Chapitre 3

7 minutes de lecture

Avant de partir pour la campagne, le train fit une escale pour que les jeunes soldats prennent le vêtement militaire et les armes.

L'endroit était triste et glauque mais pas pour tout le monde ; Arthur voyait ces hommes content de revêtir l'habit de soldat comme s'ils s'habillaient pour un samedi soir. Il dut faire la queue comme tout le monde pour pouvoir s'enregistrer dans le formulaire. Il se plaça devant le commandant qui semblait déjà las de son travail et dit froidement d'une voix terne : « Arthur Kirkland, Paris. » L'homme derrière son bureau acquiesça silencieusement derrière sa grande moustache parsemé de teinte grise.

Ensuite il alla prendre son fusil. C'était la première fois qu'il tenait une arme dans les mains et l'objet lui sembla lourd, si lourd. Lourd comme la responsabilité qui en tombait, et il avait l'impression de déjà porter tous les efforts de guerre sur ses épaules. Il s'habituait à peine à l'idée de devenir soldat et le fusil qui allait lui servir à tuer le pesait de plus en plus sur le moral.

L'habit lui semblait des plus ridicules. Un pantalon rouge criard et bouffant, rien de mieux pour se faire avoir par les ennemis derrière les barbelés. Les autres garçons étaient fiers de le porter, symbole de leur unité pour la France et preuve de leur courage à la guerre. Tout le monde se complimentait les uns les autres : « Quel bel habit ! Les Français sont vraiment à la pointe de la mode, même en situation de crise. »

L'atmosphère humide et chaude de chaleur humaine étouffa Arthur. Il était au bord d'une nouvelle attaque de panique et chercha Francis partout du regard. Ce dernier était en train de se faire couper les cheveux, à la rigueur de l'aspect militaire. Arthur regardait ces mèches blondes tomber lourdement sur le sol, triste à l'idée que son ami perde ce qui le différenciait des hommes de l'époque. Il le trouvait plus beau avec ses cheveux ondulés aux épaules.

Francis n'était pas plus heureux de se faire tondre ainsi. Ses cheveux étaient toute sa fierté et il en prenait le plus grand soin. Ils faisaient son plus grand charme, et Arthur devait avouer qu'il en était un peu jaloux. Un moment il avait pensé à laisser pousser les siens mais ses parents lui interdisaient formellement.

« Tire pas cette tronche Francis, les cheveux ça repousse.

- Et pendant combien de temps dis-moi ? » s'écria l'autre d'un air mélodramatique comme il avait l'habitude de faire.

Arthur ria. Son ami avait toujours tendance à tout dramatiser, même les choses les plus futiles ; et même si cela l'énervait habituellement il était content de voir que Francis n'avait pas encore perdu sa personnalité unique. Cela le rassura un moment, et il se sentait beaucoup plus serein en présence de son ami. Il priait silencieusement les dieux pour qu'ils ne furent pas séparés, mais pour rien au monde il ne l'aurait avoué.

Après leur escale, tous les soldats marchaient les uns derrière les autres sur les petites routes de campagne afin d'arriver à destination. Tous étaient vêtis du vêtement militaire au pantalon rouge bouffant qu'Arthur détestait tant. Il ressassait ce moment froid où il attendait en file indienne pour recevoir arme et vêtement ; où il disait son nom d'un ton machinal à un commandait qui fatigué de son travail. Il trouvait l'habit déjà stupide dans la malle de son père mais il se sentait encore plus ridicule en le portant ; beaucoup trop chaud, beaucoup trop rouge, beaucoup trop criard.

Tous défilaient au pas militaire. Certains plaisantaient entre eux, d'autres discutaient simplement avec leurs frères d'arme. Arthur avait même aperçut des hommes arracher de petites fleurs blanches sur le bord de la route pour les mettre dans le canon de leur fusil. « Ils seront moins heureux lorsqu'ils passeront l'arme à gauche, » pensa Arthur. Il faisait chaud sous ce soleil de campagne, où le silence était rompu par le doux sons des grillons et autres petits insectes, ainsi que le brouhaha provenant de la troupe. Avec ses grandes plantes, ses jolies fleurs et son grand ciel bleu dégagé, l'endroit sentait la sérénité et les bonnes herbes. Mais là où la plupart voyait un parterre délicieux au regard, Arthur voyait déjà les sentiers jonchés de cadavres, sentait l'odeur de la mort au lieu du parfum du miel et des pétales et entendait le dernier soupir des condamnés à la place du chant des oiseaux. Il souhaitait encore que les autres aient sa vision et qu'ils soient moins aveugle aux atrocités qui allaient se dérouler sous leurs yeux. Il soupira encore d'un air las et fatigué.

Cependant, il était bien heureux d'admirer ce beau paysage qu'il n'avait jamais pu voir auparavant. Il avait jusque-là seulement vécu à Paris et n'avait marché que sur ses dalles bien rangées. Le bruit et la sensation de la terre en-dessous de ses bottes lui prodiguaient un doux plaisir de l'inconnu et de l'inhabituel. Il était finalement content de quitter Paris pour de nouveaux horizons mais il était attristé de savoir que ces si beaux lieux allaient bientôt être ravagés et détruits. « C'est injuste, » rumina-t-il. Francis marchait à ses côtés, aussi fier qu'il pouvait l'être. Il parlait de cette douce saison mais Arthur l'entendait à peine, trop perdu dans ses pensées.

« Mon bon Arthur, sens-moi cet air frai ! C'est autre chose que les vapeurs et les voitures de Paris, non ? Lève la tête un peu, regarde moi ce ciel si bleu ! Et ces fleurs, ne sont-elles pas merveilleuses ? Oh, toute cette beauté m'inspire tant de belles choses, tu ne peux pas savoir ! Avec l'odeur de la victoire, celle de ces doux parfums fleurissants ne pouvaient que bien se marier. Lève la tête un peu, je t'ai dit ! »

Il lui jeta un coup de coude dans les côtes pour faire réagir son ami. Arthur émit un petit « Oh ! » de surprise et de douleur et renvoya la pareil à Francis, en frappant un peu plus fort. Les deux commencèrent à se chamailler gentiment comme des enfants, et Arthur rit joyeusement, oubliant quelques instants ses tristes pensées.

« Voilà ce que je veux entendre, mon ami ! Cesse d'être toujours morose, je te préfère gai et gentillet. »

Des jeunes filles se tenaient sur les balcons des jolies maisons en bois. Penchées, elles saluaient les soldats de leur main fine, les encourageant parfois en criant de leur voix mélodieuse. Elles étaient belles avec le soleil qui rayonnait sur leur cheveux et la lumière qui se reflétait sur leur visage. Il n'y avait pas plus beau spectacle au milieu de ce charmant paysage pour les soldats qui se donnaient comme dans une troupe de théâtre.

Beaucoup ne résistaient pas à leur charme, certains leur renvoyaient leur salut en s'écriant. D'autres, un peu plus rustres, les sifflait sans honte. Ceux qui se sentaient plus poètes cueillaient des fleurs et faisaient mine de leur offrir.

Francis n'était pas non plus indifférent. Arthur lui savait un faible pour les belles filles, et il en salue une en particulier d'un grand geste du bras et en s'écriant : « Salut, ma jolie ! Vous êtes aussi belle que vos fleurs. » Arthur entendit la fille glousser et pouvait voir une mignonne teinte rose colorer ses joues rondes.

Seulement, Arthur était le seul à rester insensible à tous ces charmes contrairement à ses camarades. D'un naturel plutôt timide, jamais il ne se permettait de complimenter une fille « Tu es trop coincé ! Détends-toi un peu, » lui disait souvent Francis ; mais, à dire vrai, Arthur n'avait jamais été très réceptif à la beauté des femmes. Il savait reconnaître lorsqu'une fille était jolie mais jamais il n'en fut sensible comme son ami. Parfois il le feignait pour se fondre dans la masse et ne pas avoir l'air ridicule quand ses amis parlaient de demoiselles, mais aussi loin qu'il s'en souvienne et après plusieurs relations désastreuses avec la gente féminine, il n'avait jamais vraiment aimé une femme. Ainsi, il resta impassible aux jeunes filles qui exhibaient avec délicatesse leur décolté pour retenir un peu plus l'attention des soldats. Arthur les entendait avec leurs remarques un brin machistes, parfois carrément vulgaires, et il détestait cela. Il préférait encore lorsqu'ils parlaient du ciel et des fleurs.

Un poil énervé, il préféra regarder autour de soi. Il aperçut rapidement un jeune garçon qui marchait à ses côtés et à qui il n'avait pas prêté attention jusque-là. Il croisa rapidement ses yeux ; l'autre lui sourit timidement un instant avant de baisser la tête et de s'éloigner. Arthur ne pensait pas l'avoir entendu depuis le début de la marche, et il apprécia le fait qu'il ne s'extasiait pas non plus autant que ses camarades devant le spectacle de jeunes filles.

C'était un garçon des champs, il le sentait. Un garçon de ferme, qui allait manquer à sa famille pour les moissons et le travail à la maison. Tout en lui sentait la campagne et la banlieue parisienne ; ses cheveux blonds comme la paille, son teint mate des gens qui travaillent sous le soleil et ses bras bâtis de ceux qui effectuent de durs labeurs. Ce n'était pas un Parisien, sûrement pas. Il n'en avait pas la mine paresseuse et suffisante.

C'était un garçon jeune aussi, beaucoup trop jeune pour cette guerre. À peine dix-huit ans, pensa Arthur. Ce n'était pas une bonne période pour commencer une belle jeunesse. Arthur éprouvait presque de la pitié pour ce – très – jeune homme. C'était injuste, on ne devrait pas passer ses jeunes années à combattre et à tuer pour Dieu ne sait combien de temps. Rien n'était juste dans cette guerre.

D'autant plus que cet inconnu sentait l'innocence à plein nez. Il avait l'air niais, mais de la niaiserie des adolescents qui découvrent encore la vie. C'était un gamin des champs, un gamin qui sentait la campagne et ses terres et sa paille fraîche, c'était un garçon d'été qui allait découvrir le dur automne et ses feuilles mortes.

Arthur s'étonna de se prendre autant pitié pour quelqu'un qu'il ne connaissait pas, mais ce garçon était le symbole de toute la cruauté qui allait s'abattre dans les rangs. Des gamins à peine sortis de l'adolescence qui devaient se conduire comme des hommes, des soldats et des tueurs. Aucun d'eux n'avaient encore la carrure psychologique pour supporter cela, et Arthur n'osait pas imaginer l'impact que cela aurait sur eux après la guerre finie.

La guerre était injuste, bien sûr, mais elle était encore plus cruelle pour ces jeunes hommes-là.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire QueenDichi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0