Episode 21.1

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Nolwenn

Il y a une tache au plafond, en forme de dinosaure. Je ne sais pas si je dois le dire. Peut-être que c'est ridicule. Je ne voudrais pas que Dolorès me trouve ridicule. Elle, c'est la seule qui ne me traite pas comme si j'étais une gamine. Elle est plus âgée que mes sœurs, elle est plus mature que nous toutes. Mais quand elle me parle, j'ai toujours l'impression que Dolorès me considère comme son égale. Quand je viens lui rendre visite, peu importe si on ne fait rien, je me sens à ma place.

Elle est assise dans le sofa, à côté de moi. Moi, je me suis étendue, les jambes sur l'accoudoir et la tête posée sur ses cuisses. J'entends la pluie qui frappe les tuiles de la pergola. Ploc. Ploc. Ploc. Ça ne veut pas s'arrêter. Dolorès laisse toujours sa porte ouverte la journée. Elle n'a pas peur des bêtes qui rôdent, ni même de la tempête. En vrai, moi, je crois juste qu'elle a besoin de tout laisser ouvert, pour voir que le monde est là, dehors, qu'il tient toujours debout. Je me demande si elle a déjà été enfermée. C'est bête comme question. Je fixe le plafond.

— Eh, regarde ! Il y a un dinosaure au plafond !

Je pointe la forme du doigt. Dolorès lève les yeux.

— C'est vrai, dit-elle. On dirait un stégosaure.

— Tu t'y connais, dis donc !

Elle me dit qu'elle aime ça, les dinosaures. C'est impressionnant, elle trouve, de s'imaginer qu'un jour la terre sur laquelle nous marchons a été peuplée par des lézards géants. Puis que comme ça, d'un seul coup – Boum ! – ils ont disparu. Bien sûr, certains animaux ont survécu : des insectes, des petits mammifères et même des créatures gigantesques au fond de la mer, c'est certain ! C'est difficile, dit-elle, de croire que l'espèce qui dominait le monde a été balayée d'une traite par un gros caillou. Je hoche la tête. Le bout de mon index dessine dans le vide les contours du stégosaure au-dessus de ma tête. Et puis ça sort tout seul :

— Un jour, c'est certain, nous aussi, tout d'un coup, on disparaîtra....

— Il faudrait que je t'emmène au musée de paléontologie, à Elthior. Il paraît qu'ils ont des squelettes gigantesques. Ils ont même un plésiosaure. Tu sais, celui qui a des nageoires et un très long cou !

Elle a l'air vraiment enthousiaste. Moi aussi, je serais contente que nous allions voir ça ensemble. Je le lui dis. Et puis le temps passe. Nous discutons de tout, de rien, des histoires de dinosaures qu'on nous a lues dans notre enfance, des espèces que nous trouvons les plus impressionnantes. Dolorès me raconte qu'au Japon, il y a longtemps, des pêcheurs ont pris dans leurs filets une énorme carcasse en décomposition. Ils n'ont pas pu la ramener à leur bord, mais certains ont pensé qu'il s'agissait d'un dinosaure marin. Ils auraient peut-être encore vécu parmi nous un moment. Peut-être sont-ils toujours parmi nous. Cette idée-là me plaît. Je raconte à Dolorès que Papa étudiait la faune aquatique de l'archipel, qu'il a découvert plein d'espèces, comme un corail très solide qui pousse au fond des grottes ou ce crabe des rochers qui explose quand il prend peur. Quand je mime l'explosion, Dolorès éclate de rire.

— C'est horrible ! glousse-t-elle. Il se fout lui-même en l'air juste parce qu'il flippe ?

— Eh ouais ! Quand je l'ai vu, j'ai compris ce que ça voulait dire, en vrai, mourir de peur.

Ma remarque la fait rire de plus belle. Je ferme les yeux. Je laisse aller un peu plus ma tête en arrière contre la jambe de Dolorès. J'entends son ventre faire de drôles de gargouillements. Je trouve ça amusant. La pluie se calme, dehors. Je sais que l'après-midi touche à sa fin et qu'il est bientôt l'heure de rentrer.

— J'ai pas envie de rentrer.

Dolorès passe sa main dans mes cheveux pour les ébouriffer. Je grogne. Je lui attrape le poignet. Par réflexe, je manque de sortir les griffes, les oreilles et tout le chat en moi. Je me retiens juste à temps. Nous nous chamaillons, un moment, jusqu'à ce que je roule par terre. Dolorès se penche pour me retenir. Finalement, je l'emporte dans ma chute et elle tombe à plat ventre sur ma poitrine. Nous rions, tellement que nous avons les larmes aux yeux, tellement que nous sommes incapables de nous relever. Nous nous calmons, au bout de quelques minutes.

— Tu reviendras demain, me dit Dolorès. Et quand il fera plus beau, on ira se balader.

Ce soir encore, quand je quitte la cabane, la seule raison pour laquelle je souris, c'est de savoir qu'elle sera encore là demain, que je monterai comme les autres jours sur la terrasse et que Dolorès sera là, avec son sourire et son rire et sa façon de parler, avec sa façon de voir le monde, de me voir, avec ses histoires rapportées du Japon et ses façons à elle de me taquiner. C'est en pensant à toutes ces choses qui m'attendent demain, après-demain et tous les jours qui suivent que je remonte la colline. Je rentre à la villa, chez moi, là où je ne me sens pas vraiment à ma place. Là où je me sens de moins en moins à ma place.

Je dépasse l'arbre énorme qui se dresse le long du chemin en remontant de la plage. Je traverse les fourrés et j'atteins la galerie couverte, sur le devant de la villa. Le muret tout le long est garni de pots de fleurs installés par Cerise. On y monte par deux marches. Sur la droite, un petit escalier descend jusque dans la cour, à l'ombre d'un grand mur végétal et des branches des arbres qui s'avancent au-dessus. C'est là que se trouve la serre. Juste en face, il y a la trappe qui mène sous la maison, dans le débarras. Ça fait longtemps que nous ne fermons plus le cadenas. Il n'y a pas d'objets de valeur. De toute façon, sur notre Île, on n'a jamais vu de voleur. Au fond de la cour, il y a une petite mare, avec une cascade qui s'écoule sur les pierres depuis le haut du mur. L'eau est toujours verdâtre. Douze poissons colorés montrent leurs gosiers à la surface. De temps en temps, une grenouille s'éloigne de la jungle et vient se cacher dans le bassin, entre les feuilles des plantes aquatiques.

Il y a toujours plein de sable, dans la cour. Le vent n'arrête pas d'en ramener. On a beau le balayer, il en revient toujours plus. On a fini par s'habituer à ce que le pavé soit recouvert de morceaux de plage. J'aime bien venir ici, quand il y a une éclaircie : m'asseoir au bord de l'eau, cueillir une brindille et tracer dans le sable des motifs qui ne représentent rien. Le plus souvent, je fais des spirales. Une. Puis deux. Puis trois. Et puis, tout d'un coup, je me mets debout sur le bord du bassin et je vois, à mes pieds, s'étendre comme une grande mer de sable toute brouillée de tourbillons. Des centaines de tourbillons. Quand je reviens, la fois d'après, le vent a effacé mes dessins de poussière.

Ce soir, comme d'habitude, je jette mon bout de bois dans un coin de la cour et je m'éloigne en traversant ma mer de spirales. Alors que je suis sur le point de remonter l'escalier pour rejoindre la galerie, j'entends du bruit dans le débarras, comme des choses qui dégringolent. Je vais jeter un œil. J'ouvre la trappe et je descends à pas de loup l'escalier en bois. Je me faufilais souvent ici en douce quand j'étais petite, pour regarder Ad' cogner son sac de sable. Je connais chaque planche, chaque morceau de bois grinçant : je sais où poser les pieds pour ne faire aucun bruit. Je reste en bas des marches et, comme quand j'étais petite, je colle mon visage contre le mur froid et rugueux et je glisse un regard vers l'intérieur. Il y a une ombre, tapie au sol dans un coin du débarras. À la façon dont sa queue s'agite, je reconnais Fuzzy. Aussitôt, je suis un chat. Je m'avance vers elle, aussi furtivement qu'un chat. Fuzzy ne me voit même pas venir. Elle ne fait pas attention à moi, trop occupée à donner des coups de pattes dans une petite boule de poils. En arrivant à sa hauteur, je m'aperçois qu'il s'agit d'une souris. Ça n'a rien d'une partie de chasse. En tout cas, ça n'a plus rien d'une partie de chasse. La proie ne bouge plus. Son crâne a été complètement broyé par les crocs de Fuzzy. Elle doit déjà être morte depuis un bon moment, mais Fuzzy n'y a pas touché.

Il y en a qui pensent que c'est le travail les chats, de chasser les souris. Ils ne comprennent rien. Si les chats étaient faits pour travailler, ils porteraient une cravate et un petit chapeau, et ils s'échangeraient tous des billets de banque. Ceux qui croient que les chats chassent seulement pour se nourrir ne comprennent pas non plus. Fuzzy, elle n'a qu'à réclamer pour avoir à manger. Son butin, de toute façon, elle ne compte pas y toucher. C'est toujours la même chose. Pendant un bon moment, elle s'amuse à donner des coups de pattes dans la petite bête morte. Et puis, quand elle finit par comprendre que sa proie ne bougera plus, elle se lasse. Je n'y avais encore jamais pensé, mais je le vois à présent : c'est ça la différence. Fuzzy tue pour le jeu. Fuzzy tue par instinct. C'est ça qui fait que moi je suis humaine et que Fuzzy ne l'est pas, même si elle et moi nous sommes toutes les deux des chats. Moi, je ne tuerai jamais. Même pas pour m'amuser.

Après avoir jeté la souris par-dessus le mur de la cour, je remonte vers la maison avec Fuzzy dans les bras. Elle s'agrippe à moi. Ses griffes écorchent le haut de mon bras. Elle me regarde d'un air grognon, sans comprendre pourquoi je lui ai confisqué son butin de chasse. D'abord, elle se crispe, elle tend les pattes pour me repousser. Et finalement elle se calme. Le prédateur redevient mon petit chat et se blottit contre moi.

Je relâche Fuzzy sur le plancher de la galerie. Je me penche pour défaire les lacets de mes baskets montantes. La toile est pleine de sable, pleine de sel, pleine de taches de tempête. À ce train-là, mes chaussures ne tiendront pas le déluge ! Le déluge, c'est comme ça qu'Emma appelle la saison des pluies. À l'origine, m'a-t-elle expliqué, c'est le nom d'une très grosse pluie, une pluie qui n'en finissait pas, envoyée par un dieu pour punir les hommes de leurs péchés. Un type du nom de Noé avait construit une arche, un énorme bateau, pour sauver tous les animaux et repeupler le monde une fois le déluge passé. C'est comme ça que nous et tous les animaux on est encore là aujourd'hui. C'est ce que dit le gros livre. Moi, je trouve que ce dieu-là, il devait être un peu trop colérique. Si Papa nous avait noyées, Faustine et moi, à chaque fois qu'on se tapait dessus, je serai plus là pour raconter tout ça. Un péché, je ne sais pas trop bien ce que c'est, mais j'ai pas l'impression d'en avoir commis un jour. J'ai aucune raison d'avoir peur de la pluie.

Crac. Je me retourne. Faustine est là, assise sur les marches du perron. Elle a le dos voûté et je ne vois pas son visage, rien que ses cheveux blancs toujours tout décoiffés. Elle triture quelque chose avec un bout de bois. La branche vient de se briser dans son poing.

Je m'assieds à côté d'elle. Je jette un œil à ce qui la captive. C'est un varan. Un petit varan, un de ces lézards qui grouillent partout sur l'île. Ça fait longtemps qu'ils ne font plus attention à nous, aux vacanciers, aux gens qui vont, qui viennent. Quand ils ont peur, beaucoup de lézards ont un réflexe idiot : ils s'arrêtent de bouger. Comme si faire la statue, c'était suffisant pour passer inaperçue. J'ai tenté le coup, un jour, pendant une partie de cache-cache. J'ai mis moins de temps qu'un lézard à comprendre mon erreur.

Ce varan-là, il y a fort à parier qu'il n'a pas eu le temps de comprendre, qu'il n'a pas vu venir ce qui lui tombait dessus. Le résultat est là : la peau toute déchiquetée et les boyaux à l'air. Je préfère pas savoir ce que Faustine lui a fait. Comment est-ce qu'elle a pu le réduire en purée ? Je préfère pas regarder.

Je regarde Faustine. Elle, elle n'a pas un regard pour moi. Agiter du bout de sa branche les restes du lézard, ça lui demande toute sa concentration. Ça se voit dans ses yeux qu'elle passe un bon moment. Elle s'amuse. Et il n'y a pas une seconde où elle a l'air de se dire qu'elle a dépassé les bornes. Non, c'est tout le contraire : plus il y a d'organes qui roulent dans la bouillasse, plus elle paraît satisfaite. Alors, ça me saute aux yeux. C'est évident ! Je me demande comment j'ai pu passer à côté durant toutes ces années. C'est moi, le chat. Mais c'est Faustine qui agit comme Fuzzy. Ma sœur, mon chat, ni l'une ni l'autre n'ont besoin d'une raison pour massacrer. La seule raison valable, dans leur cas, c'est l'instinct du chasseur.

Je me lève d'un bond. Là, Faustine lève enfin les yeux sur moi. Mais ce n'est plus la peine de discuter avec elle. Je dois le dire aux autres, ce que j'ai découvert. Je dois leur dire tout de suite, que Faustine est un fauve.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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