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Deux garçons approchent de ta voiture. Tellement fluets, fragiles. L’un porte un sac de sport en toile bleue, l’autre un sac poubelle gris. Tous deux enlacent ces maigres bagages, serrés précieusement contre leur poitrine.

Le gars de la plateforme d’entraide, Quentin, te sourit, t’embrasse en t’enlaçant et te tapant dans le dos. Il te tutoie à nouveau, te transmet les salutations de sa copine Zara et te remercie pour ton investissement précieux. Tu agrées nonchalamment comme si tout cela était normal, usuel, pour toi. Les deux adolescents s’appellent Jemal et Kidane. They come from Erythree.

Le froid est beaucoup trop intense pour papoter plus longuement, même si tu demeurerais volontiers dehors, sur ce parking, à te rassurer au contact de la présence sécurisante de Quentin, tellement ton angoisse monte.

Allez, GO ! Tu te décides d’un coup, leur répètes welcome, leur ouvres les portières de ta voiture et démarres. Tu n’as même pas pensé à demander le numéro de téléphone de ce Quentin en cas de problème.

Il n’y aura pas de problème ! Tu prends cinq gouttes de rescue. Les gamins ont grimpé tous les deux à l’arrière. Les écouteurs enfoncés dans les oreilles. Quel âge ont-ils ? Seize, dix-sept ans ? Tu devrais leur parler. Leur dire quoi ? Le thermomètre de la voiture indique moins six à l’extérieur. Tu leur demandes si the heating is OK. Ils sourient en répétant tour à tour OK, OK. L’éclat de leurs dents blanches dans le noir te stupéfie. Tu allumes la radio. De la musique classique, tu changes de programme pour chercher une chaîne de jazz. Serais-tu donc un cliché raciste sur pattes ? Tu glousses. De toute façon, ils ont des écouteurs.

Tu roules. Quarante minutes sont nécessaires pour rejoindre ta maison. C’est la garde-malade qui va être contente. Tu appelles pour l’avertir qu’elle peut partir, tu arrives bientôt. Aucune envie qu’elle voie les gamins. Encore moins la tête de ton père quand il les découvrira. Tu aurais quand même peut-être dû l’avertir de ton initiative…

Avant de sortir de l’auto, l’un d’eux se penche vers toi :

– No dog ?

– Non, non, pas de chien.

Son soulagement est intense, palpable. Tu penses à Waf, il te manque.

Les garçons marchent quelques mètres derrière toi, ils traînent malgré le gel mordant. Est-ce leur premier hébergement dans une maison belge ? Tu préférerais – pour éviter la comparaison, le risque de les accueillir moins bien que ne le ferait une « vraie famille ».

Tu leur montres la cuisine, tu leur montres le grand salon, tu leur montres ton père. Tu évites son regard et continues la visite. Tu leur montres l’escalier, tu leur montres la chambre d’amis avec ses rideaux fleuris roses et verts et son lit king size, tu leur montres la salle de bain de l’étage. Tu leur dis : « manger » en mimant le geste. Ils te disent : shower please. Tu dis : yes, of course.

Ils prennent une douche, une longue douche, très longue. Tu épluches des pommes de terre pour accompagner l’agneau. Ne préféreraient-ils pas du quinoa ? Ou peut-être de la semoule ? Du riz ? Ils descendent enfin, vêtus des habits qu’ils portaient en arrivant, boueux. Tu comprends qu’ils ne possèdent rien de propre pour se changer. Tu leur montres le lave-linge et leur prêtes deux pyjamas de ton père.

Ils te sourient, remontent à la salle de bain, tu les entends rire. Ils reviennent avec les pyjamas deux fois trop grands noués autour de leur taille à l’aide d’une ficelle à ballot.

Ton père les regarde. Ton père te regarde.

– Ce sont deux garçons d’Érythrée, Papa, ils dormaient dans les bois.

Il hoche la tête. Il te semble même qu’il sourit, mais tu n’en es pas sûre, pas sûre du tout. Tu es affamée, lui aussi forcément. Il est vingt heures passées. Vous mangez toujours entre dix-huit heures trente et dix-neuf heures.

– Tiens, Papa, voilà une chope pour patienter.

Le docteur a pourtant conseillé de ne pas exagérer avec les boissons alcoolisées, mais il aime ça. Et c’est préférable à la mort au rat.

Les jeunes contemplent la bière avec intérêt. Tu leur en proposes à eux aussi, ils s’empressent d’acquiescer. Tu es étonnée, mais pourquoi pas. C’est léger. Tu en verses une à chacun avec un beau col de mousse. Ils te demandent le code wifi et se perdent dans leur téléphone. Les deux appareils ont l’écran cassé.

Tes côtes d’agneaux marinent déjà dans l’ail. Tu sors chercher du thym et de la sauge au jardin. La sauge a finalement gelé, elle est brune. Tu ouvres un sachet de salade prélavée et le vides dans le saladier en grès bleu que Jacques… Non, tu changes de saladier, tu prends le rouge. Quelle cuisson préfèrent-ils pour l’agneau ? Tu décides de bien les griller.

– À table.

Les gamins ont l’air terrifié en s’installant à table. Tu ignores que les assiettes individuelles n’appartiennent pas à leurs codes. Ni les couverts. Tu as sorti de jolies serviettes en papier rouge avec des silhouettes de chats noirs.

Ils ne mangent presque pas. Ils sourient, mal à l’aise. Tu évites le regard de ton père. Tu peux ranger ta viande au frigo. Pour la resservir quand ?

Tu leur proposes un thé. Ils y ajoutent du sucre, beaucoup de sucre. C’est nocif pour leur santé. Possèdent-ils une brosse à dents ? Tu en trouves deux (avec manches en bambou) dans ta réserve ainsi qu’un dentifrice à l’huile de coco. Ils les acceptent et montent aussitôt se coucher.

Tu regardes ton père et te sens obligée de préciser :

– Ce sont de pauvres gosses, Papa, ils dormaient dehors. Il gèle.

Tu laves leurs habits en cycle long avec prélavage et ajoutes une double dose d’un adoucissant parfumé à la rose et au lilas blanc.

Le lendemain, un vendredi, tu ne donnes que quelques heures de cours le matin. Quand tu t’apprêtes à partir, ils ne sont pas encore réveillés.

La garde-malade de ton père arrive.

– Bonjour Madame. Papa et moi hébergeons deux jeunes Érythréens pour quelques nuits. Ils dorment à l’étage. Ils peuvent se préparer du café ou du thé quand ils se réveillent. Et il y a du pain au frigo. Ne vous tracassez pas, ils sont très gentils. Euh… ils parlent bien anglais. Je serai de retour vers onze heures trente.

Tu ne lui laisses pas le temps de réagir et disparais avec ton gros sac de prof sous le bras. Tu balances tes trois heures de cours avec une autorité inhabituelle et reviens en roulant vite dans les bois. Heureusement que tu ne croises aucun camion immobilisé.

La garde-malade est plongée dans ses mots fléchés et ton père dort bouche ouverte. Pas de traces des gamins.

– Vous avez vu les garçons ?

– Non, mais vous les connaissez ? Ils viennent d’où, vous avez dit ?

– Oui, oui, bien sûr. Ce sont des amis d’une connaissance.

– Ah, je préfère ça parce qu’une femme seule comme vous ne devrait pas…

– Ne vous tracassez pas ! Puis, je ne suis pas seule, il y a Papa. Allez, bon week-end, Madame, à lundi.

Tu grimpes l’escalier sur la pointe des pieds. Tu entrouvres la porte : ils dorment, tous les deux, roulés en petits tas. Deux tout petits tas perdus dans ce grand lit.

Il est midi, il est treize heures, il est quatorze heures. Ils dorment toujours. Il est quinze heures, il est seize heures. Tu entends un bruit dans la salle de bain. De longues douches. Ils sont propres. Tu te préoccuperas de ta facture d’eau un autre jour.

L’un des deux descend l’escalier timidement.

– Good morning, Jemal.

Pourquoi es-tu si fière d’avoir retenu son prénom ? Tu remarques qu’il boite. Tu ne t’en étais pas rendu compte la veille. Tu examines sa cheville. Gonflée. Il geint quand tu la frôles. Il explique qu’il a sauté d’un camion, puis qu’il a couru, les douaniers avaient des chiens.

– Very bad dogs. Big dogs.

Il n’en raconte pas plus et tu n’oses pas l’interroger. Pourtant, tu bouillonnes de questions. Alors, tu lui prépares un épais cataplasme d’argile verte avec un peu d’huile d’arnica et d’huile essentielle de gaulthérie couchée. Il se laisse soigner, les yeux baissés. Une larme coule sur sa joue. Tu lui demandes ce qu’il voudrait manger.

– If you want, we can cook.

– Why not ?

La plus grande surprise n’est pas sa proposition, mais la facilité avec laquelle tu l’as acceptée. À l’aide du traducteur de son téléphone, il te demande du riz, des sardines, des tomates. Tu ajoutes même de l’ail et un oignon. Jemal monte l’escalier en sautillant pour redescendre avec un sachet d’épices. Le second, Kidane, arrive à son tour. Ils s’activent, rient entre eux sans trop s’intéresser à toi. Tu allumes la télévision. Tiens, il y a du foot. Tu t’assieds près de ton père qui a un demi sourire coincé sur son demi visage.

Les gamins parlent une langue que tu ne reconnais pas. Tu trouves Érythrée sur ton téléphone, la langue principale est le « tigrina ».

– Do you speak tigrina ?

Ils rigolent. Cela signifie sans doute oui.

Ils ont terminé. La cuisine embaume. Il est dix-sept heures. Et vous voilà déjà assis tous les quatre autour d’un plat dans lequel ils ont plongé quatre grandes cuillères.

Ton père a besoin d’une assiette creuse pour se débrouiller seul, mais vous trois mangez tous dans le plat. Ensemble. C’est très bon. Quelles épices ont-ils ajoutées ? Ils te montrent les photos sur leurs téléphones aux écrans fendus.

Ton père termine sa part, accepte une seconde portion : cela t’enchante. Il est temps de le changer. Tu t’isoles dans la salle de bain avec lui.

Les jeunes lavent la vaisselle. Puis te demandent une bière. Tu ris et leur en tends une. Ils regardent le foot près de ton père, accroupis sur le sol, un à sa gauche, l’autre à sa droite. Ils poussent des cris de joie quand la Belgique marque enfin un but et de grands soupirs quand elle est éliminée.

Sur ton ordi, tu découvres un message de Quentin :

« Alors, comment se passe ce premier hébergement ? »

Tu réponds :

« Super, ils sont adorables.

Jemal a une grosse entorse ».

« Aïe, ça arrive souvent hélas.

J’espère qu’il sera requinqué pour dimanche.

Dis, j’ai éventuellement un relais pour eux samedi soir

ou tu les gardes une nuit de plus ? »

« Ils peuvent rester. »

« Nickel, bon week-end.

Tu peux les déposer au parking

dimanche dix-sept heures.

Je te présenterai d’autres hébergeurs. »




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