27.2

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La pause déjeuner est déjà bien entamée. J'ai tout juste le temps d'expliquer mes nouveaux projets à mes sœurs. Elles me félicitent toutes, même Faustine avec sa froideur habituelle. Roxane paraît attristée par l'idée que nous aurons désormais moins de cours en commun. Je suis certaine qu'elle s'en remettra vite, il me semble qu'elle a déjà repéré un garçon qui l'intéresse.

J'ai tout juste le temps d'avaler une plâtrée de nouilles. Déjà, le ventre lourd, il me faut me presser jusqu'au complexe sportif où m'attendent le coach chargé de la formation d'escrime et cinq autres élèves. Aucun d'eux n'est dans ma classe.

On nous prête l'équipement nécessaire, y compris les épées. Pendant qu'on se change, j'entends une fille se plaindre de devoir enfiler la tenue dans laquelle quelqu'un d'autre a sué avant elle. Je ne peux pas m'empêcher de rire en songeant que c'est typiquement le genre de remarque que Roxane pourrait faire. En ce qui me concerne, l'idée de porter des vêtements de sport utilisés par d'autres personnes avant moi me ravit : ce n'est pas vraiment comme faire partie d'une équipe, mais j'ai la sensation de perpétuer une lignée dont, aussi ridicule que ça puisse paraître, je suis bien décidée à défendre l'honneur. Mon rire maladroit me vaut un regard méprisant de la part de ma camarade vexée. Immédiatement, une autre fille me flanque une tape amicale sur l'omoplate.

— Ne fais pas attention à Nelly, me dit-elle, elle prend la mouche facilement.

— Je ne voulais pas me moquer. Elle me rappelle quelqu'un, c'est tout.

Celle qui est venue à moi avec bienveillance est une grande fille à la peau couleur café. Ses cheveux courts et noirs sont coiffés à la garçonne, relevés sur le devant de son visage incroyablement lisse. Il n'y a pas de doute, celle-là, elle sait se maquiller ! De très longs cils allongent son regard gris et vif et le gloss brille sur ses lèvres fines. Deux croix en métal pendent à ses lobes d'oreille. Avant de fermer le col de sa veste d'escrime, elle défait de son long cou un collier en cuir clouté.

— Dis-moi, je demande, c'est juste pour le style ou bien c'est un genre d'accessoire de dominatrice ?

Avant que j'aie le temps de remarquer la bêtise de ma remarque, la fille éclate de rire et me tend sa main gantée. Elle se présente.

— Teodora Lebron.

Je réponds à sa poignée de main.

— Adoria Iunger.

— Ravie de faire ta connaissance, Adoria. Pour information, je ne pratique pas le sadomasochisme. Mais si par hasard tu as besoin d'accessoires de ce genre, n'hésite pas à me demander. Je ne te jugerai pas.

Heureuse de constater que Teodora rentre dans mon jeu, je rejoins avec elle la piste le long de laquelle nos adversaires ont pris place. Le coach prend quelques minutes pour nous rappeler les règles élémentaires du duel. Avec les épaulettes et le foulard qui bouffe, on croirait le vieil homme sorti d'un autre temps. Son ton est rude. Lui, il est sec comme une branche et aussi inflexible que la lame du sabre sur lequel il prend appui. Suivant ses ordres, je me retrouve à affronter Teodora. On enfile nos masques et le duel commence. En moins de temps qu'il ne le faut pour le dire, mon adversaire parvient à me toucher trois fois avec le bouton de son épée. Le coach annonce froidement ma défaite et nous sommes reléguées sur le bord de la piste.

— Tu es redoutable, Teodora. Tu ne m'as vraiment pas laissé une ouverture.

Elle retire son masque et passe la main dans ses cheveux.

— Ce n'est rien d'exceptionnel, je suis née avec un fleuret dans la main. Tu vois, mes parents, mes grands-parents et même mes arrières-grands-parents, ils étaient tous épéistes : tradition familiale. C'est à mon tour désormais d'assurer sa survie.

— Oh, je vois. Je n'avais vraiment aucune chance de te battre.

— Ne me dis pas que tu a choisi l'escrime pour ta formation sans avoir jamais pratiqué ?

— Si. Pareil pour la boxe.

— La boxe, sérieusement ? Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Tu vas te faire dévorer toute crue.

— J'avais pas vu les choses sous cet angle. Je me suis dit que c'était l'occasion d'essayer quelque chose de nouveau. Je voulais faire de l'escrime depuis un moment, tu sais. Tiens, je m'étais même acheté une épée ! Ce serait quand même dommage si je m'en servais pas.

Teodora me fixe avec un sourire gêné. Elle a l'air consternée.

— Tu sais, ma petite Adoria, dans un contexte pareil, je devrais clairement me méfier de la concurrence. Mais je l'avoue, tu es bluffante. Tu n'as peur de rien, toi, pas vrai ? Tu n'es pas là pour écraser les autres, n'est-ce pas ? Tu cherches réellement à donner le meilleur de toi-même. C'est honorable. Je viens d'une famille d'honnêtes gens, et j'ai beaucoup de respect pour l'honneur quand il est juste. Je te respecte, et je t'aime bien. Alors, parce que c'est toi, je vais te faire une fleur. Si tu tiens vraiment à progresser, tu ne dois rien attendre d'eux : le coach va laisser les autres te piétiner sans lever le petit doigt. Moi, en revanche, je veux bien t'apprendre à manier l'épée. Si tu es partante pour sacrifier un peu de ton temps, je te montrerai les techniques.

— Qu'est-ce que tu attends en échange ?

Visiblement amusée par la gêne sur mon visage, Teodora me flanque une autre tape dans le dos.

— Une amitié loyale et réciproque. C'est comme ça que les affaires fonctionnent entre les honnêtes gens, Adoria.

Si je racontais ça à mes sœurs ou à l'un de mes amis, on me dirait probablement que c'est une proposition douteuse, qu'une telle générosité doit cacher quelque chose. Je jure que non. À ce moment-là, personne d'autre que moi n'est là pour entendre de sa bouche et lire dans son regard toute la bienveillance qui imprègne la personne de Teodora. Le genre de bienveillance que les orphelins n'ont que peu de chances de connaître. Sans une hésitation, j'accepte le marché.

Ce soir-là, plus motivée que jamais depuis mon arrivée à l'Académie, je rejoins Degory sur le stade pour un entraînement supplémentaire. Histoire de garder la forme, nous décidons de faire quelques foulées sur la piste. L'exercice prend bientôt les allures d'une véritable course de fond. Déterminée à tenir plus longtemps que mon camarade, quand bien même j'ai conscience qu'il est plus robuste que moi, je pousse mes efforts au maximum. Les efforts payent, finalement, et Degory déclare forfait.

Le couvre-feu approche déjà. On se dit au revoir et, tandis que Degory quitte l'Académie pour rentrer chez lui en ville, je m'en vais rincer mon visage dans l'un des lavabos qui bordent la façade extérieure de la salle de sport principale. La sensation de l'eau contre ma peau me rappelle les bains de mer que je prenais il y a encore un mois à peine, ces escapades aquatiques qui n'en finissaient pas. Est-ce qu'une part de moi savait, à ce moment-là, que j'étais un poisson ? C'est une question que je me pose souvent, de plus en plus souvent. En vrai, ça ne m'avance à rien.

J'ai à peine le temps de profiter du contact de l'eau sur mes joues. Presque instantanément, je sens les écailles creuser ma peau et mes branchies qui percent mon visage. Ça, encore, peut-être que j'arriverais à l'accepter, si seulement mon œil ne finissait pas toujours par suinter son mucus dégoûtant. À cause de ça, même quand il n'y a personne autour, même la nuit quand je dors, je suis incapable de retirer le bandeau qui recouvre mon orbite. C'est ma seule assurance que personne ne verra ce qui s'écoule de mon visage.

Je plonge la tête au fond du lavabo et l'eau submerge mes oreilles. Cette sensation familière me rend nostalgique, une fois de plus. Alors que les écailles se propagent jusque dans mon cou, mes branchies commencent à frétiller. Sous la douche, je mesure plutôt mal les capacités de mon corps transfiguré. Mais là, la tête enfouie dans le lavabo, je constate que je ne manque pas d'air : je respire sous l'eau exactement comme le ferait un poisson. Je m'abandonne à la sensation de ne faire qu'un avec le liquide qui stagne dans la vasque. C'est à la fois étrange et terriblement logique à reconnaître, je me sens soudainement comme un poisson dans l'eau. Pourtant, bien vite, alors que la boue commence à tomber de mon œil et que mes écailles essayent en vain de coloniser mon corps là où la peau est encore sèche, je commence à me sentir comme un poisson dans une flaque, incapable de respirer comme de se mouvoir, condamné à se tortiller sur place.

Je relève la tête et inspire une profonde bouffée d'air. Sur le coup, l'oxygène me paraît agressif. Il me faut quelques secondes avant de retrouver l'habitude de respirer depuis la surface. Il y a comme quelque chose qui cloche. Le fait que je sois contrainte de composer avec mon nouveau corps, bien sûr, mais pas seulement. Subitement, j'ai l'impression d'être épiée. Je me retourne pour m'assurer que personne ne m'a vue dans cet état et, à ce moment-là, une silhouette glisse le long du mur et disparaît au coin de la salle de sport. Les bruits des pas qui fuient résonnent pendant un bref instant encore, mais je reprends tout juste ma respiration et je suis bien incapable de poursuivre le voyeur qui vient de filer. Quand je retrouve enfin mes esprits, il n'y a déjà plus personne en vue.

Avant de regagner ma chambre, je m'arrête dans le couloir principal pour ranger quelques affaires dans mon casier. Au moment où j'ouvre la porte, une feuille glissée à l'intérieur sur le côté du battant tournoie en direction du sol et atterrit sur mes chaussures.

Je ramasse le papier. Deux mots sont inscrits dessus : « Je sais. ». En bas de la page, on a tracé une boucle. Le détail ne saute pas au yeux au premier regard mais, vu les circonstances, ça ne peut pas m'échapper : cette boucle, elle représente un poisson.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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