55. Le beau gosse du marché

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Oriane

C’est l'effervescence du samedi matin sur la place Sainte Catherine, où touristes et habitants du canton se croisent, se mélangent devant les étals du marché hebdomadaire. Le soleil se fait discret en cette fin de matinée, apportant une fraîcheur agréable après plusieurs jours de canicule. Les touristes entrent et sortent de l'église qui a donné son nom à la place, magnifique infrastructure faite de bois qui étonne toujours les gens lorsqu’ils se rendent compte que l’intérieur est similaire à une coque de bateau retournée.

Et moi, dans tout ça, je flâne en me disant que j’ai foiré quelque chose durant ces dix dernières années. Robin est parti avec son père hier, en fin de journée, pour un weekend chez ses grands-parents, et je tourne déjà en rond à la maison. Je m’ennuie sévère et je n’ai aucun passe-temps. J’aurais pu bosser, après tout, je ne suis pas très en avance sur mes contrats et les vacances d’été n’arrangent rien à mon manque de temps, mais c’est le weekend… Qu’est-ce qui cloche, chez moi au juste ? Ça doit faire une demi-heure que je traîne ici, allant d’étal en étal sans réel but. J’avais envie d’acheter du poisson frais pour le dîner, mais à quoi bon passer une heure en cuisine si je ne prépare le repas que pour moi ? J’ai été attirée par la rangée de fruits et légumes colorés sans parvenir à me décider sur quoi acheter, les fraises me rappelant que mon fils adore faire des smoothies tout rouges, les oranges que Louis aime se presser un jus le matin.

Je fais demi-tour avec l’objectif de rentrer chez moi pour finalement passer mon weekend à bosser, et me retrouve le nez contre un torse dur comme du béton. J’ai un mouvement de recul et me fais insulter par un petit vieux que je bouscule au passage. Tout ceci a au moins le mérite de me sortir de mes idées noires. Je m’excuse auprès du papy et lève les yeux sur le propriétaire de ces pectoraux saillants, rencontrant deux billes qui ne me sont pas inconnus. Le petit sourire en coin qu’il affiche doit répondre à mon air ahuri.

— David ? Je… Désolée de t’être rentrée dedans, je n’ai pas fait attention…

— Eh bien, quel plaisir de voir Miss Normandie parmi nous ! répond-il en souriant. Tu vas bien ?

— Miss Normandie ? Rien que ça ? ris-je. Je vais… bien, oui, merci, et toi ? Je ne te pensais pas du genre à faire le marché.

— Et pourquoi pas ? Moi aussi, je mange et j’aime bien les produits naturels du marché. Tu sais, un corps de rêve comme le mien, ça s’entretient avec les meilleurs produits ! Je t’offre un café ? J’aime bien faire une petite pause les jours de marché, regarder le port, les touristes…

Je souris et le détaille du regard quelques secondes. Effectivement, je doute qu’il passe son temps à manger du fast-food. Ou alors, il compense en passant le reste de son temps libre à courir et soulever des poids. David est plus musclé qu’Hugo mais il a le même regard gentil et assuré. Il sait qu’il plaît aux femmes, ça se voit dans sa posture, et il doit chercher l’attention de ces dames en portant ce tee-shirt gris bien moulant. Oui, il est agréable à regarder, il n’y a pas à dire.

— Tu as raison, je ne sais pas pourquoi ça m’étonne, en vérité. J’imagine que je suis jugeante, que pour moi un mec de ton âge passe son samedi matin au lit avec une nana trouvée la veille, grimacé-je avant de lui offrir un sourire contrit. Va pour le café, je te suis.

David rit et me fait signe en se mettant en marche. Il m’entraîne sur le quai, un peu plus loin, tout aussi bondé que la place, et m’embarque sur la terrasse du café de l’angle, où j’ai mes habitudes avec Rachel. Les petits déjeuners y sont délicieux et, d’ici, nous avons vue sur les quais du port mais aussi sur la Morelle, le fleuve qui mène au port. Il salue le patron avec chaleur et nous nous installons face à face à une table extérieure pourvue de banquettes en bois. Je souris d’ailleurs en voyant David glisser sa grande carcasse musclée entre le banc et la table.

Nous commandons deux cafés et un petit blanc s’installe alors que nous nous observons. Ce n’est pas vraiment gênant, après tout, nous ne nous connaissons pas beaucoup, même si chacun a vu l’autre au réveil il y a quelque temps, c’est vrai.

— Alors… Andréa ? souris-je finalement pour relancer l’échange. Elle est toute chose depuis l’EVJF…

— Disons qu’on profite bien pour le moment. Sans questions ni obligations. J'espère que ça va continuer un moment parce qu'entre nous, c'est vraiment super. Elle est top, ta copine !

— Oui, elle est cool, en effet. Et ne tarit pas d’éloges à ton sujet, Monsieur le Dieu du Pieu, pouffé-je.

Il sourit au compliment et j'ai l'impression qu'il se redresse un peu sur son siège. Ah, les hommes et leur fierté mal placée…

— J'ai pas l'impression que ce soit la même chose pour toi, le Lord a l'air de se morfondre un peu. Et tu as l'air fatiguée, toi… Tout va bien ?

— Disons que c’est un peu compliqué, ces derniers temps, soufflé-je après m’être perdue dans l’observation du port. Ma nuit avec Hugo a remis pas mal de choses en question dans ma vie en générale. Je ne peux pas faire n’importe quoi, il y a un enfant de dix ans dans l’équation, un mari qui a ses défauts, mais… Enfin, bref, rien à voir avec Hugo, j’avoue que la nuit a été merveilleuse et je n’aime pas l’idée de l’avoir blessé.

— Oui, vive la vie de célibataire ! J'en profite plus que toi et Hugo, c'est sûr !

— Tu sais que tu rates quelque chose avec la vie de couple aussi, quand même ? souris-je. Bon, ce n’est pas rose tous les jours, mais avoir quelqu’un à qui se confier et des bras à retrouver tous les soirs, c’est agréable, aussi. Enfin, je dis ça, mais ça fait bien longtemps que je n’y ai plus vraiment accès…

Je soupire en me rendant compte que Louis et moi n’avons plus grand-chose d’un couple depuis un moment. C’est fou comme tout peut s’effilocher sans qu’on s’en rende réellement compte.

— Est-ce que c’est ma faute si le Lord se morfond ?

— Je crois bien, oui. Il n'a pas été mélancolique comme ça depuis au moins deux ans… On dirait pas mais c'est un grand romantique, Hugo.

Je souris tristement avant de boire une gorgée de mon café. J’ai bien compris que Hugo est du genre tendre et romantique, et je me sens d’autant plus coupable que j’ai également pu constater qu’il n’attendait pas de nous qu’une simple nuit. Je m’en veux d’avoir pu profiter de lui, quand bien même il savait dans quoi il mettait les pieds. Et, honnêtement, moi aussi j’aurais aimé plus qu’une nuit.

Je n’ai pas le temps de répondre à David qu’il lève la main en l’air et adresse un signe à quelqu’un dans mon dos. Je me crispe en me demandant si cet appel à nous rejoindre est adressé au sujet de notre conversation, alors qu’une partie de moi rêve de le revoir, quand l’autre a conscience qu’il vaudrait mieux éviter de nous faire du mal.

Mon petit cœur fait une embardée quand Hugo s’arrête devant notre table. Il porte un tee-shirt blanc qui ne cache pas grand-chose de sa silhouette, un short d’un bleu similaire à ses beaux yeux qu’il a cachés derrière des lunettes de soleil. Ses cheveux sont ébouriffés dans un savant coiffé-décoiffé, aspect saut du lit qui me ramène irrémédiablement dans cette chambre d’hôtel.

Il m’observe quelques secondes derrière ses verres avant de s’asseoir à côté de son coloc, et le malaise grandit en moi sans que je puisse rien y faire. Je me sens de trop, évidemment, et je ne sais pas comment agir avec lui.

— Bien, je vais vous laisser entre vous. Merci pour l’invitation, David, c’était sympa, même si je crois que je le méritais, j’ai failli me casser le nez par ta faute, souris-je en sortant mon porte-monnaie de mon sac.

— Bonjour Oriane. Tu me fuis ? demande Hugo qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Je ne veux pas gâcher ton petit moment avec David, tu sais ? J’arrive après, je vais vous laisser en tête à tête.

— Je ne te fuis pas, c’est juste que… David est ton ami, je ne veux pas que… enfin, bafouillé-je. Bon sang, cette situation est vraiment gênante. Ou intimidante… J’en sais trop rien. C’est compliqué, quoi…

— Arrête de te faire du mouron, je ne vais pas te sauter dessus, non plus. On peut encore discuter et prendre un café entre amis.

— Oui, et s’il y en a un qui devrait partir, c’est moi, s’incruste David en souriant, mais ça tombe mal, je reste encore un peu. Allez, on se relaxe et on se détend !

Et si, moi, j’ai envie qu’il me saute dessus ? Bon sang, il faut vraiment que je calme ma libido. Je crois que je suis vraiment dans la mouise, parce que l’avoir sous le nez me fait comprendre qu’il m’a manqué plus que je ne le pensais.

— Bien, relaxation et détente, c’est tout ce qu’il me faut. Vous bossez, ce soir ? Ça me fait toujours drôle de me dire que… je vous ai vus vous déhancher sur scène à poil, souris-je.

— Eh, mec, elle veut un massage après un spectacle privé, se moque gentiment David. Tu te dévoues ou je dois m’y coller ? Ah mince, moi, je bosse ce soir alors que toi, tu es de repos vu que tu te produis demain. Donc, je vais devoir te laisser la place.

— Arrête David, tu vas la mettre mal à l’aise. Elle n’a clairement pas envie que ce soit moi qui lui fasse tout ça, le réprimande Hugo, un peu mal à l’aise. Sinon, comment tu vas, Oriane ? Ton mari est toujours en quarantaine ?

L’entendre parler de Louis a au moins le mérite de couper mes pensées un peu trop déplacées pour un café entre amis.

— Louis t’a raconté ? m’étonné-je. Tu es devenu son confident ?

— Non, il m’a lâché ça entre deux engueulades. Mais je peux te dire que toute l’agence a remarqué qu’il y avait un souci. Et je suis désolé si j’en suis la cause, ce n’est clairement pas ce que je cherchais…

— Oh, tu n’y es pour rien. Nous sommes les seuls fautifs de la situation et je suis désolée que ça se répercute à l’agence. Je dirais que… passer du temps avec toi m’a juste permis de me rendre compte que je m’oubliais un peu trop dans ma vie et que Louis en profite. Bref, ce n’est peut-être pas le sujet à aborder non plus…

— Je crois qu’il faut vraiment que je vous laisse, énonce David en se levant, on dirait que vous avez des choses à éclaircir ensemble, tous les deux. Et Oriane, s’il n’assure pas, tu sais que le Dieu du Pieu est toujours disponible pour tout service et à toute heure !

— Je ne marche pas sur les platebandes de mes amies, mais merci pour la proposition, ris-je. Pour le reste… il assure, en prime. Bonne journée, David, et bonne fin de marché !

Il me fait un clin d’œil et dépose une bise sur ma joue avant de presser l’épaule de son colocataire et de s’éloigner en sifflotant. Je l’observe tourner au coin de la rue et reporte mon attention sur Hugo, le sourire aux lèvres.

— Sacré personnage, ton coloc.

— Oui, heureusement qu’il est là, sinon, je ne suis pas sûr que tu m’aurais à nouveau adressé la parole. Tu sais que tu as un sacré caractère, toi ?

— Je… je n’ai trouvé que ce moyen pour résister à la tentation, avoué-je en détournant le regard.

— Et donc, tu me fuis ? On peut discuter entre adultes, aussi. Moi, si je veux être entièrement honnête avec toi, j’ai pensé à toi tous les jours depuis notre nuit. Et j’en veux encore. Même si ce n’est qu’une fois. Même si on n’a pas de futur.

— Moi aussi… mais je ne veux pas que tu aies l’impression que je me sers de toi, et… je ne suis pas sûre de ne pouvoir être qu’amie avec toi.

— Toi aussi ? me demande-t-il, incrédule. Vraiment ? Mais alors, on attend quoi ? rit-il avant de dire plus sérieusement. Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te rendre la vie plus difficile qu’elle ne l’est déjà pour toi. Prends ton temps, je patienterai jusqu’à ce que tu saches où tu vas avec Louis.

— Pourquoi est-ce que ça semble t’étonner à ce point ? Je… je n’aurais jamais imaginé tromper mon mari, alors si je l’ai fait, ce n’est pas pour un homme ordinaire qui ne me plaît pas vraiment ou avec qui je n’ai pas d’accroche…

— En fait, ce qui me surprend, c’est ta capacité à ne pas replonger. Si ce que tu dis est vrai, tu as une volonté hors du commun. Je… je suis admiratif, pour tout te dire, et je trouve encore plus que Louis est un con qui ne te mérite pas.

— Qu’est-ce que tu as de prévu, aujourd’hui ? Je… Robin est chez ses grands-parents avec Louis pour le weekend, on pourrait, je ne sais pas… aller à la plage, ou n’importe quoi d’autre. Si tu es libre, bien sûr.

Ma proposition m’étonne moi-même. Je n’ai pas réfléchi, j’en ai juste eu envie et j’ai balancé l’idée. Au moins, pas le temps de tergiverser. Un peu de spontanéité ne fait pas de mal. Qui vivra verra, non ?

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