Episode 28

13 minutes de lecture

Nelly

Ce matin-là, quand j'ouvre la porte de mon casier, Candace surgit de nulle part et me glisse une sucette entre les lèvres. L'arôme de la fraise, hyper sucré, ça me brûle la langue. Candace vise toujours juste. Elle me connaît trop bien. Mais moi aussi, je la connais. Je ravale ma salive toute pleine de la saveur fruitée du bonbon :

— Vas-y, dis-moi de quoi t'as besoin.

Je la connais, Candace, je sais quand elle attend quelque chose de moi. J'ai jamais le cœur à lui refuser, de toute façon. Une fille comme elle, on lui refuse rien. Candace, c'est une sorte de reine dans la fourmilière de l'Académie. Une reine contestée, ça c'est clair, surtout par ces bêcheuses de finale Rubis.

Elle est en finale Diamant. Moi, j'ai fini en Émeraude. Ça m'a sapé le moral d'être séparée d'elle, mais Candace m'a souhaité de tout son cœur de me construire un bel avenir. Elle est belle, Candace, quand elle parle avec son cœur. Elle est belle, tout simplement. Ça ne fait rien qu'elle soit dans une classe moyenne parce qu'avec le corps qu'elle a, elle est certaine d'intégrer une classe Spectus en fin d'année. Jusque là, je continuerai de tout faire pour qu'elle reste la reine, intouchable. Et si je réussis à être prise dans une classe Élite, je ferai d'elle une reine tout le reste de sa vie.

Je sais ce que les gens pensent. Ils s'imaginent que je suis le larbin de Candace, comme ce toutou d'Armando aux pieds de Dayanara. Mais ils se fourrent le doigt dans l'œil, tous. Si j'accepte de faire la sale besogne, c'est parce que j'en ai envie, tout simplement. C'est difficile à croire mais, à une époque, les rôles étaient inversés. Candace et moi – ça aussi c'est difficile à croire – nous sommes de la même famille. Qu'on ne s'y trompe pas, si nos patronymes sont différents, c'est juste parce que nos mères sont sœurs. Belbotte, c'est le nom de mon père.

J'avais sept ans, et elle aussi bien sûr, quand Candace et sa mère sont venues s'installer chez nous. Elles sont restées une paire d'années. Comme j'étais fille unique, et Candace aussi, on s'est rapprochées par la force des choses, surtout parce que toutes les deux on manquait d'une complice, d'une confidente, d'une sœur tout simplement. Enfin, je pense que c'est comme ça que Candace m'a toujours vue, à dater de là. Pour moi, les choses étaient un peu différentes. Dès le départ, ce que j'ai ressenti pour elle, c'était plus que fraternel. Quand elles ont débarqué chez nous, sa mère et elle, j'ai tout de suite admiré Candace.

Quand on y réfléchit, ce n'est pas bien compliqué à comprendre. Candace était tout ce que je n'étais pas : grande, belle, féminine, avec une force de caractère pas croyable. Il fallait voir comment elle osait tenir tête à mon père devant tout le monde ! Mais mon père, il n'était pas trop sévère avec elle, même quand elle lui manquait de respect. Si Candace et sa mère vivaient chez nous, d'ailleurs, ce n'était pas pour rien. Son père à elle, il leur en avait fait baver. À part quelques lettres bien salées et des pneus crevés, cela dit, on n'a plus jamais eu de nouvelles du bonhomme après que mon père a eu une conversation d'adultes avec lui. À vrai dire, du peu que je l'ai vu, je serais bien incapable de remettre sa tête. Toujours est-il qu'entre son père, le cinglé, et le mien, un vrai parrain local que personne ne voulait se mettre à dos, Candace a vite pris la confiance.

À côté, à sept ans, je ne payais pas de mine. J'ai toujours été petite, trapue, plutôt le genre garçon manqué, mais à l'époque je n'étais pas bagarreuse pour deux sous. Dans mon quartier, la rue c'était un ring et les enfants s'en donnaient à cœur joie pour se livrer une guerre sans fin. C'était ça, l'école de la vie, sur les docks de Porcelanacosta. Comme je n'étais pas une force de la nature, dès que je me retrouvais prise là-dedans, je me faisais vite fait mettre au tapis. Et même si mon père n'aurait eu qu'à lever le petit doigt pour clouer les gamins qui me tabassaient dans un fauteuil roulant jusqu'à la fin de leur jour, il n'a jamais abusé de son influence pour me venir en aide. Selon ses principes, la loi du plus fort devait dominer la rue. Si je n'étais pas assez forte pour résister à cette vie-là, ça ne faisait rien, je n'avais qu'à aller me ranger sagement derrière les marmites. Mon père ne voyait pas sa place comme un héritage dynastique. Lui, il était devenu le maître de Porcelanacosta dans la sueur et le sang. Son successeur suivrait le même chemin et sa petite fille chérie ne ferait pas exception.

Le hic, là où pendant sept ans ça a toujours coincé, c'est que je suis née avec une malformation. Les os de mes jambes n'ont jamais voulu se solidifier. Mes parents ont dû se saigner pour me payer des prothèses articulées. On m'a greffé un squelette en titane à l'âge de quatre ans. Mais comme je grandissais, il fallait tout le temps ajuster la longueur de mes os en métal. Voilà à quoi je ressemblais : une petite faiblarde avec des cicatrices plein les jambes et les genoux qui grinçaient au moindre dérèglement. La victime par excellence d'une série pour ados complètement bidon. Campana, c'est comme ça qu'ils m'appelaient, tous.

Quand Candace est arrivée, la donne a changé. Je n'étais pas la seule à l'admirer, loin de là. Tous les garçons du quartier étaient amoureux d'elle et Candace se faisait une joie de les mépriser, tous. Ce qu'elle voulait, elle, c'était marcher tranquillement avec moi, aller cueillir des fleurs, jouer à la marelle. Quand un gamin s'en prenait à moi et contrariait ses plans, elle le traitait de tous les noms d'oiseaux et le marquait en lettres pailletées sur sa liste noire. Ça, c'était l'assurance de ne jamais gagner le cœur de Candace. C'était aussi mon passeport vers la tranquillité. Et ça ne s'est pas arrêté pas là, car les choses ont pris une tournure encore plus inattendue. Au lieu d'être jaloux de mon statut privilégié, les garçons du quartier ont commencé à voir en moi un moyen d'atteindre Candace, non par la violence, mais par l'amitié. Tout le monde se bousculait pour être mon ami, pour me demander quels étaient les gâteaux et les fleurs préférés de ma cousine, et je n'ai pas eu à insister pour qu'on m'apprenne à me bagarrer. Si je suis si forte aujourd'hui, c'est bien grâce à Candace.

— Elias, lâche Candace. Une fille lui tourne autour d'un peu trop près, si tu vois ce que je veux dire. Mets-la au parfum, s'il te plaît. Elle ne doit pas encore savoir comment ça marche, ici.

Ce que me demande Candace, c'est mon lot quotidien depuis que nous sommes à l'Académie. À la cérémonie d'ouverture, en classe initiale, Elias lui a tapé dans l'œil. Ça m'a mise un peu sur les nerfs au début, parce que c'était la première fois que Candace s'intéressait à un garçon qui ne sortait pas d'un magazine. Mais elle, je suis incapable de lui en vouloir. La reine veut Elias. Ainsi soit-il. Son chevalier a le devoir suprême de le lui ramener sur un plateau. Sauf qu'Elias, il n'a rien à voir avec les garçons de notre quartier. Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que Candace passait après les bouquins, après le tennis, et après la moitié des autres filles de l'Académie. Ça m'a mise vraiment sur les nerfs, parce que Candace est cent fois plus jolie et plus douce que toutes celles sur qui Elias a pu poser le regard. Elle a toujours été belle mais, vers l'âge de treize ans, elle est vraiment devenue une femme, une femme que n'importe qui rêverait d'embrasser : toujours bien apprêtée, toujours bien maquillée, avec ses chemises cintrées et ses yeux en amandes, ses cheveux noirs et brillants bien tirés dans leur chignon. Rien à voir avec moi, l'éternel garçon manqué qui préfère les uniformes, se contrefout du maquillage et malmène ses cheveux courts à coups de laque et de teinture. Depuis quelques mois, j'ai opté pour un rose pêche. Candace trouve que ça me va bien, je ne pense pas vraiment à changer de couleur.

— C'est qui la fille ? je demande.

Je fais ça tout le temps. Je ne peux pas refuser. Même si je sais que c'est mal, même si je sais que c'est injuste, quand je le fais pour Candace, l'abus de force le plus minable devient glorifiant. Ce n'est pas tellement que j'aime m'en prendre à moins fort que moi. Mais à choisir entre ce qui est bien et ce que désire la personne que j'aime le plus au monde, la question ne se pose même pas. Au fond, je le sais bien : même si j'écarte toutes les rivales de Candace, Elias ne l'aimera pas pour autant. Mais l'idée que je barre la route à une rivale, ça rend Candace joyeuse. Elle est tellement belle quand elle sourit que je vendrais mon âme au Diable tous les jours pour voir ce sourire-là encore et encore. Si seulement ça pouvait être pour quelqu'un d'autre qu'Elias. Quelque part – c'est égoïste – j'espère que malgré mes efforts il ne l'aimera jamais.

— Une blondasse de finale Quartz, répond Candace.

— Depuis quand il y a de belles filles en finale Quartz ?

Candace est censée rire, mais elle souffle. Elle me met son téléphone sous le nez, affichant sur l'écran une photo de la cible en train de parler à Elias.

— Il a pas l'air emballé, je remarque. T'es sûre que c'est une menace ?

— Mate sa poitrine, Nelly. Et ses bouclettes. C'est une concurrente sérieuse. Regarde-la, presque en train de baver devant mon Elias...

— Ça va aller, Candy, je m'occupe de tout.

J'ai un peu mal au cœur. Aucune chance que la pauvre fille intéresse Elias, mais les désirs de la reine sont toujours exaucés. C'est entendu, je vais trouver la fille et l'éloigner du prince charmant de ma cousine. Avec un peu de chance, je saurai lui faire peur avant d'avoir à cogner.

Trouver la cible, c'est un jeu d'enfant. Avec ses boucles dorées et sa robe bleue turquoise, la fille ne passe pas inaperçue dans les couloirs. L'air de rien, je vais à sa rencontre. Je la bouscule un peu avant d'engager la conversation :

— Eh, toi ! Désolée, je voulais pas te faire mal. Je suis un peu bourrin sur les bords.

— C'est pas grave, tout le monde se bouscule ici le matin. D'ailleurs, quand c'est un beau gosse qui me rentre dedans, je suis plutôt contente.

La pauvre. Complètement innocente. Niaise à souhait. Je la titille un peu :

— Malheureusement, j'ai rien d'un beau gosse. C'est quoi ton petit nom ?

— Roxane. Et désolée, les filles, c'est pas trop ma tasse de thé.

Là, ça devient amusant.

— Attends, t'as cru que je te draguais ?

— Ça y ressemblait un peu. Ce serait pas la première fois qu'une nana me fait la cour, tu sais. Je préfère mettre tout de suite les points sur les i.

— Rassure-toi poupée, t'es pas mon genre. Ni celui d'Elias d'ailleurs. Alors, arrête de lui tourner autour. Conseil d'amie.

Ça pourrait s'arrêter là. Elle écouterait mon conseil et décamperait sagement. Mais non. Roxane rougit de rage. Elle s'énerve contre moi :

—Si je me rappelle bien, nous ne sommes pas amies toi et moi. Je tourne autour de qui je veux, c'est clair ? C'est pas une demi-portion fringuée comme un sac qui va me dire qui j'ai le droit de draguer. T'es qui au juste, l'assistante de Cupidon ?

C'est courant, ces filles-là aiment bien se déchaîner sur moi alors que c'est leur ego qui prend vraiment les coups. J'évite de rentrer dans son jeu. Je lui tends la main.

— Nelly Belbotte. Ton pire cauchemar, si tu ne coopères pas.

Normalement, à ce stade-là, les pimbêches dans son genre baissent les armes, toutes, ou presque. Roxane me rit au nez :

— Très drôle, Nelly. Je te remercie pour ce petit intermède humoristique, mais on va en rester là, d'accord ? J'aimerais bien trouver Elias avant d'aller en cours.

Roxane fait mine de s'éloigner, mais je plaque mes deux mains contre les casiers derrière elle pour la retenir.

— Écoute-moi bien, ma grande, peut-être que je fais vingt centimètres de moins que toi, mais si tu fais la maline avec moi je t'envoie en Enfer. Je te donne une dernière chance. Laisse tomber Elias.

— Dans tes rêves, la gouine.

La tension monte d'un cran. Je suis vraiment à cran. Mon poing part direct, en plein sur l'œil. Si avec ça elle ne finit pas avec un coquart, je ne m'appelle plus Nelly.

— Non mais t'es malade ou quoi ?

Ta gueule. Le coup suivant, c'est pour la mâchoire. Je fais gaffe à ne pas la déboîter, je n'ai pas envie de finir en conseil de discipline. Mais avec ça, elle devrait avoir du mal à manger autre chose que de la soupe pendant quelques jours.

— Aidez-moi ! Quelqu'un !

Elle peut crier. Pauvre fille. Ça fait plus de deux ans que je fais la loi, ici. Le dernier qui a voulu s'interposer, je lui ai flanqué un sacré coup de genou. Le titane, l'air de rien, ça ne pardonne pas. Je l'ai appris par hasard avec les garçons de Porcelanacosta. Maintenant, plus personne n'intervient quand je règle le compte d'une cible.

Roxane se débat un peu. Un peu trop à mon goût. Je lui flanque mon poing dans le ventre. Elle en bave, littéralement. Ça, c'est pour ce que t'as osé dire, pétasse ! En règle générale, je sais retenir mes coups. Mais elle m'a provoquée, la pute. Je ne peux pas me contenir. Coup de poing après coup de poings, je lui mets la misère. Coup de genou dans ses hanches. Coup de genou dans son genou. Le métal contre l'os, qui résiste d'après vous ? Normalement, c'est le coup de grâce. La cible tombe par terre. Elle chiale comme une gonzesse. Comme si cette pauvre tache pouvait faire de l'ombre à Candace, vraiment ! Pourtant, après ce qu'elle a dit, ce n'est pas assez. Je suis à cran. Je passe mes doigts dans l'outil fatal, un cadeau de ma cousine qui attend depuis longtemps dans la poche de mon sweat-shirt. Coup-de-poing américain. Elle va s'en prendre plein la gueule, la salope. Elle a beau être à terre, j'ai pas de pitié pour les traînées dans son genre qui insultent les gens sans rien comprendre à rien.

— T'en as assez, Roxane ?

Elle me crache à la figure, littéralement :

— Va te faire foutre !

— Putain ! L'amour, ça rend vraiment con !

Je continue de la ruer de coups. C'est plus fort que moi, c'est jouissif. Sentir le métal sous ma peau, contre sa chair, ça me détend. Ça me détend après toutes les conneries qu'elle a sorties. Pouffiasse. T'aurais mieux fait de la fermer et de détaler gentiment. Tu sens, maintenant ? Tu sens mon armure qui transperce tes écailles ? Dragonne en chaleur ! Si je pouvais, tiens, je m'en taillerais un manteau. Putain ! L'amour, ça rend vraiment con !

À force de la cogner, je vais finir par me calmer. Ça y est, je me calme. Elle gémit, pauvre fille. Les enflures qui regardent depuis le début reprennent leur chemin l'air de rien. La cloche va bientôt sonner. Il est vraiment temps de se calmer. Un dernier coup pour la route. Voilà pour ta poitrine, sale chienne ! Quand mon poing cogne son sein, ce que je ressens, ce n'est pas ce que j'avais prévu. Ce que je sens, surtout, c'est le métal serré sur ma main, de plus en plus fort. Plus moyen d'extraire mes doigts du coup-de-poings américain. Mes phalanges prisonnières commencent à pisser le sang.

— Putain ! C'est quoi ce bordel ?

Roxane est en pleurs, à terre en-dessous de moi. Elle gueule comme pas permis, alors que je ne frappe même plus, comme une alarme détraquée.

— Ta gueule ! Tu vois pas que ce machin est en train de me broyer la main ?

Je suis mal placée pour dire ça, je l'ai quand même sacrément amochée. Pauvre fille. N'empêche qu'elle continue de hurler comme une hystérique, alors même si j'ai mal je la cogne une fois encore. Rien à faire, pourtant, l'alarme ne s'arrête pas. Les portes des casiers se mettent à vibrer. Le temps que je m'en rende compte, les cadenas de tout le couloir ont sauté et les battants claquent tous seuls contre les armoires. Le peu de témoins encore présents prennent leurs jambes à leur cou.

— C'est quoi ce bordel ?

Roxane se redresse, elle geint comme si on était en train de lui donner le coup fatal. Peut-être qu'elle espère rameuter quelqu'un pour la tirer de là. Quelle comédienne ! Je devrais me tirer vite fait mais le poing en métal continue de se resserrer sur mes doigts. Je flippe trop pour bouger et, dans l'affolement total, tout ce que je trouve à faire, c'est cogner mon poing en sang contre sa figure en espérant la faire taire une bonne fois pour toute. Pauvre fille, elle a l'air de se tordre de douleur. Moi aussi, comme une gamine terrifiée, je me mets à pleurer en regardant mes doigts se décomposer sous la pression du métal. Pourquoi il fallait que tu la ramènes, Roxane ? On n'en serait pas là, si tu m'avais écoutée. Je n'en serais pas là.

Elle se redresse, comme si elle m'avait entendue penser trop fort. À vrai dire, elle a plutôt l'air complètement possédée. Elle ouvre grand les yeux et son regard est vide. Je n'ai pas le temps de reculer. Mes jambes se soulèvent, malgré moi. Au rythme des portes des casiers qui claquent dans tout le couloir, mes genoux se mettent à convulser. J'ai mal, de plus en plus mal, comme si tout se disloquait à l'intérieur. Sans comprendre ce qui m'arrive, je serre les dents, presque jusqu'à me mordre la langue. Déchirée par la douleur, je regarde impuissante la prothèse jaillir de mon genou. À la vue du titane ensanglanté, je crie un bon coup et je m'effondre.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0