Episode 33.1

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William

Un coup vers le haut. Deux coups à gauche. Puis un en bas. Les coins d'un carré s'illuminent. Un de plus et j'aurai terminé la deuxième couronne du Mystery cube.

— Tu t'améliores, remarque Tasha.

Je hoche la tête. Le tramway arrive en glissant presque silencieusement sur les rails. La longue carcasse de métal blanc et les larges parois vitrées réverbèrent les rayons du soleil couchant, faisant briller les wagons comme des néons.

Chaque soir, en quittant la bibliothèque, QG provisoire du club de criminologie, ma sœur et moi contournons le campus pour rejoindre l'arrêt de tramway au pôle de recherche Sandragon. En chemin, nous finissons de débattre sur l'avancée de nos investigations.

Le PDG de Peafowl Corp aurait trouvé la mort hier soir dans des circonstances mystérieuses. Le médecin légiste n'a pas encore rendu son verdict mais pour Tasha il est clair que ce décès vient s'ajouter à la liste des morts suspectes qui frappent depuis quelques temps d'influentes personnalités originaires d'Elthior. Or, et c'est là tout le problème, M. Starber, résidant à San Francisco, rendait une visite anonyme à la succursale de l'entreprise dans l'archipel. Il avait réservé une chambre dans une luxueuse auberge de Red Hill sous le nom de Peterson, et personne n'aurait dû être averti de sa présence sur l'île. Edmund Starber, un trophée de plus sur le tableau de chasse qui vient remettre en question la théorie du complot que nous élaborons depuis quelques semaines...

Emmanuelle a suggéré que nous trouvions un lien plus concret entre les hommes que nous supposons avoir été assassinés. Des individus riches. Des individus puissants. Tous de sexe masculin. Pourtant, on ne reconnaît pas là la méthode d'un anarchiste convaincu. L'auteur – ou les auteurs – de ces crimes n'aurait en ce cas pas manqué de faire valoir quelques revendications anti-système. Ou bien l'a-t-il fait avec tant de subtilité que cela nous a échappé ? Dans tous les cas, quelque chose nous échappe. Quelque chose échappe à la police. Et Gilgamesh ne semble pas encore avoir pris l'affaire en main.

Nous nous frayons un passage entre les usagers du tramway solaire et nous nous installons sur deux sièges côte à côte. Le pôle de recherche Sandragon est l'arrêt situé juste au-dessus de l'Académie. Dieu seul sait combien de laboratoires abritent les dômes d'acier et de verre sous lesquels travaillent les scientifiques. C'est à eux que nous devons bon nombre de médicaments révolutionnaires, notamment les anxiolytiques qui apaisent la moitié de la population mondiale, mais aussi le développement fulgurant d'une agriculture fertile sur un caillou stérile, des réseaux de communications et de transports ultra-performants, jusqu'à l'invention même du tramway solaire ; un exemple parmi un catalogue de nouveaux moyens de locomotions aussi respectueux de l'environnement que de la tranquillité de plus en plus chère aux citadins.

En réalité, peu de chercheurs prennent le tramway. Les quelques usagers présents dans les wagons lorsque nous embarquons reviennent pour la plupart de l'Eau-de-là, le parc d'attractions qui se situe derrière le pôle scientifique. Quelques autres font la route depuis la zone rurale, plus reculée dans les terres à l'Est de l'île. Il s'agit d'espaces de faible densité. Au cœur d'Elthior, Salttown, le gigantesque polder où l'on cultive le blé, les fruits et les légumes, n'est parsemé que d'une centaine de hameaux contemporains. Plus loin, sur la côte, à l'écart, Acantilado et sa célèbre forteresse surplombent l'océan. Presque inchangées depuis le XVIème siècle, les habitations creusées à même les falaises débordent encore des souvenirs du temps où la base militaire servait de rempart aux redoutables pirates qui infestaient les mers. En remontant la côte en direction de la ville, surgit Porcelanacosta, ancien comptoir espagnol réputé pour ses porcelaines de Chine. Au fil des siècles, le port autrefois prospère a sombré dans la misère, jusqu'à ce qu'après la Grande Guerre on y implante de grandes usines de production et d'assemblages de composantes électroniques. Un tiers des androïdes en service dans la région proviennent désormais de Porcelanacosta. Tout le monde ici connaît également l'envers du décors : l'ancien port de commerce modernisé par les anglais au XIXème siècle est à ce jour un marché noir spécialisé dans la revente de pièces détachées. Cette activité illicite engendre de fréquents règlements de compte entre les groupes qui se disputent l'essentiel de la production ; violences de gangs qui manquent souvent de tourner en véritables guerre civile. Porcelanacosta est l'une de ces zones dans lesquelles la police a fini par s'avouer impuissante, dès lors obligée de coopérer avec les leaders – pour la plupart des criminels – reconnus par les locaux afin de maintenir l'ordre.

Le tramway stoppe à l'arrêt de l'Académie, celui que Tasha et moi évitons généralement de prendre pour échapper à la foule d'étudiants qui se rue dans les wagons à présents bondés. Une dizaine de minutes de marche supplémentaire pour embarquer à l'arrêt précédent, c'est l'assurance de trouver une place assise.

Le tramway solaire repart en direction de Cascaracosta, une station balnéaire flambant neuve construite sur des terres totalement artificielles. En période estivale, les pavillons équipés des toutes dernières technologies sont pris d'assaut par les touristes. Les occupants éphémères de cette ville mouvante se pressent sur les vastes plages de sable fin, autour des glaciers qui ne désemplissent pas. Ils font la queue pour profiter des services de la nouvelle station thermale : un immense pavillon de verre qui domine la digue, et se ruent au casino pour faire leurs jeux de jour comme de nuit. Le reste de l'année, et en particulier en cette saison des pluies, les lieux sont déserts. Seuls quelques hommes d'affaires solitaires apprécient le calme morose des rues perpendiculaires et des villas ordonnées, alors changées en une espèce de ville fantôme.

Une personne monte, personne ne descend.

Une brève accélération du tramway sur le pont et les wagons solaires stoppent au Dos de la Baleine. C'est le nom qu'on a donné à la zone de loisirs qui occupe à elle seule l'espace d'un quartier. Le vide n'a pas sa place entre l'énorme complexe sportif, la patinoire et la paillote en inox sous laquelle se réunissent les meilleurs surfers de l'île. Entre les bâtiments, la circulation des aéromobiles s'effectue sur quatre niveaux. Sur la côte, se dresse le célèbre aquarium d'Elthior, le plus grand au monde désormais. Les vitres du bâtiment renvoient les reflets des vagues, puis, progressivement, la structure plonge dans l'océan. Plus loin, face à la mer, sur un morceau de falaise, le musée paléontologique tend ses marches vers les flots. Autrefois bâti dans le centre-ville, le bâtiment en partie détruit a été démonté au lendemain de la Grande Guerre pour être reconstruit sur le Dos de la Baleine. En contrebas, se cache l'une des curiosités d'Elthior : un vaste parcours de golf qui flotte sur le Pacifique et dont certains trous sont aménagés sur des plate-formes partiellement submergées. Ma mère adorait le golf.

— Ça se complique ! lance Tasha.

Je viens de terminer la deuxième couronne. Il faut maintenant que je parvienne à identifier les carrés qui composent la dernière face du Mystery cube.

Au même moment, la tête du tramway solaire fend la brume poussiéreuse qui enveloppe Crown Bay. Presque aucun usager ne descend jamais à l'arrêt de la vieille fabrique. Ceux qui montent n'ont généralement pas de titre de transport.

Il y a dans la plupart des villes un quartier connu pour être malfamé, un quartier dans lequel on interdit à ses enfants de s'aventurer et dont le nom fait frémir tant qu'on n'y a jamais mis les pieds. Dans le cas de l'Île d'Elthior, Crown Bay n'a pas volé sa réputation. Ceux qui s'y sont perdus par hasard ne sont généralement plus en mesure de frémir. Installées à l'écart de la vieille ville, sur la côte Sud du polder, les usines grisâtres promues au début du siècle dernier comme le nouveau fleuron économique de l'île sont désormais vouées à la décrépitude. Les chaînes des industries navales et de la conserverie tournent toujours à plein régime, la raffinerie survit malgré la raréfaction des ressources fossiles, et pourtant nul n'est dupe : il ne s'agit là que d'une couverture. La véritable économie de Crown Bay est aux mains de puissantes organisations criminelles, nourries des recettes du trafic de drogue, d'armes mais aussi d'humains. Un enfant qui voit le jour dans l'une des petites bâtisses en béton à la façade garnie de tôle sagement alignées le long des docks de Crown Bay est assuré de faire carrière plus tard en tant que dealer, maquereau ou tueur à gages.

Jusqu'à la Grande Guerre, le port industriel était ce ce pour quoi il avait été conçu : un quartier ouvrier modeste mêlant lieux de production, logements et commerces de proximité selon un plan quadrillé rigoureusement défini. De grandes places couvertes de pelouses aéraient ponctuellement la lourde masse bétonnée. Mais pendant la guerre, Crown Bay étant devenue une plate-forme incontournable de la production d'armement, la population s'est densifiée et des bidonvilles ont envahi ce qui était jusqu'alors des espaces verts. La Pacification a eu des conséquences néfastes sur ce quartier tourné vers l'économie de guerre : nombre d'usines d'armement ont mis la clé sous la porte, les bidonvilles se sont ancrés plus profondément entre les blocs de béton, la misère s'est accrue et a contraint la plupart des habitants à un mode de survie illicite.

À Crown Bay également, la police peine à maintenir l'ordre. Compte tenu des règlements de compte incessants qui ont lieu dans la zone industrielle et de l'instabilité des gangs qui se disputent le contrôle des docks, le gouvernement a dû avoir recours à des méthodes plus radicales et toutes aussi illicites que les fléaux qu'elles préviennent. Contre des pourboires généreux, beaucoup de criminels ont accepté de se mettre au service du gouverneur pour éliminer les individus les plus inquiétants. Ces tueurs exercent dans l'anonymat. Ils ne sont connus ici que sous l'appellation mystérieuse d'Ordre des Nécrophages.

— Tu penses que les candirus pourraient être mêlés à notre affaire ? s'interroge Tasha.

— Peu probable. Tous les types qui sont morts auraient pu recourir aux services d'un tueur à gages. Quel intérêt auraient-ils à décimer leur clientèle ?

— Peut-être qu'ils avaient peur que l'un de ces clients ne divulgue leur identité.

— L'hypothèse serait pertinente pour le meurtre d'un homme, de deux, peut-être même de cinq. Mais nous avons répertorié une quinzaine de morts suspectes. Il est probable que certaines victimes nous aient échappé. L'Ordre des Nécrophages ne malmènerait pas son gagne-pain de cette manière-là.

— Un acte de rébellion, peut-être. Après tout, le système tire profit de la misère des gens ici. Ça arrange bien les politiques que certains soient assez désespérés pour accepter de faire le sale boulot. Les candirus sont assez nombreux pour oser se révolter. Ils gagneraient, s'ils le faisaient.

— Mais ils ne le feraient pas. Je crois que la plupart d'entre eux aiment ça, Tasha. Je crois que la plupart d'entre eux remercient le Ciel chaque jour de les laisser empocher prime sur prime pour descendre d'autres types. Leur situation est confortable, si tu veux mon avis ; ils n'ont pas particulièrement d'intérêt à se révolter. D'ailleurs, ils n'y pensent même pas. C'est vrai qu'ils ont l'avantage du nombre, mais ces gars-là s'imposent par la force. Ils n'ont pas la fibre politique et ils savent que le système tel qu'il est joue largement en leur faveur. Ils seraient incapable d'en proposer un meilleur, encore moins de le faire advenir.

— Tu as raison, Will. Mais admettons que les candirus aient trouvé un leader charismatique, une sorte de chef de file assez subtilement dérangé pour avoir mis en place un stratagème aussi tordu !

— Ça, c'est possible. Dans ce cas, c'est ce mystérieux leader, le véritable ennemi, pas les candirus. Je me demande ce qu'il aurait pu leur promettre. De l'argent ? Ce doit être quelqu'un de riche, c'est sûr. Ce qui est sûr aussi, c'est que le cerveau de ces crimes a la fibre politique. Est-ce qu'il ne serait pas lui-même au cœur du système ? Ça ferait une bien belle couverture ; ça nous compliquerait sacrément la tâche.

Nos débats et élucubrations revêtent toujours ce même aspect : quand ma sœur et moi réfléchissons de concert, c'est comme si nous partagions un seul et même cerveau. Nous sommes nés le même jour. Nous aimons les mêmes choses. Nos idées se coordonnent et notre pensée chemine selon une même logique. Il m'arrive souvent de penser que nous sommes une seule et même entité, indissociable.

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ANNEXE / Carte de l'Île d'Elthior :

https://smoothiefiction.tumblr.com/image/617752657609768960

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Le texte ; les choses.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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