09. Les Dieux de la Terrasse

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Oriane

Assise au bord de la piscine, les pieds dans l’eau en compagnie de Rachel, je souris en voyant Robin sauter depuis le plongeoir pour la vingtième fois au moins depuis que nous sommes arrivés. Mon fils est comme un poisson dans l’eau, et en attendant que la Manche soit un peu plus chaude, il n’est pas rare que nous venions à la piscine le mercredi après-midi pour qu’il barbote au point de tomber de fatigue le soir.

— Bon, tu comptes me dire pourquoi tu tires la tronche comme ça depuis tout à l’heure ?

— Pardon ? Je ne fais pas la tête, soupiré-je, je suis juste fatiguée.

— Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

Je me tourne vers elle et fronce les sourcils. Bon, OK, il faut croire qu’elle me connaît un peu trop pour que les apparences soient sauves en sa présence. Et elle semble avoir bien cerné mon mari.

— Dix ans de mariage, Rachel. Dix ans… Fuis, annule ta cérémonie avant qu’il soit trop tard, le mariage, c’est la mort du couple, je t’assure. Une occasion de plus d’être déçue, de vivre une dispute de couple, de… Bref, mon charmant mari préfère un rencard avec le maire plutôt qu’une journée avec sa femme.

— Tu n'es pas un peu dure avec lui, là ? Le mariage, c'est aussi faire des concessions, non ?

— Wow, tu défends Louis, toi, maintenant ? Les concessions, ça marche dans les deux sens, non ?

— Ah oui ! Ça, c'est certain ! Tu avais prévu quoi pour ta journée avec lui ? Matin câlin et après-midi baise ? Avec un midi romantique et passionné ? C'est parce que tu es frustrée que tu es énervée ?

— Tu sais que le sexe n’est pas censé se prévoir ? On est au vingt-et-unième siècle, Rach, le devoir conjugal, c’est dépassé. Je suis frustrée, oui, de passer après son agence, d’avoir l’impression qu’il ne s’intéresse à moi que quand il a besoin. Cette journée, c’est lui qui l’avait prévue pour fêter nos dix ans de mariage, il ne devait pas aller bosser, c’était son idée. Il m’a prévenue la semaine dernière parce que je lui ai demandé si au moins on irait dîner quelque part, j’ai déplacé des rendez-vous pour être disponible et il me pose un lapin pour aller cirer les bottes du maire.

— Oh le con ! Il ne pouvait pas reporter son rendez-vous à la mairie ? Ou demander à Vianney de le représenter ? Dix ans, ce n'est pas rien ! Il devient vraiment de plus en plus con, ton Louis, non ?

— Il est obnubilé par l’expansion de l’agence, soupiré-je. Et le projet avec le maire est une grosse opportunité. Manquer le rendez-vous, tu penses bien que ce n’est pas envisageable… Bref, c’est lui qui va finir frustré, je ne suis pas près d’écarter les cuisses, j’en ai marre.

— Ah oui, la grève du sexe, c'est le meilleur moyen de le faire changer d'avis ! Et si tu as besoin de remédier à la frustration, ils font de plus en plus de sextoys vraiment efficaces, de nos jours !

Je hausse les épaules et décide de clore la conversation en voyant Robin arriver à la nage jusqu’à nous avant de se hisser à mes côtés.

— On va bientôt y aller, Trésor, signé-je. J’ai envie d’un bon chocolat chaud pour le goûter et d’une crêpe au chocolat. Ça te tente ?

— Oui ! signe-t-il avant d'applaudir et de se coller contre moi, encore tout mouillé.

Je le serre contre moi malgré le frisson qui me traverse, puis m’éloigne pour reprendre la conversation.

— On invite ta tante ou on fait ça en tête à tête ?

— Avec Tata ! Elle va me donner son chocolat !

J’acquiesce, le sourire aux lèvres, avant de croiser le regard d’un papy aux cheveux grisonnants qui s’est arrêté de faire ses longueurs pour nous observer, les sourcils froncés. Il ne détourne même pas le regard en constatant que je le regarde, et ses yeux alternent entre Robin et moi. Je sais que je devrais passer outre ce genre d’attention, mais ça m’agace que mon fils puisse être considéré comme une bête de foire.

— Un problème, Monsieur ? Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? l’interpellé-je.

— Laisse-le, Oriane, cela ne sert à rien de t'énerver, intervient mon amie en tirant sur mon bras.

— Ben voyons, encore une occasion où je dois me taire et encaisser, c’est ça ? marmonné-je.

— Il faut juste savoir choisir ses combats, c'est tout ce que je dis. Pour Louis, fonce. Pour ce vieux rabougri, ignore-le, il ne mérite pas mieux.

Je sais qu’elle a raison… J’ai déjà suffisamment de choses à gérer comme ça, mais ça m’agace de voir que la différence rend aussi con.

— Allons nous doucher, je te paie un chocolat chaud que tu refileras à mon fils pour ne pas prendre un gramme, soupiré-je avant de me tourner vers Robin. Tu nous attends à l’entrée de la piscine si tu as fini de te préparer avant nous, n’oublie pas. A l’intérieur, pas dehors.

Je dépose un baiser sur son front et souris en le voyant lever les yeux au ciel. Oui, je suis une mère poule, d’ailleurs, je ne traîne pas sous la douche et m’habille rapidement pour être certaine que Robin ne restera pas trop longtemps seul. Dans un monde idéal, nous serions venus ici avec son père et il aurait partagé un moment de franche rigolade avec lui, et j’aurais pris mon temps dans les vestiaires, les faisant râler parce qu’ils m’attendent. C’était ça, il y a quelques années, avant l’agence.

Il fait beau aujourd’hui et les touristes sont de la partie quand nous nous installons sur la terrasse où nous avons nos habitudes sur le port. La petite rue est bondée de monde en face de nous, je préfère largement m’installer du côté de la place qui nous offre un peu plus d’air et une jolie vue sur le port.

— Pas de crêpe pour toi, j’imagine ? signé-je tout en parlant à Rachel.

— Non, je vais juste prendre une salade de fruits. Et une sauce chocolat… À partager, bien sûr !

Robin hausse les épaules, le sourire aux lèvres alors qu’Adrien, le serveur qui a l’habitude de nous voir ici, approche de la table et nous salue. Certaines personnes ont fait des efforts pour comprendre mon fils. C’est le cas de Rachel, bien évidemment, qui s’est initiée à la Langue des signes dès que nous avons commencé à la travailler avec lui. Adrien, qui bosse ici depuis que le propriétaire a changé il y a deux ans, nous a demandé les rudiments du langage pour pouvoir comprendre la commande de Robin sans que nous ayons à la lui traduire. Un serveur adorable qui s’est mis mon fils dans la poche à la seconde où il a fait cette demande.

Le silence est d’or pendant que nous dégustons nos crêpes banane-chocolat, et Rachel lorgne sur nos assiettes sans flancher. J’admire sa détermination à ne pas prendre un gramme autant que cette privation constante me dépite. La vie sans chocolat, sérieusement ? Franchement, je veux bien faire attention, mais je préfère mes quelques kilos en trop plutôt que cette frustration.

— Rach, regarde le tas de muscles installé à… dix heures, pour toi, chuchoté-je. Discrètement, il nous observe.

— Ah oui, pas mal… J'en ferais bien mon quatre heures ! rit-elle. Mais je crois qu'il a plutôt flashé sur toi, vu son regard. Tu le fais baver, on dirait.

— Mouais, je suis sûre que c’est toi qu’il mate. Il est plutôt mignon, il faut l’avouer.

Et il nous a clairement grillées puisqu’il nous gratifie d’un clin d’œil avant de se passer la main dans les cheveux en bombant le torse.

— À une autre époque, je crois qu’on l'aurait invité pour un plan à trois, pouffe-t-elle alors que Robin cherche à comprendre pourquoi nous rigolons.

— Ta tante raconte des bêtises, laisse-tomber, Trésor, signé-je avant de me retourner vers Rachel. Tais-toi, enfin ! Je te rappelle qu’il lit de mieux en mieux sur les lèvres, espèce de folle.

— Ne fais pas ta coincée, il est à croquer ! Ce soir, je vais devoir me rattraper avec mon chéri, moi.

— Je n’ai pas dit le contraire, mais je suis mariée et mon fils est devant nous, au cas où tu l’aurais oublié, ris-je.

— Eh bien, je vais l'emmener faire un tour de manège. Un peu de liberté te donnera peut-être des idées pour ta journée de jeudi où tu seras libre comme l'air !

— Tu me suggères vraiment de voir un autre homme le jour de mon anniversaire de mariage ? m’esclaffé-je alors qu’elle signe en direction de Robin qui se lève illico.

— Je te suggère de fantasmer un peu, ça te fera du bien !

Ce qui me ferait le plus grand bien, ce serait que mon mari arrête de faire n’importe quoi, oui. Fantasmer… Bon, j’avoue qu’il y a de quoi, et le sourire que m’adresse le beau gosse pourrait bien être efficace pour ça. Sauf que je n’ai pas vraiment le temps de me laisser aller à cet exercice, puisque j’entends mon prénom et sursaute pour tomber nez à nez avec un autre type qui pourrait bien remplir les critères du fantasme selon Rachel… et les miens aussi.

— Hugo ? C’est pas possible, vous me suivez ou quoi ? ris-je.

— Non, du tout. J'ai rendez-vous avec mon meilleur ami et je tombe sur vous ! Toujours aussi ravissante d'ailleurs, ajoute-t-il en rougissant.

Je ne dois pas être dans un meilleur état suite à son compliment. Mince, depuis quand Louis ne m’a-t-il pas dit que j’étais jolie ? Il faut que j’arrête de cogiter à tout ça.

— Merci. Je ne vous propose pas de vous asseoir, si vous rejoignez quelqu’un…

— Hé, mec, Prem’s sur la demoiselle, tu déconnes ? Tu viens d’arriver ! intervient une voix qui m’est inconnue et qui fait sourire Hugo.

— Oh, salut David. La demoiselle, c'est la femme de mon patron et cette jolie femme s'appelle Oriane. David est mon colocataire et meilleur ami. C'est lui, le beau gosse de notre coloc !

— Oh, je vois… Donc les critères pour votre colocation, ce sont les muscles et la belle gueule ? ris-je en les regardant tour à tour.

— Je crois que Madame admirait mes pectoraux tout à l’heure. Il faut dire que je les entretiens !

— Je me permets de vous corriger, c’est vous qui aviez les yeux baladeurs et qui avez attiré mon attention en jouant les gros bras.

— Arrêtez donc de le complimenter sur son physique, il se croit déjà le plus beau du monde, il n’a pas besoin de ça ! Si ça continue, il ne va plus vous lâcher !

— C’est vous qui avez dit que c’était le beau gosse de la coloc, Hugo, vous n’aidez pas. De mon côté, je préfère ne pas me prononcer… Il y a matière à discussion sur cette affirmation, souris-je avant de piquer un fard. Bref, je vais vous laisser et vous souhaiter une bonne fin d’après-midi, messieurs, mon fils m’attend. À bientôt, Hugo. Et, David, au plaisir.

— À très vite, j’espère, jolie Madame, me répond le costaud.

— Bonne fin de journée et un bisou à Robin de ma part !

J’acquiesce et m’éloigne pour rejoindre Rachel et Robin au manège en me demandant ce qui a bien pu se passer sur cette terrasse. Non, en vérité, je le sais, je crois. Je viens littéralement de me faire draguer par deux hommes et j’en ai joué. Moi, mariée depuis dix ans demain, petite épouse et mère de famille sage, j’ai attiré l’attention de deux canons de beauté qui pourraient carrément poser pour les Dieux du stade. C’est bon pour l’ego, surtout quand son propre mari regarde davantage son planning de boulot que sa femme.

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