Episode 38

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Luiza

Je finis de préparer un autre cocktail. J'avale cul-sec. La nuit dernière a été rude.

— Vas-y mollo, Jeri ! raille Boss. T'es l'âme de cette maison...

— Non, je suis juste la gardienne de l'ordre.

Il traverse le salon, son peignoir ouvert, avec les jambes fléchies. Même derrière ses lunettes, je peux voir sa gueule de bois.

— Combien de types t'ont enfilé cette nuit ? Trois ? Quatre ?

Boss avance les deux poings en avant et les cogne en mimant un bruit d'explosion. Puis il explose de rire.

— Prends un verre d'eau, Jovany.

Il me fusille du regard. Ce qui est idiot, puisque je ne peux pas voir ses yeux à travers les verres teintés. Mais je connais Jovany depuis suffisamment d'années. Je sais quelle tête il tire derrière son déguisement de macho. Je sais qu'il suffit de prononcer son vrai nom pour le mettre hors de lui.

L'air de rien, depuis que le patron – notre vrai patron – a placé Jovany à la tête du Temple, c'est quand même moi qui prends en charge la bonne tenue de la maison. Je gérais déjà tout pour Monsieur Nikonov. Ça me convenait. Monsieur Nikonov était un gentleman, ce qui dans notre milieu veut dire qu'il avait l'intelligence de faire ses saletés avec un minimum de discrétion. Je n'avais pas systématiquement à repasser derrière lui pour réparer ses conneries. Jovany, la discrétion, il ne sait pas ce que c'est. Pire, il ne veut pas le savoir. On l'a ignoré toute son enfance, je crois, et maintenant qu'il est grand il fait tout pour se faire remarquer. La discrétion, il la fuit comme la peste. Comme un petit garçon qui a peur d'être invisible.

J'ai beau le comprendre, je n'ai pas de pitié pour Boss. Petit emmerdeur narcissique ! Une enfance difficile, on en a tous eu une. C'est comme ça, l'enfance, c'est difficile ! Moi, par exemple, on m'a élevée au Temple de Venus. Je n'en fais pas tout un plat. J'ai grandi entourée de prostituées et de proxénètes. J'ai grandi avec une mère et une poignée de mères de substitution. J'ai grandi au milieu de femmes qui vendaient leur corps nuit après nuit pour gagner leur vie. J'ai regardé plus d'une fois par le trou d'une serrure. J'ai grandi entourée de vieux pervers qui proposaient qu'on me mette aux enchères, qui attendaient avec impatience que je prenne un peu de poitrine, que je marche dans les pas de ma mère. Qu'est-ce qui était le pire : le milieu dans lequel j'ai grandi, ou grandir, tout simplement ? Le plus difficile, ce sera toujours de voir son corps changer, de tout remettre en question, de ne pas savoir où l'on va et de ne pas voir d'issue de secours. Le pire, c'est de grandir. Dans un bordel ou ailleurs, ça ne change rien au problème.

C'est trop facile d'accuser les autres de ce qu'on devient. Je n'ai pas fini au Temple parce que les clients le souhaitaient. Travailler ici, ça a été mon propre choix.

Boss se laisse tomber sur un divan et me réclame un verre : n'importe quel mélange, tant qu'il y a du gin dedans.

— C'est pas du gin qu'il te faut, mon gars.

Il soupire.

— Dis ce que t'as à dire à la fin, Luiza !

— J'en ai assez de nettoyer la merde que tu mets, Big Boss. T'as dépassé les bornes, hier. Enrôler une gamine de force. Sérieusement ?

— Une gamine qui nous a déjà rapporté quinze mille plaques. Allez, Jeri ! Trois filles ont terminé leur contrat le mois dernier et l'une d'elles est partie sucer la concurrence... Qu'est-ce que le Simnia a de plus que le Temple ? Merde !

— Ils ont un vrai mac ? Pas un petit merdeux dans ton genre. Ou peut-être qu'ils n'encouragent pas le viol sur les jeunes vierges.

— Mon cul ! Du viol, y en a partout.

— T'as merdé, petit con. Admets-le.

Je ne sais pas ce que je déteste le plus chez Jovany : son immaturité, son ego surdimensionné, ou sa mauvaise foi. Ah, ça ! Quand on le critique, ça lui passe l'envie d'être le centre du monde !

— Cette fille est orpheline, se défend Boss. Personne ne va nous coller un procès, ou quoi. Entre nous, elle n'est pas trop mal tombée. C'est vrai, on n'est pas un de ces bordels craignos de banlieue. Elle a un job, un lit, tout ça. Est-ce qu'elle aurait tout ça sans nous ?

— Elle croyait qu'on allait faire d'elle une mannequin, putain !

— Pas possible. Elle n'a pas la taille réglementaire. Je ne comprends vraiment pas, d'ailleurs. Pourquoi on pinaille autant sur le physique des top-modèles alors que personne ne fait le difficile quand il s'agit de tirer un coup ?

— T'es un porc, Jovany.

Il ignore ma remarque, concentré sur son téléphone. Un cadeau d'un client.

— Message du chef suprême. On va bientôt recevoir une nouvelle fille.

Contrairement à ce que son pseudonyme suggère, Jovany n'a rien d'un maquereau. Il est l'homme de confiance de notre patron. Il vend son corps comme tout le monde ici. Jovany est beau garçon. Il a la cote. Surtout auprès des personnes âgées, hommes comme femmes.

— C'est une native, Luiza. Comme toi !

Une native, chez nous, c'est une fille qui n'a jamais rien connu d'autre que le bordel. Pour moi, ce n'est qu'à moitié vrai.

— Ça me fait une belle jambe !

J'avale un autre cocktail. Cul-sec. Tous les jours les mêmes drogues. J'en ai besoin pour oublier. Pour faire un métier comme le nôtre, il faut souvent oublier. C'est la seule façon de ne pas devenir fou ; la seule façon de surmonter notre misère pour prendre du plaisir.

Toute sa vie, ma mère a mis de côté pour mon avenir. Jamais elle n'a pensé à elle. Jamais elle n'a essayé d'être autre chose qu'une prostituée. Elle gagnait bien sa vie et ça lui suffisait. Son unique ambition, c'était que moi je réussisse. Que moi j'aie un avenir là où elle n'avait que la peine. Alors elle m'a envoyée à l'école. Elle m'a forcée à m'accrocher à mes études et à trouver ma voie. Comme la plupart des enfants, j'ai rêvé d'être beaucoup de choses. J'ai voulu être danseuse, astronome, hôtesse de l'air, botaniste, avocate. Et, quand j'avais dix-sept ans, ma mère est tombée malade. Hépatite. Elle a perdu son travail, sa source de revenus, et la possibilité de s'offrir les soins qu'il lui fallait. J'ai voulu la convaincre de piocher dans ses économies. « Hors de question, Luiza ! Cet argent, c'est pour tes études. Qu'est-ce que tu veux faire, Luiza ? Tu peux devenir tout ce que tu veux ! » « Je veux être prostituée. Je gagnerai de l'argent, et on te guérira. » « Hors de question, Luiza ! Tu as l'avenir devant toi ! Tu as l'avenir ! Je ne l'ai plus. Qu'est-ce que tu veux faire, Luiza ? Tu peux devenir tout ce que tu veux, alors ne deviens pas comme ta mère. » « Alors, je deviendrai médecin. ».

J'ai fini mes études. Je suis devenue interne. Ma mère est morte avant. Le cancer. Il avait débarqué sans prévenir. Personne n'avait rien vu venir. Personne, surtout pas moi. Elle, elle devait savoir. Mais elle n'avait rien dit.

Yirwv descend l'escalier, marche après marche.

— On ouvre dans une heure.

J'ignore si tous les androïdes sont réglés comme des pendules. Yirwv est la ponctualité incarnée. Et une marchandise inestimable.

Quand le grand patron nous a envoyé un sexbot, Boss et moi, on a d'abord été sceptiques. D'accord, un robot ne rechignera jamais à réaliser les fantasmes les plus tordus que lui soumettront les clients. Un robot ne déconnera jamais avec la vie des gens. Un robot ne chopera pas une infection sexuelle. Mais est-ce qu'un robot peut donner du plaisir ? Est-ce qu'il peut susciter autant de désir qu'un corps de chair et d'os ? Est-ce qu'on peut se satisfaire tout autant de le soumettre à mille volontés ? Est-ce qu'il peut simuler un orgasme ? Ou simuler l'amour ? Yirwv n'était pas la bienvenue. Mais elle a fait ses preuves, et ça a soulagé tout le monde.

Yirwv est une véritable attraction. Une attraction qui participe à la renommée du Temple. Elle est très demandée. Ce qui est pratique, c'est qu'elle est infatigable.

— Ah ! Notre mariée maudite ! l'acclame Boss. Tes batteries sont rechargées à bloc ?

— Je suis toujours opérationnelle.

Une batterie de dix heures d'autonomie, en moyenne. Deux batteries de secours. Et un risque d'erreur proche de zéro. Yirwv appartient à une nouvelle génération de robots à la pointe de la technologie. Prestations parfaites. D'ici quelques années, les machines pourraient bien avoir complètement remplacé les travailleurs du sexe. Encore que. Beaucoup de clients réclament toujours la chair, la vraie.

La physionomie d'Yirwv imite l'humain de façon étonnante. Elle saigne quand on la blesse. Ses pleurs ressemblent exactement aux nôtres. Si on lui demandait d'ajuster le design de ses yeux, on y verrait que du feu. Tout le monde la prendrait pour une fille humaine. Mais Boss et moi, on s'est entendus – ça arrive. On a décidé de vendre Yirwv pour ce qu'elle est : un androïde. On en a fait son image de marque. Les techno-fétichistes sont dingues d'elles. Ils ne sont pas les seuls.

Un humain, ça commet des erreurs. On a le droit à l'erreur, sauf dans certains cas. Un fille qui panique devant un dégénéré ou qui blesse accidentellement un client au cours d'une séance de bondage, ce n'est pas rare. Les accidents, on ne les compte plus dans les bordels de Crown Bay. Au Temple de Venus, on a une clientèle exigeante. On a une réputation à tenir.

Yirwv était une solution évidente. Le profil idéal pour répondre aux fantasmes les plus extrêmes. Ça n'a pas été facile de convaincre les sadiques avérés qu'ils prendraient leur pied à maltraiter un tas de ferraille. Mais au final, après une séance d'essai, beaucoup d'entre eux sont revenus pour Yirwv. Son personnage séduit. Bloody Bride, la mariée maudite. Mariée torturée pour certains. Mariée vengeresse pour d'autres. Ce que les clients préfèrent, c'est le côté sanglant de ses scénarios. Avec Yirwv, ils peuvent aller plus loin qu'avec n'importe quelle vraie fille. Ça, il le savent bien. Ils peuvent l'étouffer, la dépecer, la mettre en pièces. Elle peut leur flanquer la peur de leur vie, leur faire croire à leur propre mort sans jamais les égratigner. Une attraction inestimable !

— Va chercher Jewel, commande Boss à l'androïde. Qu'elle soit prête quand elle descendra.

Je retiens Yirwv

— Laisse, j'y vais.

Pendant quelque temps, j'ai travaillé à l'hôpital. Je me suis occupée d'enfants en phase terminale. Puis je me suis occupée de blessés de guerre. J'étais médecin. Je soignais quelques personnes. J'en aidais beaucoup plus à affronter la mort. Et sans arrêt, je me souvenais que j'avais échoué. Que je n'avais pas guéri celle pour qui j'avais fait tout ça. Ma mère était morte. Je ne pouvais rien y changer. Mon avenir, disparu.

Ma vie ressemble à beaucoup d'autres. La tristesse. La drogue. Une stupide faute professionnelle. La porte, puis les petits boulots mal payés. Mais ce n'est pas comme ça que je me suis retrouvée là, à vendre des orgasmes.

Un jour, une ancienne collègue de ma mère m'est tombée dessus. Une ancienne mère de substitution. « Luiza, j'ai attrapé une saloperie. Tu es médecin. Je t'en supplie, fais quelque chose. ». Leucémie, stade IV. La médecine normale ne servait plus à rien. Des solutions contre l'incurable, il en existe. Seulement pour ceux qui en ont les moyens. « Je ne suis plus médecin. La seule chose que je peux faire, c'est te préparer un cocktail. Le genre de cocktail qui fait oublier la douleur. » « Est-ce que tu connais un cocktail qui arrête la douleur ? Qui arrête tout le reste ? » « Oui, je peux faire ça. Si c'est vraiment ce que tu veux. ».

Je toque à la porte de sa chambre.

— Jewel, tu es réveillée ?

Pas de réponse. J'entre quand même. La petite nouvelle est debout à la fenêtre. Elle est encore en robe de chambre.

— Il faut te préparer pour ce soir.

— Je t'ai dit que je ne voulais plus le faire.

— Tu n'as pas le choix, mon bijou. Je vais te donner quelque chose qui va te détendre. Je t'indiquerai discrètement un gentil garçon. Je lui ferai boire quelque chose qui le rendra très docile. Avec un peu de chance, tu n'auras qu'à lui tripoter l'engin.

— Même ça, je ne veux pas le faire.

Je sais, ce n'est pas le travail dont elle rêvait. C'est rare, les gens qui font le boulot de leurs rêves. La preuve, je ne suis devenue ni danseuse, ni hôtesse de l'air, ni avocate. Cela dit, une fois qu'on a digéré la déception, ça ne doit pas être si terrible de faire notre métier. J'aime mon métier. J'aime savoir que je rends le quotidien de beaucoup de gens moins pénible. Les corps des uns et des autres n'ont rien de vraiment repoussant. C'est comme pour tout, on s'habitue.

— Tu sais, Jewel, une fois qu'on a accepté qu'une situation ne corresponde pas vraiment à nos attentes, c'est plus facile d'en voir les bons côtés.

— Je peux vous attaquer en justice pour ce que vous faites.

— Crois-moi, tu ne peux pas. L'affaire sera étouffée et, au mieux, tu seras morte. Cinq ans, ça passe vite. Tu verras, si tu l'acceptes, tu t'amuseras toi aussi.

Elle reste plantée devant le carreau. Elle ne me regarde même pas.

— Je suis de ton côté, Jewel. J'essaye de te rendre tout ça moins pénible. Mais si tu n'es pas gentille, si tu ne fais pas ton boulot, Boss ne te fera pas de cadeau. Ce petit enculé n'a pas autant de patience que moi.

La petite nouvelle se résigne. Bonne fille. Je l'aide à se préparer et je la descends au salon.

Il y a trois ans, je suis retournée au Temple. Ça faisait des années. J'ai signé un contrat. Je connaissais les clauses. J'en ai signé un deuxième. Celui-là a fait de moi le médecin permanent de la maison. Nous étions le premier établissement à disposer d'un service de santé intégré. Nous sommes encore le seul.

Quand on me pose la question, je réponds toujours la même chose. « J'ai choisi de travailler ici, parce que les autres employés ont besoin qu'un médecin veille sur eux. Un médecin qui ne leur demandera rien en échange. ». La vraie raison, elle est ailleurs. Il n'y a qu'ici que je me sens chez moi.

— Tu fais des merveilles, Jeri ! me félicite Boss. Notre petite princesse a déjà l'air plus disciplinée qu'hier !

En public, lui et moi, nous ne nous appelons jamais par nos vrais noms. C'est la règle. La règle nous garantit qu'une autre vie reste possible. La règle nous aide à nous souvenir que, même si nos corps sont mis en libre service, tout le reste est intact. Si dans une autre vie Luiza et Jovany se recroisent, elle célèbre chirurgienne, lui riche entrepreneur, leurs noms n'auront jamais été associés à une maison de passe.

Doucement, la maison de réveille. Nous nous installons dans le grand salon et les premiers clients se joignent à nous pour fêter la tombée de la nuit. Chaque nuit, les célébrations s'éternisent au Temple de Venus. Nous célébrons le plaisir, l'insouciance. Nous célébrons l'illusion, celles des clients qui, durant quelques heures, se persuadent qu'ils ont le contrôle de leurs désirs.

La soirée commence avec un habitué, un type qui est devenu comme un ami pour moi. Son corps, c'est la routine. Je le touche partout où il veut et ça ne signifie rien. Après lui, je reçois un blessé de guerre, paralysé des jambes. Un autre habitué. Même formule que d'habitude. Il dit qu'il aime mon professionnalisme, que je suis son infirmière préférée. Entre deux clients, je fais un saut au bar pour me préparer un cocktail. J'en apporte un à Jewel et je lui montre un petit gars qui est clairement venu pour se faire dépuceler.

— Allez, ne fais pas ta mijaurée. Je te parie tout ce que tu veux que c'est lui qui sera le plus gêné !

Et comme la petite nouvelle hésite à faire le premier pas, je la pousse jusqu'au puceau et fais les présentations. Je me retire discrètement, avant que le petit gars ne lorgne davantage sur mon décolleté. Et j'enchaîne avec le suivant, un homme qui vient pour la première fois. Il a entendu parler de moi, me dit-il. Il est cardiaque. Il sait que je fais souvent affaire avec des clients à risques. Alors je l'emmène dans mon « Cabinet ». Il peut se laisser aller, il est entre les mains d'une soignante qualifiée. Je conduis en douceur mon client au septième ciel. Finalement, j'avais peut-être l'étoffe d'une hôtesse de l'air. J'empoche quatre-vingt plaques pour ma prestation de base. Et retour au bar pour un nouveau cocktail. La pendule sonne. Minuit.

La sonnette gronde.

— La voilà, remarque Yirwv en entraînant son client vers la « Suite nuptiale ».

Celle qui arrive, à l'improviste, toujours à minuit tapante, ce n'est pas une fille comme les autres.

Elle débarque dans le salon avec sa longue robe noire. Pas un bonjour. Pas un sourire. Elle traverse la foule des clients excités qui bavent devant ses cheveux blonds et sa poitrine d'enfant. Fugu. C'est comme ça qu'elle se fait appeler. La seule prostituée ici qui n'est pas la propriété du Temple. Elle n'est pas comme nous autres. Nous autres, nous sommes payés pour coucher avec ceux qui le demandent. Elle, elle paye le Temple pour venir, quand ça la chante, et s'occuper d'un client.

Fugu n'a rien d'une âme charitable. Je ne l'apprécie pas du tout. Je ne suis pas censée savoir ce qu'elle fait vraiment ici. Je ne cautionne pas ce qu'elle fait. Et en même temps, presque à chaque fois, je lui en suis reconnaissante.

La vérité, je crois, c'est que cette fille n'est pas une prostituée. C'est une prédatrice. Une bête qui a fait de notre maison son terrain de chasse. Boss et elle ont un accord. Je n'ai pas eu mon mot à dire. Ce que je crois, moi, c'est que Boss doit sa place à cette fille. Le jour où elle a débarqué, Monsieur Nikonov a mystérieusement disparu. Tous les clients qu'elle nous chipe, on finit par les retrouver morts dans la presse. Ou par ne pas les retrouver du tout. En même temps, à chaque fois, il s'agit de sales types. Certains d'entre eux ont déjà dépassé les bornes au Temple. Qu'elle les liquide, ça m'est égal. Qu'elle le fasse sous mon toit, par contre, ça me met en rogne.

Fugu s'installe au bar et avance la monnaie de son whisky habituel.

— Comment se porte Florence Nightingale ?

Je ne comprends pas l'allusion, mais je comprends qu'elle se moque de moi.

— Qui est ta victime, cette nuit, Fugu ?

— J'ignore ce que tu insinues. Cependant, si tu avais la gentillesse de m'indiquer Sir Robert Coyle, quand tu le verras, tu aurais toute ma gratitude.

— Coyle ? De Coyle Automobile ?

— Lui-même. Je ne devrais probablement pas te le dire, mais sa nièce l'a accusé d'attouchements l'année passée. La pauvre petite est internée sur l'Île du Fou à présent. Et pendant ce temps, son bourreau sirote des cocktails au Temple de Venus. Voilà où en est notre système judiciaire.

— Franchement, Fugu, je pense que ce ne sont pas nos oignons.

— Ce ne sont pas les tiens, c'est certain. Quand on laisse son honorable maison prostituer une enfant de force, on perd en crédibilité pour débattre de responsabilité.

— C'est Boss qui a déconné, pas moi.

— Oh, ne t'inquiète pas. Je ne me priverai pas d'exprimer à Boss mon opinion sur le sujet. Cependant je suis d'avis que tu te déculpabilises un peu trop facilement, Jeringa. Devant le mal, ne pas intervenir, c'est déjà participer.

Fugu dépose son verre vide sur le bar et s'éloigne. Je m'attends à trouver le nom de Coyle dans la nécrologie, demain. Fugu, je ne l'apprécie pas du tout. Elle apporte la mort là où j'essaye d'apporter du plaisir. Je me sers un autre cocktail, une double dose avant de retourner en piste. Cul-sec. Même là, il y a toujours des choses que j'ai du mal à oublier.

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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