Episode 20

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Luna

L'Éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder.
L'Éternel Dieu donna cet ordre à l'homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ;
mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.*

L'ignorance est une vertu incommensurable. Le savant ne voit le monde qu'à travers le prisme de ses multiples connaissances. Il ne peut s'empêcher de tout analyser et d'établir des rapports logiques entre les termes d'un monde où la logique fait défaut. L'ignorant, au contraire, pose sur le monde un regard pur, toujours neuf. Il s'étonne facilement et ne trouve jamais de réponse préconçue. Les rapports qu'il imagine s'imposent à lui de façon presque arbitraire. Il peut difficilement en rendre compte et se trouve bien incapable d'en convaincre quiconque. Mais l'intuition des ignorants touche parfois la réalité de bien plus près que n'importe quelle science. Parce que l'esprit humain échappe aux règles établies et que, semble-t-il, nul ne vaut mieux qu'un fou pour en comprendre un autre. Parfois, je me demande si la folie n'est pas le propre de l'homme, bien davantage que la raison...

Faustine se tient droite sur son siège en face de moi. Nous sommes installées dans ma chambre, de part et d'autre d'une petite table ronde que j'ai recouverte d'un napperon en dentelle. Autour, j'ai disposé quatre chaises en bois, toutes dépareillées, avec des coussins encastrés dans l'assise et le dossier. Faustine a accepté de se joindre à moi pour prendre le thé, cet après-midi. Ce n'est pas dans ses habitudes. Ce n'est pourtant pas faute de la convier tous les jours.
J'ai presque achevé de siroter ma tasse. C'est à peine si Faustine, elle, en a pris une gorgée.
— Le thé n'est pas à ton goût ? J'ai pris la liberté de faire du thé au jasmin. Mais si ça ne te plaît pas, je peux te préparer un thé à la pomme ou au gingembre dans une autre théière. Après tout, les théières, ce n'est pas ce qui manque !
Faustine répond par la négative en secouant légèrement la tête.
— Ça me ferait plaisir de te préparer quelque chose que tu apprécies, lui dis-je. La prochaine fois, dis-moi de quoi tu as envie. D'accord ?
— La prochaine fois...
Faustine est laconique, elle l'a toujours été. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un mystère qu'elle se plaît à entretenir. Ma sœur et moi, nous ne jouons pas sur le même tableau. Pour moi, garder le silence est un choix réfléchi, une attitude que j'ai adoptée après avoir longuement pesé le pour et le contre et qui a fini par s'imposer à moi comme nécessaire. Pour Faustine, il s'agit en revanche d'un comportement naturel. Elle se tait, sans réfléchir, car elle n'entrevoit aucune autre issue. Il y a tellement de choses qui se bousculent dans son esprit ; par où pourrait-elle bien commencer en ouvrant la bouche ? Qui parlerait, d'abord ? Elle-même, elle n'en est pas certaine.
Je repose du bout des doigts ma tasse dans sa soucoupe. Faustine garde les yeux rivés sur la sienne. Le thé sera bientôt froid. Elle ne me regarde pas. Elle est ici, mais elle fuit. Elle regrette, je le sais, d'avoir accepté ma compagnie.
Je tapote doucement mes lèvres du bout de mon index.
— Tu peux me le dire, à moi, Faustine ; en quoi t'es-tu transformée ?
Elle ne répond pas. Son expression reste la même, impassible et absente. Ses yeux persistent à fuir sans en donner l'allure.
— Je sais que tu t'es transformée, j'insiste. C'était spectaculaire, je n'en doute pas. Tu ne veux vraiment rien me dire ? Bien. Laisse-moi au moins essayer de deviner. C'était brutal. Brutal, et effrayant. Tu t'es changée en une créature dotée d'une force admirable. Tu n'imaginais pas pouvoir déployer tant de force, n'est-ce pas ? Tu as dû essayer de voir ton reflet. Tu as vu ton reflet. Et ce que tu as vu, c'était effrayant. Effrayant, mais aussi rassurant, pas vrai ? Ce que tu as vu, tu le connaissais déjà. Dis-moi si je me trompe : tu as toujours été cette personne.
Faustine se lève sans un mot. Sans daigner me regarder, elle quitte la pièce. Un petit rire m'échappe. Je me verse une autre tasse.

Avant le savoir, le crime n'existe pas. Celui qui ne sait pas déborde d'innocence. Il lui arrive de faire fausse route et même parfois de regretter ses choix. Mais ses erreurs à lui sont teintées de candeur. Celui qui sait, bien souvent, commet un crime, par la détention même de cette connaissance. Lorsqu'on ignore ce qu'est un crime, on est bien incapable d'en commettre un soi-même. On est bien incapable de choisir le mal avant de le connaître. Cependant, une fois que l'on sait que le crime existe, même sans y prendre part, on devient complice de son existence. À partir du moment où l'on sait que le crime existe, s'en rendre coupable demeure toujours une option.
Le crime originel, ce n'est sûrement pas tant d'avoir croqué à pleines dents le fruit de la connaissance – qui pourrait-on blâmer pour sa soif de savoir ? – mais plutôt de l'avoir partagé. L'homme qui croit savoir et qui ne connaît rien est juste un ignorant. On peut remettre en question les idées de l'ignorant pour le tirer de l'erreur dans laquelle il est tombé. Mais celui qui vit dans la certitude de savoir mieux que les autres, celui-là se trouve sur la pente du mal. Il ne croit pas, il soutient. Essayez donc de démontrer l'insuffisance de son jugement à un être qui n'en revendique même pas la propriété ! Le crime, c'est d'ouvrir grand la porte du Monde des idées à celui dont l'esprit n'a pas encore mûri.

Faustine en sait déjà trop.

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*La Bible, Genèse, Chapitre 2

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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