Chapitre 3: La Survivante

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Une vague d’images sanglantes et d’échos déchirants envahissent mon esprit.

Mes blessures me lancent, mon cœur explose et mon visage est en proie à la pire indignité. Je m’efforce de rester impassible alors que les souvenirs de la veille m’ébranlent violemment, mais j’accuse difficilement le coup. Juste à temps, je me mords la lèvre, la rouvrant au sang avant de reprendre le contrôle de mes émotions, du moins en apparence.

Pas question de perdre contenance devant une foule d’inconnus aux intentions encore incertaines. Je voudrais croire que mes tremblements sont liés à mon anémie et le froid loin du feu, mais je ne pense pas que quiconque soit dupe.

Taisant tant bien que mal l’ouragan de deuil et de colère qui rugit en moi, je m’oblige à hausser la voix, me faisant entendre de tous :

- La Cité Sainte a été attaqué. Sous le couvert de la nuit, des guerriers drapés d’or et d’ébène, lourdement armés de lames et de canons, ont franchi les remparts. Ces traitres à la Foi et à l’Ordre ont massacré, souillé, pillé ses terres bénies avant de faire exploser le temple où se réfugiaient les non-combattants.

Un silence lourd d’implications suit ma déclaration alarmante.

Mais aucun n’a la pudeur de se taire plus longtemps. Les rugissements exprimant la consternation, la stupeur, la colère éclatent avec fracas sous le ciel nocturne, autour d’un feu qui ne bronche pas. Etonnamment, je ne trouve pas de surprise teintée le vacarme.

Chacun y va de son commentaire, de sa spéculation, trop perturbé pour respecter un quelconque tour de parole. Mais la prise de conscience des tenants et aboutissants de mon récit est partagée. Une telle atteinte à l'un des piliers de la Foi, normalement immune des influences politiques et économiques, présagent de terribles bouleversements à venir.

Et c’est devant ce spectacle que naquit un doute dans mon esprit. Que faisait tous ces hommes, des Citoyens n’ayant en théorie aucune connaissance et aucun droit à la localisation des Temples, aux abords de ces terres ? Était-ce réellement le fruit du hasard qui les aurait menés ici, le jour même qu’une tragédie jamais vue dans l’histoire de la ville se soit produite ?

-Silence ! Rugit le géant en se dressant de toute sa hauteur, surplombant la scène et reprenant le contrôle du groupe. Toi ! S’adresse-t-il en me montrant du doigt : Jures-tu par les Dieux de la véracité de tes propos ?

-Je le jure. La cité est perdue, je conclue d’une voix rauque en fermant les yeux, regrettant ne pas être tombée avec elle. Mais », j’ajoute avant que l’on ne puisse m’interrompre, une lueur mauvaise brillant derrière mes paupières et un bord tranchant à mes mots désormais, « vous saviez déjà que cela allait arriver, je me trompe ?

La clameur qui peinait à se calmer se dissout alors, tandis qu’une aura menaçante enveloppe subitement sur le campement. Je savais déjà que ces hommes n’auguraient rien de bon, mais la confirmation soulève un vent dévastateur prêt à balayer ma raison, déplaisant et teinté de violence.

Toutes préoccupations liées à ma survie me semblent dérisoires tout à coup, et seul le lancinement de mes blessures me retient de me jeter à la gorge de ceux que je suis à deux doigts de considérer comme des ennemis.

On chuchote quelques mots à l’oreille du chef, qui ne réagit pas et me détaille avec circonspection, comme on observe un insecte inconnu sous une loupe. Il finit par faire un pas dans ma direction, avant de me demander d’une voix dangereusement neutre, la main reposant sur le pommeau de son sabre :

- Une chose m’intrigue, jeune fille. Si ces mécréants ne faisaient pas de quartier, par quel miracle es-tu encore en vie pour en parler ?

Ma langue claque avec impatience, excédée de me voir offrir une accusation pour une autre. Je retiens ma véhémence mais ne peux m’empêcher de répondre avec mépris :

- Comme dans tout massacre, la survie n’est que collatérale. Je suis tombée des remparts, et j’ai atterrie dans les douves. Sous le même couvert d’obscurité qu’avaient utilisé nos assaillants, j’ai pu m’échapper.

Il ne dit rien, semble déjà se détourner de ma forme pathétique à ses pieds. Je perds alors le peu de sang froid qu’il me reste, et clame :

-Pourquoi êtes-vous ici, Citoyens, bafouant les usages ? Pour finir le travail ? Êtes-vous ici pour achever des vies innocentes sous le prétexte de défier des millénaires d’histoire et de traditions ?

Je ne voulais pas hausser le ton, mais mes émotions sont à vifs. Devant le stoïcisme de ces hommes, je ne peux m’empêcher de rugir ces derniers mots, qui résonnent dans le silence comme un cri bestial. Un frémissement inconfortable parcourt l’assistance. C’est à peine si je remarque mon genou levé, mon pied à terre, prêts à me laisser bondir.

Le colosse ne dit rien, reste inébranlable face à ma rage à peine contenue. Son regard inquisiteur ne laisse rien transparaître, fermé à ma compréhension. Mais c’est dans la ligne de ses poings fermés et la tension de son menton que je perçois non pas de l’indifférence, mais du contrôle. Une main de fer sur ses passions les plus humaines. Il n’apprécie pas ce que j’insinue.

Un éclat calculateur naissant dans ses yeux noirs, il demande sereinement, me toisant de sa hauteur :

- Et que ferais-tu si c’était le cas ?

Cette déclaration me fait l’effet d’une douche froide. Je vois soudainement plus claire, au-delà du voile de haine qui persiste à la périphérie de ma vision. Blessée et dernière gardienne encore en vie, je ne peux rien contre ces intrus en face de moi. Pas plus que je ne peux me venger des monstres qui m’ont tout pris.

Je suis impuissante. Tout juste bonne à me faire exécutée sommairement.

Je baisse la tête, défaite, tue. Est-ce là mon destin qui me rattrape, après toutes ces années à braver les interdits ?

Mon regard se pose sur ma tunique couverte de sang, témoin de mon combat acharné. C’est alors que je réalise quelque chose, qui aurait pourtant dû être évident dès le début si mes nerfs n'étaient pas à fleur de peau.

Le bivouac est en ébullition. Alors que les voix reprennent autour de moi avec gravité et empressement, je suis confortée dans ma nouvelle théorie. Prenant mon courage à deux mains, je donne ma réponse d’une voix ferme :

- Je rejoindrai vos rangs.

- Excuse-moi ? S’enquiert-il, levant un bras pour faire taire le mécontentement que provoque la longueur de cet échange.

Mes mains tremblent, sous l’influence d’une émotion qui ne m’est guère familière, l’espoir. Je me redresse, de plus en plus certaine de mon raisonnement :

- Si vous n’étiez que de simples nettoyeurs, vous m’auriez achevée aussitôt trouvée. Si vous saviez exactement ce qu’il se tramait, vous ne m’auriez pas soigné pour m’interroger. Si vous étiez des Citoyens ordinaires, vous ne seriez pas aussi proche d’un territoire secret et gardé. Vous saviez qu’un péril menaçait potentiellement les habitants de ces terres, mais vous arrivez trop tard. Vous vouliez nous protéger !

Je sais que j’ai l’air dérangée, mais je ne peux pas m’arrêter, m’accroche à la possibilité de pouvoir réclamer le contrôle de ma vie avant de trépasser.

- Je ne peux rien faire seule, mais je ne suis pas aveugle : je sais que vous êtes des guerriers, et avez accès à une technologie militaire. Je ne sais pas qui vous êtes, mais je peux vous aider à retrouver ces démons, je peux vous aider à les combattre !

- Je n’ai pas besoin d’une civile imbue d’elle-même pour semer sa folie de vengeance dans mes rangs, me sermonne-t-il impitoyablement, coupant court à mes suppliques.

Faisant un autre pas vers moi, il ajoute sans pitié :

- Pourquoi te conforterais-je dans ce délire de justice, uniquement alimenté par ta culpabilité de survivante, quand tu es déjà à moitié morte ?

Je lève le menton et le transperce du regard à travers mon foulard. Ma passion incandescente se mêle d’une détermination froide mais toute-puissante. S’il demeure impassible, je le sens ciller sous l’intensité de ma présence, et ma volonté doit se lire sur les traits de mon visage tuméfié.

- Ma mort sera sûrement en vain mais ma vie ne le sera pas. Mon cœur bat encore fort dans ma poitrine, et tant qu’il en est ainsi je ne cesserai d’honorer le temps que l’on m’a octroyée.

Sans prévenir, je me dresse sur mes longues jambes, redressant la tête. J’ignore la douleur ravivée par le mouvement avant de croiser les bras avec ce que je veux être de la prestance. Désormais à hauteur de son torse, je le toise néanmoins avec assurance, avant de déclarer d’un ton sans appel :

- Par ailleurs, je ne suis pas une civile : je suis une Disciple des Maîtres de la Cité Sainte. Vous ne trouverez plus nulle part une meilleure source d’informations sur Aanbid que moi, si vous vouliez la reconquérir.

J’hésite, puis fini par dire, prête à miser tout ce qu’il me reste :

- Et si l’âme des miens peut trouver la paix via une rétribution méritée, grâce à vous ou vos informations sur ces criminels, je jure de consacrer le restant de ma vie à payer ma dette envers vous.

J’entends des soupirs et des échanges méprisants, et je serre les dents. Je sais bien que mes chances sont risibles, mais je persiste, refusant de baisser les bras alors qu’une opportunité se présente. Mes genoux menacent de flancher et je me sens faible, mais je demeure debout, bien ancrée sur mes appuis.

Avec mon attitude sans peur et sans reproche, je les défie de ne pas me prendre en considération, feignant une clarté et un panache que je ne suis pas sûre d’avoir.

Avec soulagement, je peux voir que certains semblent affectés par mon numéro. Une lueur spéculative nait alors dans le regard scrutateur du chef. Du coin de l’œil, j’aperçois Wai s’avancer, la mine renfermée et grave. Il interpelle son supérieur qui l’ignore, en proie à une intense réflexion.

Il me jauge encore un instant des pieds à la tête, indifférent aux hommes qui se lèvent ou tentent de prendre la parole. Je pense qu’il révise son jugement si j’en crois le hochement de tête qui suit son examen. Il soupire alors, ayant manifestement pris une décision.

Un nouveau silence s’impose, respectueux mais haletant, pour accueillir son verdict qui tombe sans crier gare :

- Soit. Atalia du Désert. Je t’ai entendue, et je te donne le bénéfice du temps. Demain, après une nuit de repos, tu auras une chance de prouver ta valeur.

Des protestations fleurissent sur les lèvres des hommes, méfiance et désapprobation visibles pour tous. Une résignation déférente maintient cependant les commentaires à demi-mot, lorsque leur chef termine avec sévérité :

- Je te souhaite simplement d’être à la hauteur de tes beaux discours.

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