Chapitre 2: Les Bienfaiteurs

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Avant que j’aie le temps de le supplier, une violente pression, intolérable, s’abat sur la plaie ouverte. De nouveau je retiens un cri qui meurt sur mes lèvres. Alors que j’essaye de comprendre ce qu’il est en train de me faire, une brûlure débilitante embrase mon flanc et étouffe mes pensées.

Je suis à la merci d’une douleur innommable, et un gémissement m’échappe.

Je crois entendre mon agresseur jurer dans sa barbe, comme si ce qui arrivait n’était pas de sa faute. Sans prévenir, il passe son bras libre sous mes genoux avec un soupir. Il soulève alors ma carcasse de la couche, avant de se mettre sur pieds gracieusement, sans la moindre difficulté.

Toujours secouée de soubresauts incontrôlables, je me retrouve trop loin du sol à mon goût. Je tente de l’interpeller, mais la sensation de braises incandescentes sous ma peau vole mes mots. Ignorant mon agitation, il soulève une tenture de l’épaule avant de nous engouffrer à l’extérieur.

La nuit me submerge alors. Les odeurs de sable humide et de charbons ardents emplissent mes narines, et l’air libre qui me picote le visage me rappelle de respirer. Le ciel d’encre est bleuté, les constellations l’ornant familières.

Les dunes, sous la clarté du croissant de lune, paraissent d’un blanc mat et pur. Les sons sont étouffés, si bien qu’un calme surréel semble régner sur le désert cristallin à perte de vue. J’ai soudain plus que jamais l’impression d’errer en plein rêve, flottant hors du temps sur un vent silencieux.

Je ne vois rien trahissant la présence d’autres humains aux alentours.

Confuse, je tourne la tête vers l’homme qui me tourmente depuis mon réveil, pourtant bien réel. Je ne semble pas mourir, la douleur en est un rappel constant. Qui est-il donc alors, à voyager seul ? Je retiens mes questions pour l’observer à son insu.

Sous son turban, son visage basané est parsemé de fines cicatrices, ses traits tirés par le soleil. Des ridules accentuent un regard dur, des yeux d’obsidienne. Encore jeune, il est cependant évident que le désert l’a endurci aussi sûrement que les ans. Il ressemble à un mercenaire.

Je ne saigne plus, mais je ne suis manifestement pas tirée d’affaire.

Nous dépassons le feu qui ronflait devant l’abri, et nous dirigeons vers un détour de dune. Si ses pas crissent sur le sable, rien ne vient briser le silence. Avec une grimace lorsqu’il resserre son étreinte pour accélérer l’allure, je grommelle :

-Où est-ce que tu m’emmènes ?

-Misère, le silence a été de courte durée.

Sa réponse est teintée d’une impatience nouvelle que je ne comprends pas. Décidée à recueillir plus d’informations, je continue malgré tout :

-Pauvre de toi. Qu’est-ce que tu m’as fait ?

Il me jette un regard en coin sombre, qu’il essaie de cacher derrière un rictus moqueur, comme si tout n’était que caprice de sa part :

-Je t’ai sauvé la vie. On discutera de ce que tu me dois plus tard.

Je déglutis, incertaine du prix que je suis prête à payer. Mais avant que je ne puisse m’appesantir sur les sacrifices nécessaires pour voir l’aube se lever, je tombe bouche bée à la vue qui se révèle sous mes yeux incrédules.

Un instant plus tôt, j’aurais juré que le désert était vide d’activités. Et pourtant, un campement à perte de vue vient d’apparaitre au détour d’un relief. L’immense étendue de tentes semble surgir du sable comme des ruines sans âges, mises à nues par le vent et le hasard.

Comment n’ai-je rien remarqué il y a seulement vingt pas ?

Des centaines de personnes au moins doivent convoyer là. Une caravane marchande, ici ? Ma confusion persiste. Cette journée n’a aucun sens.

Le camp est calme, et son ambiance indéchiffrable. Les tentures blanches ondulent à peine sous la brise nocturne, et rappellent la pâleur lunaire des environs. Je suis surprise d’un tel mimétisme pour ce qui ne semblent être que de la toile tissée.

Nous remontons une allée silencieuse de tentes identiques, où des LED sont disposées de part et d’autre de la voie. Cet éclairage sophistiqué et la silhouette de quelques structures métalliques tout en hauteur me font froncer les sourcils. Comment une simple caravane pourrait-elle se permettre de tels équipements ?

Je m’apprête à m’en enquérir lorsque le bourdonnement de nombreuses conversations m’interrompt dans mon élan. Nous arrivons à la lisière d’un bivouac, et je me redresse, pleinement alerte désormais.

Au centre de l’espace, aménagé d’étoffes et de toiles, crépite un grand feu. Une bonne trentaine d’hommes forment un cercle autour de celui-ci, et conversent avec passion. L’air peu amène, ils sont tous vêtus d’étoles écarlates et bleutées, et leurs yeux vifs brillent à chaque nouvelle intervention.

En dépit des désaccords qui éclatent çà et là, le groupe dégage une unité qui me laisse envieuse et inquiète.

A notre approche, la rumeur des échanges s’atténue, jusqu’à disparaître, remplacée par des regards inquisiteurs et des visages fermés. Un silence pesant s’abat alors sur cette crique d’humanité, les crépitements du feu les seuls sons à le briser.

Je suis déposée sans plus de cérémonie sur un tapis à sa périphérie, seule et à genoux devant cette foule d’inconnus.

Je ne sens aucune bienveillance, bien au contraire. J’ai la désagréable sensation de me retrouver devant un tribunal. Ma gorge se noue, l’attention que l’on me porte comme une sensation physique que je m’efforce d’ignorer. Machinalement, je réajuste mon voile pour dissimuler mon visage, et en profite pour jauger le groupe hétéroclite devant moi.

Les réactions ne se valent pas : dans les murmures qui renaissent, je perçois autant de curiosité que d’indifférence. De la désapprobation également, ce que je n’explique pas de prime abord, n’ayant pas demandé à être secourue ou enchaînée.

Mes yeux s’arrêtent sur un bien vieil homme, frêle et fripé sous des toges aux symboles familiers. Il me fixe avec ce qui s’apparente à de la patience, et esquisse même un fin sourire quand il me surprend à le détailler. Si je me détourne rapidement de son examen en retour, je ne peux m’empêcher de songer qu’en dépit de sa carrure peu imposante, il fait preuve d’un calme qui inspire naturellement le respect.

C’est alors que je remarque la seule femme de l’assistance, et je ne peux que m’arrêter devant sa beauté aiguisée bien que glaciale. Sa peau est si noire qu’elle rendrait jalouse la nuit, et ses yeux tout aussi sombres sont comme des pierres polies par des eaux séculaires.

Lorsque ceux-ci surprennent mon intérêt, je suis fusillée du regard avec une telle animosité que j’en sursaute, comme agressée. Je ne peux m’empêcher de rectifier ma posture, prête à bondir au premier geste belliqueux.

-Wai ! Pourquoi as-tu été si long ?

Je suis tirée de mes observations par cette demande, énoncée par une voix si grave et si profonde que les sons semblent se taire d’eux-mêmes en signe de respect. Et lorsque je découvre son propriétaire au-delà des flammes, je suis encline à faire de même.

Siégeant à la place du maître, un homme gigantesque, au visage orné d’une épaisse barbe noire, nous toise avec sévérité. Sa peau sombre est tannée par le sable et le soleil, couverte de cicatrices d’albâtre. Bien que d’un âge avancé, je lui devine une musculature digne d’un colosse : il n’appelle aucune provocation.

Son apparence serait moins impressionnante si son regard ne luisait pas d’une vive intelligence, à peine dissimulée par ses sourcils broussailleux et le verre d’alcool devant lui.

- Elle allait succomber à ses blessures avant que je ne puisse vous l’amener. J’ai dû appliquer des premiers soins en urgence, répond l’interpellé d’une voix neutre, confortable avec l’attention du géant portée sur lui.

Je n’ose me retourner, mais je devine que Wai est le nom de celui qui m’a mené jusqu’ici. Et je ne suis pas la seule à être intimidée par ce leader qui a tout d’une force de la nature. Une bonne partie des hommes présents reste en retrait, la bouche scellée. Ils paraissent écouter sans avoir l’intention d’intervenir.

Je comprends alors avec un certain malaise qu’une bonne dose de hiérarchie semble régir l’assemblée.

- Pourquoi te donner cette peine ? Intervient un individu à la moue dubitative avec une touche d’impatience. Pourquoi rallonger l’agonie de cette femme quand ses chances de survie sont si minces ?

Des hochements de têtes corroborent ces interrogations comme légitime source de curiosité, bien que cela me fasse grincer des dents. Wai donne sa réponse sans hésitation, indifférent face aux accusations :

- Pour obtenir davantage d’informations. Son état n’est pas le résultat d’une attaque de bêtes sauvages comme nous le supposions. Elle a été blessée au sabre, et nous sommes sur des Terres Sacrées. Quelque chose de funeste est en jeu.

Un murmure inquiet parcourt le groupe, même si je discerne quelques moues sceptiques. Je ne pense toutefois pas avoir affaire à des marchands d’esclaves, qui n’ont que faire des lois de non-violence en territoire saint. Mais cela n’explique pas la présence de ces hommes ici. Ils ont l'air d'être de simples Citoyens.

- Je t’ai entendu, déclare le chef hirsute après avoir considéré mon apparence ensanglantée, mettant fin au débat d’une main sûre. Jeune fille perdue, d’où viens-tu ?

Je ne bronche pas devant sa formidable présence. Je redresse la tête, lasse mais défiante, et réitère la réponse que j’ai déjà donné à Wai.

- Du désert.

- Ne joue pas avec nous, plus vite nous aurons nos réponses plus tôt tu pourras retourner d’où tu viens ! S’emporte ce dernier, une main se refermant sans ménagement sur mon col.

Je plisse les lèvres, refusant de trahir les miens si tôt après le massacre. Ne voulant pas envenimer la situation, je concède tout de fois avec difficulté :

- J’ai prêté serment. Les étrangers doivent mériter l’emprunt du passage, je termine en Langue Ancienne.

Des regards surpris et quelque peu incrédules s’échangent autour de moi. La main à ma nuque se contracte involontairement, avant de me lâcher comme si je l’avais brûlée. L’atmosphère se charge de tension. Avec une certaine impatience, la femme belliqueuse gronde :

- Nous n’avons pas le temps pour ces bêtises. Général Dwin, il nous faut…

- Elle est une ressortissante de la cité d’Aanbid. Regardez le blason sur son voile, la qualité de sa soie.

Des exclamations dubitatives s’élèvent devant cette déclaration. Le vieil homme, qui s’est redressé pour me faire face, les interrompt en s’agenouillant de manière solennelle devant moi. De plus près, je reconnais alors son turban cyan et les emblèmes sur sa tunique. Je baisse les yeux par réflexe, même s'il ne peut pas les voir.

Percevant mon changement d’attitude, il me salue à son tour, avant d’énoncer la réponse traditionnelle des Invités d’une voix claire :

- Nous avons su nous montrer digne, laissez notre gratitude nous guider.

- Les Dieux sont déjà là, leur cité vous tend les bras, je conclue, rendant le rituel d’accueil complet.

Je suis choquée de trouver un Invité se mêler à des Citoyens si proches des temples. Mais avant que je n’aie le temps de le confronter à cette brèche d’étiquette, leur chef reprend la parole. Il me demande avec une intensité que je ne peux ignorer :

- Est-ce vrai ?

- Oui, je dis simplement. Alors que des débuts de protestations veulent éclore, il continue, ne perdant pas de temps avec des faux-semblants ou des rituels dépassés :

- Que s’est-il passé ?

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