Chapitre 2 - Terrain vague

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Dans sa cellule plutôt spacieuse, Yannis attendait que l'inspecteur Tsukauchi vienne le chercher ; puisque qu'Eraserhead et Squalia étaient les seuls héros au courant, mais qu'ils avaient beaucoup de travail, on avait confié le magicien à la garde du policier. De son côté, Yannis s'en foutait pas mal de la personne qui s'occuperait de lui, au moins il aurait un toit et de quoi se sustenter le temps de trouver la solution à son vrai problème : où se trouvait la magie ?

La télévision dans la cellule diffusait un reportage sur un vilain géant qui aurait bloqué la circulation, pour finalement être arrêté par une certaine "Mount Lady". Même si Yannis était sur ce monde depuis un bon bout de temps, ça lui faisait toujours bizarre de voir autant de gens avec des super-pouvoirs. Chez lui, sur Terre dans l'Univers 7566, la magie conférait très rarement des capacités à une personne, donc les super-pouvoirs comme les Espers ou le reste étaient aussi rares qu'une éclipse solaire. Mais ici, pas de magie et des pouvoirs à foison.

Il s'allongea sur son lit pour réfléchir : génétiquement, l'être humain pouvait acquérir des "super-pouvoirs", mais ceux-ci étaient très limités. Télékinésie, Télépathie, Empathie... Des choses utiles, certes, mais pas de quoi soulever une voiture, communiquer sur des distances énormes ou contrôler les émotions des autres. Alors qu'il venait d'un monde où la conquête spatiale s'était développée sur l'ensemble de la Voie Lactée !

Il était toutefois possible d'acquérir d'autres pouvoirs, mais c'était soit dangereux, soit le fruit d'un hasard extrêmement rare. On pouvait mélanger son ADN avec celui d'une espèce possédant déjà des capacités innées, au risque d'un rejet, ou de perdre la boule. Ou alors on pouvait également prier tous les jours dans l'espoir que la magie, déjà pire que Dieu avec ses voies impénétrables, pénètre en vous afin de vous conférer un pouvoir propre.

Alors que Yannis réfléchissait toujours de plus belle, on toqua à sa porte. D'un geste sec, il éteignit la télévision et lâcha :

- Entrez.

L'inspecteur ouvrit la porte, suivit d'un autre policier à tête de chien. Ce dernier s'avança devant Tsukauchi, pour ensuite tendre sa main en signe de bienvenue.

- Bonjour, Wouf ! Je suis le chef de la police, Kenji Tsuragamae, Wouf !

- Enchanté... Mais j'imagine que vous savez déjà comment je m'appelle ?

- En effet, Wouf ! Tu permets...?

Tsuragamae désigna une chaise. Yannis opina du chef, laissant le chef de la police s'asseoir.

- C'est étonnant, s'amusa le magicien.

- Quoi donc, Wouf ?

- Je suis sidéré que le chef de la police ait le temps de venir voir un sans-abri comme moi plutôt que de s'occuper d'affaires plus graves.

- Comme quoi ? intervint Tsukauchi avec un sourire en coin, quoique non moqueur.

- Je ne sais pas... (Yannis fit mine de réfléchir, bien qu'il savait très bien quel genre de travail Tête-de-chien devait faire ; il avait fait le même de 1965 à 1973) Organiser ses équipes ? Les envoyer là où les civils sont en danger ?

- Vous voyez ? Je vous l'avez bien dit ! ajouta l'inspecteur à l'encontre du chef de la police.

- Wouf ! Je ne doutais pas vraiment de vos dires, Tsukauchi. Cependant, il est vrai que ce jeune homme en a la trempe.

- La trempe de quoi ? Pitié... pensa Yannis en croisant ses mains dans son espace mental. Faites qu'ils ne disent pas ce à quoi je pense...

- La trempe d'un héros, compléta l'inspecteur, alors que Tête-de-chien acquiesçait pour montrer qu'il était du même avis.

Dans la tête de Yannis, son soupir fut si grand qu'il balaya toute la pièce qu'il s'était échiné à ranger depuis deux semaines. Un héros ? Les héros, ça tue des gens. Ceux qui les sauvent, ce sont les idiots rêveurs.

- Tu n'as pas l'air convaincu, devina le chef de la police en observant son visage fermé. Mais laisse-moi te dire une chose, Wouf : les vidéos qu'on a retrouvé sur Internet montrent bien que tu as sauvé deux voyous, qui ont bien avoué t'avoir soutiré injustement de l'argent. D'ailleurs, à ce propos, souhaites-tu entamer des poursuites contre eux

- Ils sont déjà assez dans la mélasse comme ça, pas besoin de leur retourner le couteau dans la plaie.

Le chef de police jeta un bref coup d'oeil à l'inspecteur, qui lui répondit par un signe de tête discret (pas pour Yannis, cependant), et ce dernier sortit de la pièce en refermant la porte derrière lui. Tête-de-chien reprit :

- Soit, c'est ton droit, nous ne t'y forcerons pas, Wouf ! Mais reprenons : tu les as sauvé. Sans rien attendre quoi que ce soit en retour. C'est la base de tout héros digne de ce nom, Waf ! Je voulais savoir pourquoi tu as fait ça ?

Pourquoi ? Si il avait mal maîtrisé son mental, il aurait rit à l'entente de cette phrase. Il n'y avait pas de pourquoi. C'était tout simple, pourtant : le pouvoir qu'il possédait, il s'en était déjà servi pour faire le mal autour de lui. Et que cela lui a-t-il rapporté ? Des gens à qui ils tenaient furent morts dans ses bras, et ses amis l'avaient déjà trahi. C'était logique d'aider les autres, parce que dans cette optique là, il n'aurait jamais rien à se reprocher. Donc non, son acte n'était pas totalement désintéressé.

- Je sauve les gens parce qu'on m'a appris à le faire, c'est tout.

- On "t'a appris" ? s'enquit soudainement le chef de la police. Qui donc ?

- Personne. Tout le monde. Vous savez, pour un type comme moi, il faut savoir prendre et apprendre tout ce qui peut vous être utile.

- Naturellement, admit Tsuragamae.

Il y eut un silence. D'une minute au moins. N'importe qui aurait été gêné par le regard insistant d'un homme-chien qui vous dévisageait avec l'air de se dire "qu'est-ce que je vais bien pouvoir en faire ?". Yannis n'était pas n'importe qui.

Il était le Mage.

Il était L'Outsider

Le porteur du Sceptre de Pouvoir.

Alors il attendit. Attendre avait été la définition même de la plupart des existences qu'il avait mené au cours de sa vie. Guetter le moment importun, trouver la faille. Schématiser, créer des plans pour exploiter l'autre. Et ce type ne faisait pas exception : on devinait aisément qu'il aimait son travail avec un sérieux exemplaire. C'était sa principale faiblesse : trop droit, pas assez émotif. Ce genre de personnes, on avait l'impression qu'elles étaient incorruptibles. C'était bien vrai, mais la corruption n'était pas pas l'un des seuls moyens existants pour réduire à néant une personne...

- Wouf !

Yannis sursauta ; il s'était trop concentré, comme d'habitude.

- Je suis persuadé que toute cette affaire ne te portera pas préjudice : aucune des vidéos sur le Net n'a pas montré ton visage, alors ne te soucie pas des représailles.

- J'ai enfreins la loi, ironisa Yannis. Et vous êtes le chef de la police : pour sûr qu'il y aura des retombées.

- Certes, Wouf ! Il est évident que tu encourras une peine à la hauteur de ton utilisation illicite de ton super-pouvoir, même si tu as avoué que tu ne t'en étais jamais servi... (Yannis grimaça) Ceci dit, tu n'as pas réellement blessé Berek le Roc, et sauvé deux personnes en danger. Je dois donc punir tes bévues, mais te récompenser pour avoir permis de régler la situation sans que personne ne soit blessé dans l'affaire.

Yannis attendit la réponse de Tsuragamae avec appréhension.

- Tu seras assigné à résidence dans le domicile d'une famille qui s'est portée volontaire afin de t'héberger.

Hein ?

- Tu seras surveillé 24h/24h, soit mis sur écoute et par visuel caméra. Ce sera un gage de notre confiance envers toi... Et de ta confiance envers nous. Mais surtout pour éviter que ton Alter s'active par inadvertance, un héros viendra te rendre visite pour t'apprendre à le contrôler dans le cadre sociétal standard, et... Wouf !

Puis il leva son doigt devant lui, comme si il se souvenait de quelque chose. Il fouilla dans la poche intérieure de son blazer, et en sortit une lettre, avec le signe caractéristique de l'académie la plus prestigieuse du Japon dans son milieu : Yuei.

- Ne t'avise pas d'ouvrir cette lettre avant que la personne qui t'attendra sur le terrain vague ne t'ordonne de le faire.

* * *

Quand il arriva sur ce fameux terrain vague, proche de la gare Sukaiwakaru, Yannis ne trouva qu'une silhouette. Il faisait déjà nuit, mais il avait reconnu la personne qui se retourna pour l'accueillir ; Eraserhead le regardait avec un air critique. Chose que le magicien n'avait jamais remarqué chez cet homme, c'était cette présence qui s'amplifiait lorsqu'il se trouvait seul.

En un sens, ce héros était assez similaire à Edward par bien des aspects : un loup solitaire, qui se souciait des autres plus qu'il ne le montrait, et surtout quelqu'un qui ne se mêlait pas à la lumière pour mieux agripper les ténèbres par la peau du cou.

Sous le regard imposant de l'Effaceur, Yannis déglutit. Il peut me tuer, là tout de suite. Même si il n'existe aucun monde où il ne veut pas le faire, il peut le faire.

- Alors ? demanda Yannis pour briser le silence qui prenait trop ses aises. J'imagine que vous êtes celui qui m'a envoyé la lettre.

- Pas du tout, garantit Eraserhead. J'étais contre cette décision, mais la plupart des héros qui ont vu les vidéos et les rapports de la police ont été favorables.

-...Favorables à quoi ?

- À ton entrée au lycée Yuei par recommandation, expliqua le héros au ruban avec un soupir embêté.

C'était logique, compte tenu de ses actions l'autre soir. Yannis se doutait bien qu'il allait un jour ou l'autre attirer l'attention dans ce monde ; il était un porteur de Vérité, et donc les fils du destin avaient tendance à l'enchevêtrer dans leurs toiles inextricables.

- Et vous êtes celui qui s'occupera de m'empêcher de mettre le bazar chez ma nouvelle "famille" ?

- Ceci, et je t'entraînerais pour l'examen de recommandation. Ouvre ta lettre.

Il obéit sans plus tarder, déchirant soigneusement l'enveloppe de papier. À l'intérieur, il trouva un petit disque métallique, avec un bouton. Il appuya dessus.

Un écran holographique  sortit du disque, sur lequel on pouvait voir un homme souris blanc qui avait l'air de passer un bon moment en buvant son thé.

- Bienvenue, cher Synnaï. Je m'appelle Nezu, et je suis le directeur principal de Yuei, l'académie des héros, que tu dois sûrement connaître... Je suis heureux de t'annoncer que tu as été choisi pour passer le test de recommandation ! Tes prouesses dans l'affaire du Roc, et surtout ton courage et ta droiture ont conduit de nombreux héros à considérer puis approuvé ta candidature. Tu seras donc convoqué le mois prochain, aux côtés d'autres élèves. Comme tu seras dans une classe de seconde avec des camarades plus jeunes, tu seras cependant traité avec plus d'égard. De plus, nous te donnerons la possibilité de te loger à l'ancien internat qui accueillait autrefois les élèves étrangers, si le besoin se fait ressentir, au cas où tu ne te sentirais pas bien dans ta famille d'accueil.

Nezu sirota son thé, avant de reprendre :

- Ce sera tout pour aujourd'hui. J'ai hâte de te rencontrer en personne, apprenti héros Hencherick !

L'hologramme disparut, laissant Yannis regarder le disque de métal qui s'était réchauffé entre ses doigts. Un apprenti héros... C'était étrange d'entendre ces termes, surtout pour définir quelqu'un qui avait sauvé autant de vies qu'il en avait sacrifié. Mais Eraserhead coupa le fil de ses pensées :

- Tu seras logé chez ta famille comme convenu, mais tu devras chaque jour à 20h me rejoindre à Yuei pour t'entraîner à utiliser ton Alter. Ce sera suffisant pour passer le test, je pense.

- Je croyais que vous étiez contre ma recommandation ? hésita Yannis en lui donnant le disque.

- La question était de savoir si je devais accepter ou non qu'un élève aux pareils antécédents postule ; je me suis dis que ce serait mieux que tu apprennes à ralentir avant d'accélérer. Que tu parviennes ou non à rentrer à Yuei, je ne veux pas voir ce potentiel que tu possèdes exploser et blesser des gens.

Il lui offrit un sourire carnassier.

- Crois-moi, je vais te faire vivre l'enfer si tu décides d'avancer, mais ce sera pire si tu recules.

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