Chapitre 21 - Quelques heures plus tôt - ALID

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Comme les fois précédentes, j'émerge de mon flashback avec un toussotement étranglé. Ma bouche s'ouvre pour chercher désespérément le plus d'air possible, mes poumons se compriment douloureusement comme si, pendant tout ce temps, je n'avais pas pris une seule inspiration. Mes yeux s'écarquillent mais ne rencontrent que le noir jusqu'à ce que, petit à petit, ma vision se stabilise. Enfin, après de longues minutes paniquées, un quadrillage se dessine devant moi, de même qu'une surface dure, métallique, percée de trous, et je comprends que je me trouve en fait sur la grille qui recouvre le sol.

Je me mets à genoux en tremblant, mais mes idées sont claires. Je rampe vers mon arme, puis une fois en sens inverse pour la jeter dans le bac destiné à cet effet. Enfin, j'obtiens l'autorisation de m'extirper en dehors de la salle de simulation. Heureusement, tout est désert, et le garde en faction à l'entrée ne peut pas me voir, si bien que je peux me remettre de mon expérience sans le regard inquisiteur de dizaines de rebelles. Lorsque ma respiration finit enfin par s'apaiser, je me relève mais reste pliée en deux, les mains sur les genoux, tout en réfléchissant à toute allure à mon souvenir avant qu'il ne s'estompe. Manifestement, ma crise de larmes a ouvert les vannes que je maintenais fermées depuis mon arrivée au complexe, libérant un souvenir que je gardais probablement à la lisière de mon esprit depuis longtemps. Je me souviens de tout, cette fois, et je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps avant de comprendre que ce passage de mon histoire marque un tournant déterminant dans mon avenir. C'est le moment où j'ai enfin cessé de ne penser qu'à m'évader loin de la réalité, pour commencer à me battre pour la cause que je défends aujourd'hui toutes griffes sorties. C'est aussi la frontière entre l'enfance et l'âge adulte, même si, chez la plupart des personnes, elle n'est jamais aussi nette.

Mais quelle que soit la période de ma nouvelle vie à laquelle il a essayé de remonter, pour rester finalement coincé à la lisière, je vois ce souvenir comme le signe que j'attendais. Celui qui me conforte dans la décision que j'ai prise. Même si je ne comprends pas encore bien pourquoi, ni comment, revoir cette scène oubliée me procure un profond sentiment de paix. C'est comme s'il m'indiquait le chemin, un chemin dont je doutais mais que j'ai tout de même pris. Quel est le rapport exact entre ce flashback et Sacha ? Je ne sais pas, et je ne le saurai sûrement jamais. Mais pour le moment, ce n'est pas ce qui compte.

Enfin remise de mes émotions, je me dirige d'un pas chancelant, mais dans ma tête très assuré, vers la sortie du centre d'entraînement. Je n'ai plus besoin d'arme pour être sûre de ma force. Je sais maintenant avec conviction que je possède un pouvoir tout aussi puissant : celui de mon statut.

Celui d'être une femme, cette faiblesse qui, pour la première fois de ma vie, se transforme véritablement en force.

Je redeviens Alid.

*

Jamais je n'avais vu Sacha ainsi.

Je n'ai même pas eu besoin d'intervenir que déjà il donnait son accord. Cependant, même si j'ai mal de l'admettre, je ne peux pas nier que cette soudain coopération peut porter à confusion et il est facile de s'imaginer qu'il ne tente pas tout simplement de profiter de la confiance que nous plaçons en lui. C'est d'ailleurs, je pense, ce que tous pensent dans cette pièce, y compris Marshall, qui est venu assister à l'interrogatoire en personne. Quant à moi, même si je sais bien que mon jugement n'est pas impartial depuis la petite visite que lui ai rendue, et qui nous a sensiblement rapprochés, je n'arrive pas à douter de lui. Pour une raison inconnue, je sais en ce moment qu'il est totalement sincère et qu'il nous aide vraiment. Que ces plans ne correspondent pas à ceux d'un autre QG, ou qu'il ne les tire pas de son imagination. Il reproduit vraiment ce dont il se souvient, et sa moue crispée par la concentration est là pour en attester. Je ne peux pas ignorer cet espoir que j'ai vu dans ses yeux quand il a levé la tête brièvement vers la caméra. Il a sûrement deviné depuis le début que je suis derrière ce revirement de situation, derrière les faveurs qu'on lui accorde. Et il sait donc que je l'observe en ce moment. Cette connexion qui s'établit petit à petit entre nous me faisait peur ce matin encore, mais à présent ? Elle m'apaiserait presque. C'est comme si mon flashback avait achevé de me faire accepter la réalité de mes sentiments. Est-ce cette conscience étroite de l'autre que nous avons à présent qui le pousse à se comporter ainsi ? La pensée qu'il veuille changer à cause de moi réveille une chaleur inconnue dans mon coeur et des fourmillements me parcourent tout le corps.

Je suis perdue dans la contemplation du plan de Sacha, qui s'est rejeté contre le dossier de sa chaise, quand un petit grésillement m'informe d'une communication entrante sur mon Communicateur. Je sursaute. Allen est là, de même que Marshall, tous ceux qui ont participé à la réunion, et enfin quelques spécialistes que je connais que de vue. Aucun ne me prête attention étant donné que je suis placée au fond de la pièce, dissimulée par l'ombre. Je ne voulais pas voir mes moindres faits et gestes exposés à ce public intimidant, et j'ai manifestement bien fait. Mon Communicateur étant accroché directement à mon oreille, je ne peux pas regarder qui essaye de me contacter. Je n'ai qu'un seul choix : prendre l'appel.

Je jette un regard angoissé vers les écrans des caméras. Vont-ils s'apercevoir de mon absence et en profiter pour infliger quelque sévice à Sacha ? Mais malgré la haine que lui voue Allen, je sais qu'il ne marchera jamais dans rien qui puisse me heurter. Tous, dans cette salle, sont au courant du marché que j'ai passé avec Marshall : l'immunité de Sacha contre le plan. Et si mon frère s'aperçoit que cet accord n'est pas respecté, j'ai confiance en lui pour intervenir.

La mort dans l'âme, je me faufile vers la porte avec le sombre pressentiment que cet appel n'est pas anodin. C'est d'ailleurs la raison même de mon hésitation, depuis tout à l'heure : l'ignorer n'est pas une bonne idée. Quelle que soit la manière, il est important. Une fois à l'abri des oreilles indiscrètes, enfoncée dans un des nombreux couloirs du complexe, je vérifie que je suis bien seule et murmure à mon Communicateur :

- Réponds à l'appel. Ne mets pas le haut-parleur.

Mes conversations sont-elles surveillées ? J'espère que non.

Le silence s'installe à l'autre bout de la ligne. Pas un mot n'est prononcé et je suis bien décidée à ne pas craquer la première, comme la dernière fois, lorsqu'on m'a convoquée en salle de réunion 4. Mes efforts finissent par payer et une voix masculine - évidemment - résonne dans mon oreille. Selon mes ordres, mon Communicateur fait en sorte que je puisse entendre les paroles de mon interlocuteur distinctement mais qu'elles ne soient pas audibles pour quiconque d'extérieur.

  • Astrid ? Est-ce que je parle bien à Astrid ? Allô ?

Les intonations me glacent le sang dès la première fois que je les entend et je sais que je ne pourrai jamais les oublier. L'homme qui me parle me fait immédiatement penser à un serpent, froid, calculateur, sans la moindre trace de compassion. Il n'y a nulle trace de curiosité dans sa voix, j'ai l'impression de parler à un robot.

- Oui.

A-t-il entendu mon murmure ? Pour moi, il était à peine audible, mais son Communicateur l'a peut-être amplifié. Quoi qu'il en soit, il n'attend pas que je répète pour continuer :

  • Ecoute-moi attentivement. Si tu parles de moi ou de ce que je m'apprête à te dire à qui que ce soit, je suis sûr que les rebelles seront ravis d'apprendre les petites visites que tu rends à ton ami Sacha. (Il insiste lourdement sur le mot "ami"). Je suis également sûr que tu ne tiens pas à finir dans la cellule voisine de la sienne pour trahison, n'est-ce pas ? Marshall te protège pour l'instant, mais quand tout le monde sera au courant ? Quand ils comprendront tous que tu pactises avec l'ennemi ? Et même lui ne sait pas tout, n'est-ce pas ? Déjà, ta demande pour son immunité n'est pas passée inaperçue. Les rumeurs courent vite, ne l'oublie pas, Astrid.

Je frémis. Qui est cette personne qui me parle ? Dans quel piège suis-je tombée en répondant ? Tout ce qu'il vient de me dire est loin d'être anodin : en plus de m'annoncer qu'il a un moyen de pression sur moi, il sous-entend qu'il en a peut-être beaucoup d'autres, et que je n'ai donc pas intérêt à lui désobéir. Mais que compte-t-il exiger de moi ? Que sait-il d'autre ? Comment est-il au courant pour Sacha, et Marshall ? Je pense immédiatement à un des informaticiens de l'Organisation : il aurait pu retrouver ma trace, étant donné que je ne suis pas très douée en informatique, et également installer une caméra cachée sur moi pour espionner toutes mes conversations, celles avec Marshall inclues. La trahison de Sacha et la manière dont il l'avait montée me reviennent en mémoire.

Et je comprends.

Cet homme ne peut être que le traître qui m'a dénoncée à la DFAO. Mais dans ce cas, d'après la théorie de Marshall, il en sait très peu et il ne vit même pas dans le complexe, ce qui contredit totalement ce qu'il vient de me dire.

Mais déjà, il continue, sans me laisser le temps d'encadrer sa personnalité. Cette voix insensible qu'il m'oppose, dont je songe à présent qu'elle est peut-être même artificielle, ne me laisse aucun indice, aucune prise, aucun moyen d'exercer mon talent sur lui.

- Mais heureusement, je ne suis pas là pour te faire du mal.

Pas là pour me faire du mal ? Je ne risque pas de le croire, quand chacune de ses paroles ressemble à une menace de mort.

  • Au contraire, Astrid. Je suis ton sauveur. Je veux te proposer un marché. Un marché que tu ne peux pas refuser. En vérité, ce que je dis n'est pas vraiment la vérité. Je t'appelle plutôt pour te rafraîchir la mémoire sur un sujet que tu essayes d'oublier depuis de longs mois. Mais tu ne pourras pas repousser ton destin. Au fond de moi, tu sais que c'est ce que tu dois faire, que c'est la voix qui t'es destinée.

Je suis tétanisée, incapable de bouger. Si quelqu'un arrivait et essayait d'écouter, je ne pourrais même pas l'en empêcher.

  • Laisse-moi te poser une question.

Le temps s'écoule à l'infini, c'est comme si une vie entière passait entre chacun de ses mots, mais paradoxalement, ça n'empêche pas chaque nouvelle syllabe de parvenir à mes oreilles avec plus de force et de précision.

Je sais déjà ce qu'il va dire, mais je me refuse simplement à l'avouer.

Ça ne peut pas être possible.

Je croyais avoir laissé tout ça derrière moi.

  • Combien serais-tu prête à sacrifier à présent pour devenir un homme ?

FIN DE LA PARTIE II 
FIN DU TOME II

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