Chapitre 12 - ASTRID

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Je n'ai pas le temps de me remettre de mes émotions.

Mon... mon... non, je ne peux pas. Je secoue la tête dans tous les sens en plissant fort les paupières mais la vision d'horreur ne s'estompe pas. Non, ce n'est pas possible. Pas cette nouvelle bombe au moment où je commençais à accepter. Je ne m'en remettrai pas. Je dois me concentrer sur l'instant présent. Et surtout, refouler ce que je viens de voir loin, très loin dans un recoin reculé de mon esprit. Ne pas y penser. Ne pas le formuler. Ne pas l'avouer. Faire comme si ce n'était qu'une coïncidence, mieux, faire comme si ce n'était jamais arrivé.

Déjà, m... le... Leader se met en marche. Il se déplace lentement entre les différentes femmes, figées, les scrute. Suis-je la seule à voir que son attention ne leur est pas vraiment dédiée ? Suis-je la seule à avoir l'impression qu'il me fixe à travers chacune d'entre elles ? Non, je me fais des idées.

Et pourtant, à chaque pas qui le rapproche de notre petit groupe, je me serre un peu plus contre 36, et je m'accroche un peu plus fort à cette sensation de sa main dans la mienne. Les rôles sont inversés : je ne suis plus sa bouée de sauvetage, c'est elle qui est la mienne. Son regard à elle aussi me transperce. C'est comme si j'étais le centre du monde. Comme si rien ne comptait à part moi. Stop... stop! Je gémis silencieusement dans le secret de mon esprit, mais la magie n'existe pas et Christian Carren continue d'avancer vers moi malgré mes supplications muettes. J'imagine la terreur sur mon visage, et je ne peux pas m'empêcher de la sentir ramper en moi. Cette fois-ci, tous les masques du monde ne me sauveront pas.

Et sans que je m'en rende compte, il est là.

Devant moi.

Face à face.

Nos yeux si semblables indissociables, accrochés les uns aux autres.

36 tremble à mes côtés et tire sur mon bras. Lentement, le regard du Leader se dirige vers elle. Il transpire l'auto-satisfaction et la joie la plus intense. Un sourire mauvais étire ses lèvres. Mais savoir qu'il ne me fixe plus ne me procure aucun soulagement. Je pressens ce qui va suivre, parce qu'à sa place, j'aurais fait la même chose. Et je sais également quelle sera ma réaction. Je suis comme ça. C'est inscrit dans mon sang et mes veines. L'action, l'adrénaline et le danger m'ont toujours réveillée, sortie de ma torpeur.

Ça fait à peine quelques minutes que notre tortionnaire est là, et poutant il a déjà fait son choix.

- Toi!

Sa voix claque comme un fouet dans le silence mortel.

Il donne un coup de menton en direction de 36.

- Viens avec moi!

L'adolescente commence à pleurer, et juste à côté de moi, je perçois la respiration de 19 qui s'accélère.

- Non, pas ça, murmure-t-elle si bas que je suis la seule à l'entendre. Non...

Je ne supporte pas cette plainte déchirante, mais je suis pétrifiée, incapable de faire le moinde geste.

- Allez, arrête de pleurnicher!

Il ne m'a pas regardée une seule fois depuis tout à l'heure, mais cette scène de théâtre m'est tout entière destinée.

Il finit par perdre patience et empoigne brutalement 36 par le bras. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas moi. Et pourtant, c'est comme si j'étais à sa place. Mon coeur écorché hurle et saigne.

Déjà, ils sont loins, très loins de moi. Christian traîne l'enfant par le bras derrière lui sans montrer aucun signe de faiblesse ou de difficulté. Le visage tourné vers sa soeur, cette-dernière la supplie en tendant son bras libre dans notre direction. Ses pieds patinent sur le sol pour tenter de l'emmener dans une autre direction, elle trébuche, s'étale, se rélève, mais n'ose jamais vraiment se débattre. La peur des hommes, et de celui-ci en particulier, est plus forte que tout, plus forte encore que son instinct de survie.

Quelque chose en moi se débloque.

Mon corps se met en mouvement, mon esprit se réveille.

Et alors que le Leader et sa prisonnière s'apprêtent à passer la porte notée 36, je crie, d'une voix étonnament calme, qui ne me ressemble en rien :

- Arrêtez.

Aucune trace de colère, d'impatience ou d'urgence en moi. Je suis à nouveau maître de mes émotions, aussi incongru que cela puisse paraître dans un tel contexte. Toutes les têtes, jusque là tournées vers le couple, se dirigent vers moi dans un même mouvement. La stupeur est sur tous les visages, mais je ne la perçois que du coin de l'oeil. Et je ne m'y attarde pas. Rien ne compte hormis sauver 36 de ce sort ignoble.

- Arrêtez, je répète. Vous êtes déjà assez cruel pour infliger une telle torture à des femmes et considérer que c'est normal, et maintenant vous voulez aussi que les enfants connaissent ça ? Fille ou garçon, qu'est-ce que ça change ? Vous ne voyez donc pas qu'elle est à peine adulte ? Vous voulez donc la traumatiser aussi jeune ?!

Je m'égosille. Ce n'est pas seulement à lui que je parle. C'est aussi à moi. Même si je suis déjà convaincue de mes propos, ça me fait tellement de bien de parler librement! De parler... en tant que femme. De ne plus cacher qui je suis et pourquoi je lutte. Voilà ma première action concrète en tant qu'Alexy, bien que je sois à moitié redevenue Astrid.

Je m'avance d'un pas pour me démarquer de 19 et 42.

- N'essaye pas de cacher qui tu vises vraiment.

Je passe au tutoiement avec la plus grande aisance. Je n'ai aucun respect pour ce tortionnaire, pour cet homme sans conscience. Le même sang coule peut-être dans nos veines, mais il n'est pas plus mon père que n'importe quel homme au Gouvernement. Le seul qui pourrait mériter ce nom, c'est Marshall, enfin d'après mes souvenirs. Mais pour l'instant, je suis juste orpheline. Moi-même. Je n'ai besoin de personne d'autre pour exister. Ma mère est morte par sa faute et mon père n'a jamais existé, ni physiquement ni dans mon esprit. Rien ne nous lie, à part le combat que nous menons l'un contre l'autre.

La surprise lui fait écarquiller les yeux.

Il voulait me provoquer, mais il ne s'attendait pas à ce que je parle aussi librement, n'est-ce pas ? À ce que je révèle ainsi notre relation, même à demi-mots. Je devrais en avoir honte, et effectivement, ce sentiment est là quelque part en moi. Mais je suis assez forte pour le surpasser. Pour essayer de dénicher du bon dans cette histoire.

- Tu veux me faire sortir de l'ombre ? Tu veux que je me confronte à toi ? Très bien, mais alors attaque-moi directement, et ne prends pas pour cible une innocente pour m'appater.

Les poings serrés, je me plante devant lui avec toute l'assurance dont je suis capable. Au fur et à mesure que je parlais, je me suis rapprochée, jusqu'à ce que nous ne soyons plus séparés que par une longueur de bras.

Et je continue ma marche.

Jusqu'à pouvoir le toucher.

Je saisis son poignet fermement, l'arrache d'un coup sec au bras de 36, qui, après quelques secondes d'incompréhension et de stupeur, court se réfugier dans les bras de 19. Sa soeur la serre contre elle en lui murmurant des mots doux que je n'entends pas parce que je suis entièrement concentrée sur Christian. Je tiens toujours son bras dans ma main et je le comprime si fort que je sens le sang pulser sous la pulpe de mes doigts. Aucun de nous deux n'esquisse un seul geste, ni lui pour se dégager, ni pour pour montrer ma répulsion. Je surmonte cette peur viscérale que j'ai des hommes et je ne montre pas la moindre faiblesse.

Tu ne m'abattras pas. Je suis capable de te tenir tête.

Voilà ce que je dis à travers mon regard glacial. Je n'ai pas besoin de mots, il me comprend très bien, et nous le savons tous les deux. Comme avec Allen, sauf que cette connexion est bien différente de celle qui m'unie à mon frère. Mon frère. Qui est aussi le fils de ce monstre. Je n'arrive pourtant pas à trouver la moindre ressemblance, mis à part celles évidentes, physiques, entre nous, qui sommes pourtant supposés appartenir à la même "famille".

Puis elle me saute aux yeux.

Nous avons tous les trois la rage de vaincre.

Mais au final, ce n'est peut-être pas une mauvaise chose. Cette haine, je l'ai acquise avec l'Organisation, grâce à mon passé. Je me suis forgé ma propre opinion, mes propres sentiments et mes propres capacités. Christian Carren n'a rien à voir là-dedans. Cette similitude n'existe que parce que, tous, nous nous battons pour une cause qui nous tient à coeur.

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