Les dernières paroles

4 minutes de lecture

La main d’Olive Duchêne se promenait sur le drap, allant et venant doucement comme s’il s’agissait du tissu le plus doux du monde. Peut-être pas, mais il s’agissait du dernier que cette main effleurerait. Olive était mourante. Elle le savait depuis des mois, mais la mort viendrait la cueillir aujourd’hui, elle le sentait. C’est pour cette raison que tôt ce matin-là, Olive avait appelé son mari, Denis, à l’intercom. Lorsqu’il était arrivé, en sueurs d’avoir couru, alarmé par la voix rauque et faiblarde de sa femme, celle-ci lui avait dit d’appeler leurs enfants pour les faire venir. Il avait compris ce que ça signifiait mais était resté là, sous le choc. Olive aurait pu lui demander de faire vite, car le temps pressait, mais elle n’en fit rien, préféra lui laisser le temps de s’en remettre, ne pas le brusquer.

Finalement, il poussa un long soupir, un souffle rempli de tristesse et de désespoir. Olive sentit son cœur se serrer et les larmes lui monter aux yeux. Devait-elle être la personne qui le fasse ainsi soupirer ? Puis elle pensa qu’après sa disparition, son mari se retrouverait seul, se sentirait abandonné par elle, lui en voudrait d’être morte. Ça serait de sa faute, tout serait de sa faute. C’était plus facile de blâmer un mort que soi-même ou bien la vie. Non, Olive serra les yeux pour retenir ses larmes, tâcha de garder la tête froide, se dit qu’elle déraillait. Ce n’est pas ainsi que ça se passerait. Tout irait bien, tout va bien.

Olive avait peur de la mort. Elle avait vécu sa vie dans la peur de mourir, et voilà qu’enfin ce jour arrivait. De le sentir approcher ne faisait qu’empirer cette terreur, la rendre plus vraie. Qu’y avait-il après la mort ? Une continuité ou un arrêt total ? Olive ne voulait pas disparaître, elle souhaitait voir grandir ses enfants, ses trois ados impulsifs qui avaient besoin de leur mère, même de là-haut. Pourrait-elle être là ? Ou irait-elle en enfer ? Car peut-être la Terre est-elle un paradis, et la mort, l’enfer tel qu’on le conçoit ? Toutes ces craintes venaient l’assaillir avec la force d’un coup de boutoir sur son cœur défaillant, contribuant à l’affaiblir dans la maladie.

Les enfants et Denis aussi se posaient ces même questions, elle le savait bien. Ils en avaient déjà discuter autour d’un souper, quand ils avaient appris le diagnostic final. Ses enfants avaient beaucoup parlé d’un phénomène ou les proches décédés avant soi apparaissent devant votre lit de mort pour vous tendre la main et vous guider dans l’au-delà. Ses enfants y croyaient beaucoup, avaient beaucoup lu à ce sujet. Ils y croyaient assez, du moins, pour que la conversation continue sur ce sujet pendant une bonne heure. Olive se disait que ça ne serait pas méchant, si sa propre mère pouvait être là quand le temps viendrait, - elle qui était morte quand Olive avait treize ans -, mais la mourante n’espérait pas trop, non plus. Cependant, elle reconnaissait que beaucoup parlaient de ce phénomène, et ce, depuis des centaines, sinon des milliers d’années Mythe ou réalité ? Elle allait bientôt le découvrir.

Une boule se forma au creux de son estomac, dur et tendue. Olive se tourna lentement vers le bord du lit et s’y agrippa. Légèrement soulagée par le changement de position, elle soupira et s’endormie avec faiblesse.

« Ma chérie ? Olive ? »

« Mmh ? »

Olive ouvrit les yeux et vit d’abord Francis, un petit sourire triste aux lèvres, puis Daniel, Clément et Denis. Elle leur fit à tous le plus beau sourire qu’elle pouvait leur offrir en cet instant. Ils vinrent tous placer leur main sur la sienne ; elles étaient chaudes et rugueuses : de vraies mains d’hommes. Ce n’étaient plus des enfants ; ça, non. Mais fallait-il encore les protéger ? Oui, elle en était persuadé. Les protéger des réalités que même les adultes les plus âgés ne peuvent tolérer, qu’ils craignent jusqu’à la fin. La mort, par exemple.

La mourante se releva pourtant dans son lit, lentement, aidée de ses fils. Elle passa un coup de langue sur ses lèvres amincies par la maladie, mais ce simple contact les cassèrent un peu plus, lui faisant goûter de son sang. Elle regarda ses trois fils, ses trois merveilles, les choses les plus belles en ce monde, et pleura. Pourquoi lui fallait-il les quitter ? Sans avoir la certitude de pouvoir être avec eux d’en haut ? Pourquoi mener cette vie, créer ces êtres formidables, si c’est pour disparaitre ensuite ? Mais disparait-on vraiment ? Et comment le savoir ? J’ai peur !

Et les pleurs d’Olive se transformèrent en hurlements, les poings levés vers le ciel. Personne ne bougeait, comme si chacun comprenait l’importance de cet éclat, et dans les yeux de tous, les larmes affluèrent. Lorsqu’Olive se fut calmée, elle se recoucha, sans aide, et regarda autour d’elle, l’air vidée.

Quelque chose se passa alors. Une sensation, puissante et apaisante, comme un médicament, vint calmer les nerfs d’Olive, amollir ses muscles, centrer son esprit. La mort arrivait. C’était quelque chose de presque agréable, une fois la peur atténuée. Mais nulle maman ne l’attendait pour la guider. Déçue, elle songea qu’elle allait probablement juste s’évaporer, et même si la peur ne régnait plus, cette idée de disparaître ne lui plaisait guère.

Cette pensée la mena à regarder ses enfants, son mari, et à se dire qu’à eux non plus, il ne plairait sûrement pas de connaître cette vérité. Elle avait le choix entre dire la vérité et briser leurs espoirs, les rendre malheureux et anxieux, comme elle, à l’idée de mourir, ou de mentir. Olive choisit de mentir.

« Je vois ma mère », furent ses dernières paroles.

Furent les dernières paroles de bien des gens.

Annotations

Vous aimez lire Raton Lunaire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0