Episode 37

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Hazel

J'ai vu le jour à Whistlestorm, il y a dix-huit ans déjà. Ce manoir fut la demeure de Lord Arnold Macduff, nommé gouverneur de l'île par la Reine Victoria elle-même. La charge de gouverneur ainsi que le manoir familial furent transmis de génération en génération, jusqu'au décès prématuré de mon grand-père, Lord Robert Macduff. Il avait pour seule héritière sa fille unique, Lady Vanessa, ma défunte mère. Cette dernière mourut en couche en me donnant naissance. Pendant de longues années, je fus persuadée que j'étais la cause de sa mort.

Je fus élevée par ma nourrice, Veronica, laquelle est trépassée depuis six mois maintenant. Après son décès, Veronica fut remplacée par une dénommée Kaitlin, originaire de l'Île du Paon. À passé quarante ans, elle espérait rencontrer le succès en ville en tant que pâtissière. Ses échecs successifs et son fils malade la ramenèrent chez elle. Suite au départ imprévu de Kaitlin, mon père me proposa d'engager une nouvelle dame de compagnie. À ma demande, il m'autorisa à m'entretenir avec les différentes candidates afin de choisir moi-même celle qui me semblerait la plus compétente.

Cela fait désormais deux semaines que je reçois quotidiennement les visites de ces jeunes filles, toutes semblables. Toutes me paraissent convenables. Elles sont pour la plupart issues des écoles de formations domestiques. Plusieurs d'entre elles sont même des androïdes que je pourrais programmer à ma guise pour en faire de parfaites suivantes. Je rencontre aujourd'hui la dernière candidate en liste. Mon père pense qu'elle me plaira. Cependant, je ne vois pas quel genre de perle rare pourrait me faire renoncer à mon premier choix, lequel s'est arrêté sur une jeune femme aussi docile que réservée. Son nom m'a échappé, mais je suis convaincue qu'elle me servira comme il se doit. Suite à la visite de cette dernière prétendante, je devrais rendre mon verdict.

Assise dans l'un des fauteuils de mon petit salon, pièce qui précède ma chambre à coucher, une couverture rabattue sur les genoux, un châle autour des épaules – bien couverte, comme le médecin me l'a prescrit – j'attends patiemment de recevoir ma visiteuse. Je n'ai pas eu le temps de brosser mes cheveux. Inutile d'y remédier puisque, si je décide de l'engager, cette demoiselle me verra par la suite déambuler dans mes appartements vêtue sans apparats, comme une convalescente.

La porte du salon s'ouvre dans un grincement plaintif. Le majordome la fait entrer sans la moindre parole. C'est là le tempérament de Mr. Gray, froid comme la pierre. Il referme le battant derrière la visiteuse et la poignée, lorsqu'il la relâche, remonte dans un claquement qui glacerait le sang à quiconque n'a pas l'habitude de l'entendre. La nouvelle venue, cependant, ne laisse deviner aucun signe de crispation. Quoiqu'elle demeure dans l'ombre, à l'entrée de la pièce, je devine chez elle quelque singularité.

Au moment-même où elle avance dans la lumière, mes intestins se nouent. Elle pose sur moi un regard pesant. Ses yeux me parcourent, ils me dévisagent sans aucun faux-semblant. Venant d'une autre, je trouverais sans doute cela déplacé. Mais son regard sur moi n'a rien d'incommodant. Au contraire, il est empreint d'une franchise telle que l'on en voit rarement – et d'une puissante chaleur. L'effet provient de ses iris, ardents comme la braise. Les flammes dans ses yeux sèment des brûlures partout où son regard rencontre ma peau. Le feu prend sur mes mains, agrippées à mon châle, puis se propage jusqu'à mes clavicules. Mon cou, puis mes lèvres s'embrasent successivement. Enfin, ses pupilles rencontrent les miennes et l'incendie qui jaillit de ses iris liquéfie la glace qui depuis trop longtemps s'est figée sur les miens.

À cet instant, je sais que ce regard me perdra, que tout s'effondrera si je la choisis, elle. Et pourtant, je sens également que j'en mourrai si je dois renoncer à contempler ces pupilles, posées sur moi chaque nouveau jour à venir.

— Bonjour, Mademoiselle Orsbalt, dit-elle dans une révérence.

Sa voix est grave, suave, presque aussi brûlante que ses yeux. Désormais remise de mes premières émotions, je la considère à mon tour dans ses moindres détails. Sa peau est pâle – non blanche comme le lait, comme le teint blanc et crémeux que je tiens de ma mère, mais terne comme si de toute sa vie elle n'avait jamais connu la lumière du jour, comme si elle n'avait jamais mis le nez dehors qu'une fois la nuit tombée. Cette idée me fait sourire, sourire que je réprime avant qu'un joyeux rictus ne s'étende à mes joues. Le choc du premier regard a laissé place à une curiosité avide. Chaque détail de sa personne attise quand je le perçois mon intérêt pour cette jeune femme : ses longs cheveux aussi noirs que de l'encre, aussi fragiles qu'autant de fils de vies, le grain de beauté brun qui ponctue son regard d'un soupçon de malice – ce regard qui pétille – la délicatesse de son port de tête, sa posture droite, élégante, l'assurance de ses pas lorsqu'elle vient à ma rencontre, ses vêtements d'un autre âge. Un bustier ajusté met en valeur sa taille, marquée de part et d'autres par la courbe voluptueuse de ses hanches. Les cordons de cuir noués dans son dos enserrent sa colonne entre deux rangées d'œillets. Le tissus de sa robe bouffe en échappant à l'étreinte des baleines. Des manches courtes, pareilles à des ballons, couvrent ses épaules de leurs rayures. La jupe, de pareille étoffe, abat sur ses cuisses ses lignes noir et ocre. De grandes bottes à talons, couleur ébène, grimpent sur ses mollets dans un enchevêtrement de lacets abîmés, de sorte que l'on ne devine de ses jambes que les genoux cagneux sous la dentelle du jupon. L'espace d'une seconde, l'idée me vient que j'aurais pu m'égarer sous l'effet des poisons et que mes songes auraient tiré de ses pages l'héroïne d'un conte gothique pour la révéler à ma vue. Bien que trop prodigieuse pour être réelle, cette apparition n'a pourtant rien d'un spectre légendaire. Elle est, tout comme moi, de chair et de sang.

J'interroge la chimère qui devant moi a pris vie :

— Quel est ton nom ?

— Luna...

Elle suspend un instant sa parole, comme si elle hésitait à décliner son identité – à me dire de quel sordide roman elle a émergé. Elle se résout néanmoins à poursuivre :

— Juste Luna. J'aimerais vous donner un autre nom, plus complet. La vérité, c'est que je n'en ai aucun autre. Je suis orpheline.

Les mots m'échappent dans un sursaut qui frôle la jubilation :

— Cela nous fait un point commun.

— Si vous permettez, Mademoiselle, c'est là quelque chose que je préférerais que personne n'ait à partager avec moi.

Je ne peux que baisser les yeux, honteuse d'avoir commis pareille maladresse. Après un bref silence, je la questionne à nouveau :

— Quel âge as-tu, Luna ? Je dirais que tu n'as pas encore vingt ans. Je me trompe ?

— J'ai eu dix-huit ans, Mademoiselle.

— Nous voilà donc un point commun moins alarmant que le premier.

— Sauf votre respect, Mademoiselle, il me semble que nous avons assez peu en commun. Contrairement à vous, je n'ai rien d'une lady.

— Allons, tu t'exprimes déjà comme une demoiselle de bonne famille. Dis-moi, où as-tu étudié ? Tu ne devrais pas encore être en classe, à ton âge ?

Les joues de la mystérieuse Luna s'empourprent. Le rouge est si vif sur sa peau blême que, de loin, on prendrait par erreur les marques de sa confusion pour les traces de coups portés à son visage. Pourtant, plutôt que de m'inquiéter, ses joues enflammées m'inspirent une sympathie immédiate – une sorte d'affabilité fatale. La gêne sur son visage éveillerait chez le pire des monstre une subite philanthropie. Je me vois contrainte de céder face à l'emprise qu'exerce sur moi son charme singulier. J'insiste avec douceur :

— Eh bien, qu'y a-t-il ?

— J'ai peur de vous décevoir, me confie Luna. Il se trouve que je n'ai que peu fréquenté le système scolaire en vigueur. La seule éducation que j'ai reçue m'a été donnée par l'homme qui m'a recueillie et élevée, celui qui a été comme un père pour moi.

— Il n'y a pas là de quoi avoir honte. Je n'ai eu pour professeurs que des précepteurs, pour salle de classe que mon propre cabinet, ici même, à Whistlestorm. Nos situations ne sont-elles pas analogues ?

— Elles ne le sont pas, je vous l'assure.

Le sang afflue si intensément au creux de ses pommettes qu'il m'est impossible de la regarder dans les yeux. Je n'ai jamais vu personne rougir de la sorte. Je n'ai jamais connu nulle créature aussi dangereusement captivante.

— Je suis inscrite à l'Académie depuis peu, reprend Luna. Malheureusement, je ne m'y sens pas à ma place. On m'a trop longtemps habituée à choisir moi-même mes objets d'étude pour que je puisse me contraindre à me les laisser dicter. Autant essayer de persuader un oiseau sauvage du confort d'une cage.

Il m'est cette fois impossible de refouler le sourire qui gagne mes lèvres.

— Sais-tu bien lire ? je m'enquis.

— Entre autre.

— Et connais-tu d'autres dialectes que la langue commune ?

— Je maîtrise l'anglais et l'allemand. Je comprends le français, mais je le parle fort mal. Mon accent est atroce. Je connais également mon grec et mon latin, même si je doute que vous vouliez vous entretenir avec moi dans une langue pour ainsi dire morte.

— Je pourrais bien te surprendre. Il se trouve que j'ai derrière moi quelques années de pratique qui ne demandent qu'à être réinvesties !

Luna me rend le sourire qui a pris place sur mon visage. L'éclat qui illumine alors sa figure agit sur moi comme un coup de fouet, une énième mise en garde. Je me souviens, en la voyant si radieuse, qu'il me faut renoncer à la connaître davantage si je veux me préserver. Prenant sur moi pour rassembler mes esprits, je tords mon rictus de façon à lui imprimer la courbe la plus rigide que je puisse ébaucher. Je poursuis l'entretien en prenant soin d'adopter un ton sec et sérieux – grave, également, étant donné le dilemme qui me déchire sans que j'ose me l'avouer formellement.

— À présent, dis-moi, Luna, pourquoi penses-tu que je devrais t'engager, toi plutôt qu'une autre ?

Elle n'affecte même pas de réfléchir avant de me donner sa réponse.

— Vous m'appréciez déjà.

Son sourire s'élargit. Je reste de marbre, résolue à garder mes sentiments emprisonnés au plus profond de mon âme. Pourtant, ses yeux de braise persistent à liquéfier mon regard de glace. Luna, incandescente, revient à la charge :

— Si ma compagnie vous déplaît, vous n'aurez qu'à me le faire savoir. Dans ce cas, je me tairai. Je respecterai le protocole et je vous servirai loyalement. Je ferai preuve de la plus humble politesse, mais je ne vous assommerai pas de ma conversation. Beaucoup d'autres seraient vexées, se montreraient rancunières ou bien se démèneraient à essayer de vous plaire. Il n'y a rien de plus agaçant que ceux qui cherchent à tout prix à se faire aimer. Vous ne trouvez pas ?

Même le marbre ne peut résister à ses paroles incendiaires.

— En vérité, lui dis-je, je doute que ta compagnie puisse un jour me déplaire.

L'un de ses sourcils se fronce, imprimant un pli sur son front.

— Dois-je comprendre que vous m'engager, Mademoiselle Orsbalt ?

J'ignore moi-même quelle réponse lui donner.

— Reviens donc demain, à la même heure. Je dois encore y réfléchir avant de prendre ma décision.

Ces paroles prononcées, ma bouche se referme et, sans y prendre garde, je me mords la lèvre. Je sais pertinemment quelle sera ma réponse, demain. Mon sort est scellé désormais.

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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