux plus bouger. Il y a une inconnue, assise devant le placard, le soleil sur sa peau et le sourire en coin, ses cheveux, une teinture, tout entortillés, enroulés dans des nattes qui débordent de partout. Quand j'entre, elle tourne la tête, et ses yeux me tombent dessus. Des yeux verts et bridés, calmes et profonds, comme un marais.

Nǐ hǎo, camarade !

Je ne réponds pas. Mes yeux ne veulent pas lâcher les piles de vêtements sur le sol, et la boîte entre ses mains. Ma boîte.

— Moi, c'est Feng Zhu. Je remplace ta coloc. Dis-moi, c'est quoi ce machin ?

— Touche pas. Ce sont mes affaires.

Je lui arrache la boîte des mains. Je fourre les habits dans le placard, j'enfonce la boîte sous les habits, comme avant. Je referme le placard.

— OK, on se calme. Je ne voulais pas être impolie. Ce serait juste sympa de me faire un peu de place dans l'armoire. Tu vois, moi aussi j'ai des fringues.

Sans me laisser le temps de répondre, elle défait son bagage. Elle sort deux tas de vêtements, et une pomme bien rouge. Elle croque le fruit, à pleines dents.

— Tu me fais un peu de place ?

Une nouvelle bouchée, un nouveau craquement. Le jus gicle sur ses lèvres sèches.

— Laisse-moi une étagère. Histoire que je ne tombe plus sur tes petits secrets dégueux.

Le jaune de l'émail entartré pénètre le jaune de la chair fruitée. Et le jaune de sa peau se reflète dans la robe rouge, luisante de la pomme. Je n'ai que ça en tête.

— Si tu parles de ça à quelqu'un, je te tue. Compris ?

Ses joues s'agitent quand elle mastique. Un coup de dents dans le trognon.

— Pas compris. Tu comptes me tuer si je parle de ta réserve de viande avariée ? C'est quoi au juste ? Des boyaux ? C'est carrément répugnant. Mais franchement, chóu, à qui tu veux que je raconte ça ?

Elle déglutit. Des papilles boursouflées lèchent le jus sur ses lèvres.

— Si tu en parles, je te tue.

Les menaces, il vaut mieux les répéter, plusieurs fois, si on veut se faire comprendre. L'autre se répète tout le temps, dans ma tête, quand c'est pour me faire peur. Tu vas voir. Tu es à moi. Tu m'appartiens. Tu es ma chose. Et tu ne paies rien pour attendre. Attends un peu que ce soit mon tour ! Ma chose. Mon petit corps. Mon pantin. Je vais frapper fort, si fort dans ta tête, que ton cerveau va exploser. Je vais te faire exploser la cervelle. Exploser l'esprit. Péter les plombs. Tu vas cesser d'exister. Tu es à ma merci. Dis « merci ». « Non ». « Merci ». Il n'y aura plus que moi. Parce que toi, tu n'es rien, rien que mon réceptacle. Tu m'appartiens, pantin.

— Je te crèverai les yeux, je t'arracherai la gorge, et je foutrai tes boyaux dans ma boîte. Tu as intérêt à garder ta langue. Compris ?

Elle tire la langue. Jus de pomme. Pépin. Elle recrache.

— Elle est bien accrochée, tu vois. Mais pas bien pendue. Ton petit secret dégueu est à l'abri, d'accord ? Pas la peine de me menacer. Les menaces, moi je n'y crois pas. Ça ne me fait pas peur. Les menaces, je n'en fais pas. Ça m'évite de donner de secondes chances. J'y pense très fort, et j'exécute. Pour toi comme pour moi, il vaudrait mieux que je t'aie à la bonne. Compris ?

Compris. Montre les crocs ! Sors les griffes ! Et arrache-lui la figure, chou !

Mes moi sursautent à l'intérieur. À qui le tour ? On ne sait plus.

Mon cœur sursaute ; je bondis.

Le rouge éclatant de la pomme. La pomme éclate sous ses dents ; elle crache un autre pépin. La chair jaune et juteuse qui fond sous ses incisives, il n'y a plus que ça. Les dents qui croquent. Le fruit qui craque. Le jus d'arsenic et la salive sucrée. L'odeur de la pomme, il n'y a plus que ça dans la chambre.

MONTRE LES CROCS !

Je tends les mains vers son visage.

La lumière s'invite, encore, par la fenêtre. Elle dégouline sur la peau rouge du fruit. Elle dégouline sur le tranchant argenté du canif. Et elle tranche la chair jaune.

— Tu en veux un morceau ?

Elle me tend un quartier de pomme.

J'hésite, mais je le prends.

Range les crocs, maintenant. La nuit t'appartient. Laisse-moi souffler, quand le soleil brille. Le soleil te hait, comme les ténèbres m'étouffent.

— Merci.

— Et toi, comment tu t'appelles ?

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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