Chapitre 4 - ASTRID

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Depuis que je connais son existence, je me demande pourquoi cet endroit s'appelle le Sanctuaire. Ce nom est censé indiquer un territoire inviolable, un endroit paisible, protégé, où on n'a pas besoin de se cacher. Un endroit de paix et d'unité. Je pense sans cesse à la cruauté que cette appellation implique. On enlève aux dernières femmes sur Terre les quelques restes de leur dignité, et on les humilie en donnant un nom complètement faux à leur prison ? Oui, décidément le Gouvernement est bien cruel envers nous.

Nous.

Nous, les femmes.

Devant moi, ce n'est pas une grande étendue de béton ou simplement un énorme cachot qui occupe ce qu'ils osent appeler le Sanctuaire.

Bien au contraire, je me tiens face à un jardin luxuriant de forme ronde, où de grandes plantes et de nombreux arbres frutiers poussent librement jusqu'au toit en verre. Encastrées dans les murs à intervalles réguliers, des portes similaires à la mienne, tantôt fermées, tantôt ouvertes, me prouvent que je ne suis pas la seule. Mais ce paysage enchanteur, féérique et verdoyant, envoûte peut-être les autres, mais pas moi. Je sais parfaitement que derrière la beauté se cache l'horreur. Je sais faire la différence entre la vérité et le mensonge. Ici, je ne vois que le mensonge : une cage, une prison dorée, qu'on essaye de nous vanter avec tous ces attraits dignes d'un prince. De fausses attentions qui détournent notre haine. Du moins, je le pense.

Jusqu'à ce que j'entende les cris, et que mon regard se tourne vers leur source.

Je suis toujours sur le pas de ma porte, immobile, contemplant en silence la serre de mes grands yeux ébahis.

Un peu plus loin vers la droite, à seulement une dizaine de mètres de moi, une forme vague se débat entre les bras de trois ou quatre soldats vêtus de noir des pieds à la tête. Les hurlements se répercutent sur les murs, partout dans le jardin, pour finir par échouer à mes oreilles avec plus de force, me semble-t-il, qu'ils n'ont été poussés. C'est comme si tous m'étaient destinés. J'aimerais me bouger les oreilles mais je suis pétrifiée par la scène qui se déroule sous mes yeux. La lutte semble durer une éternité. Le prisonnier, que je n'arrive toujours pas à distinguer, se débat encore, même si son énergie faiblit petit à petit. Ses gestes se font moins précis, ses cris moins puissants, ses protestations moins tonitruantes, jusqu'à ce qu'il finisse par s'affaisser complètement. Et c'est alors que je comprends.

Ce n'est pas un prisonnier.

C'est une prisonnière.

De longs cheveux blonds, si pâles qu'ils me paraissent presque blancs, tombent en mèches emmêlées devant ses yeux. Je suis trop loin pour en voir plus, mais j'ai le temps d'apercevoir un visage fin et relevé, tout aussi livide que sa chevelure, avant que le garde ne lui assène une claque violente sur le visage. Le coup achève de la déstabiliser, et, lâchée par terre, elle s'écroule sur le côté, les mains sur la tête, le visage enfoui dans la terre. Elle gémit et se recroqueville et je ne peux m'empêcher de m'assimiler à elle. Je me revois adopter les mêmes positions pendant mon premier enfermement. Je ne connais que trop bien ce sentiment.

Le soldat qui l'a giflée lui donne un coup de pied dans le ventre qui la fait se tordre de douleur sur le sol. Une nouvelle volée de coups part, jusqu'à ce qu'un de ses amis lui empoigne le bras avec force.

- Arrête! Rappelle-toi, on ne doit pas trop les amocher! lui dit-il, suffisament fort pour que je l'entende malgré ma position éloignée. Elle a eu ce qu'elle méritait, termine-t-il pour le convaincre.

Luisant de sueur, le torse se soulevant à un rythme accéléré, celui qui agresse la femme depuis tout à l'heure reste immobile, le regard brillant de haine, indécis. Il finit cependant par grogner brutalement et crache sur sa victime avant de se décider à partir, accompagné des trois autres. J'ai l'impression qu'aucun d'eux ne m'a remarquée, mais comment en être sûre ? J'étais tellement focalisée sur l'injustice que je viens de vivre indirectement que n'ai même pas réalisé avant maintenant toute la signification de ce moment.

Une femme.

La preuve vivante, tangible, que je ne suis pas celle que je crois être depuis des années. Même si ce ne sont que des souvenirs, ils sont bien là, et ils m'ont changée, irrémédiablement. Ça au moins, je ne suis pas prête de l'oublier, même si un jour je recouvre un jour la mémoire.

Une femme.

Aujourd'hui, je sais que ce mot existe. Je sais ce qu'il représente. Je me souviens parfaitement du jour où je l'ai découvert, ce jour où j'ai enfin pu mettre un nom sur moi-même. C'est Allen qui m'a apporté cette délivrance. Et aujourd'hui, tout s'accélère encore plus.

J'hésite. Je ne sais pas quoi faire. Je suis aussi indécise que ce soldat qui la battait il y a quelques instants encore. Courir vers elle pour l'aider ? Me renfoncer dans ma cellule ? Comment serais-je accueillie ? Avec haine, méfiance ou gratitude ? J'ai tellement peur qu'elle me repousse! Je ne sais pas comment fonctionne cet endroit. Je ne sais rien de ce que mes congénères vivent ici depuis leur naissance. Elles peuvent parfaitement avoir été manipulées pour que seul l'esprit de compétition reste : la plus forte survit, la plus forte est la mieux traitée. Dans ce cas là, je ne serai bien vue par aucune d'entre elles. Diviser pour mieux régner. J'ai le pressentiment obscur que cette devise règne en maître ici.

Mais d'un autre côté, comment pourrais-je laisser dans le besoin une femme ? Comment pourrais-je tourner le dos à quelqu'un que, sans oser me l'avouer, je cherche depuis si longtemps ? Je ne peux tout simplement pas faire comme si je ne venais pas de la voir.

En quelques secondes, ma décision est prise. Malgré le risque, je sais que je ne pourrai jamais rien savoir si je ne tente rien. Et après tout, ma mission ici est de récolter des informations. De sauver ces femmes. Je dois commencer quelque part, ne pas baisser les bras au moindre obstacle. Oui, tandis que j'avance vers elle le plus vite possible pour ne pas revenir sur mes pensées, je pense sincèrement que c'est le bon choix. Dans ce monde cruel, hostile, mais surtout, inconnu, qu'est le Sanctuaire, j'aurai largement besoin d'un... d'une amie. Peut-être pourra-t-elle me renseigner ? Et si sa réaction est négative, au moins j'aurai ma réponse et je saurai que cette voie n'est pas la bonne.

Je marche sans bruit sur le tapis herbeux qui recouvre le sol. Plus que quelques mètres entre moi et cette femme écroulée. Elle me fait tant de peine, mais en même temps, je sais que si j'étais dans sa situation, je ne voudrais pas de pitié. Je dois lui parler comme si la situation était inversée. Aujourd'hui à nouveau, mon talent pour lire les visages va me servir. Je ralentis sur les derniers centimètres et finis par m'accroupir en douceur juste devant elle. Je suis presque sûre à présent qu'elle m'a vue, et effectivement, elle lève vers moi deux yeux transperçants de tristesse, qui me crient toute la peine qu'elle a pour moi. Et je la comprends. Elle ne sait pas que je suis ici de mon plein gré. Et quand bien même ce serait le cas, moi-même je ne souhaiterais à personne ce qu'elle a dû endurer. Pour la première fois, la pitié de quelqu'un ne me répugne pas, elle me fait juste regretter encore plus ma décision. Je ne réalisais pas ce qui m'attendait. Je ne comprenais à quel point cet endroit est un cauchemar, mais en voyant ses prunelles noires comme du charbon qui contrastent de façon saisissante avec ses cheveux translucides, et surtout qui me transpercent de leurs émotions, je ne peux plus l'ignorer.

Ma précédente expérience à la DFAO n'était rien, rien par rapport à ça.

J'essaye de contenir ma peur panique, cette horreur qui rampe en moi au fur et à mesure que je comprends, mais elle doit se percevoir dans mes yeux bien plus que je ne l'imagine. Malgré tout, je tends une main hésitante vers elle et je commence à la détailler, me plongeant dans ce don qui me suit depuis toute petite et qui m'apaise.

La première chose que je remarque, c'est évidemment sa tenue. Elle n'est certes pas très sophistiquée, mais elle reste de qualité et surtout, d'une finesse qui dévoile beaucoup trop à mon goût. Elle porte un tissu étrange qui ne couvre rien de ses bras et qui tombe sur elle comme un tube, uniquement retenu par deux petites lanières sur ses épaules. Le vêtement, que je n'ai jamais vu auparavant, enrobe ses courbes, les épouse parfaitement, et se resserre autour de sa taille, pour ensuite s'évaser en de nombreux plis artistiquement dessinés. Je distingue cependant de nombreuses déchirures et je n'ai aucune peine à comprendre qu'elles sont dûes au traitement qu'elle vient de subir. Des petites écorchures parsèment des bras, et sa joue droite laisse ressortir une teinte rouge écarlate, qui se démarque fortement sur sa peau naturellement pâle. J'ai mal pour elle.

Ses longs bras sont repliés sur elle, comme pour cacher ses formes, comme pour empêcher son vêtement de les mettre en valeur, ce qui semble d'ailleurs être sa fonction première. Sur un homme, le tissu tomberait de façon grotesque, mais sur elle, il est comme... gracieux. Je remonte alors à son visage et remarque avec embarras qu'elle me détaille exactement comme je la détaille. Ses yeux sans fonds font des allers-retours incessants entre mon visage et le reste de mon corps. Ses traits se tordent en une moue déséquilibrée, qui exprime à la fois du mépris, du dégoût et de l'ironie.

- On appelle ça une robe.

Je sursaute. C'est la première fois que j'entends sa voix, mais surtout celle d'une autre femme que moi. Veloutée, chaude mais marquée par une résignation qui me fait peur. Son visage allongé, sa mâchoire carrée, son nez droit et fin, pourraient la faire ressembler à un individu masculin, mais elle possède quelque chose de plus, une sorte d'aura féminine qui transforme toutes ces ressemblances en dissemblences. Même de loin, je n'avais aucun doute sur son identité, et d'ici encore moins. Son charme m'obsède et m'envoûte, si bien que je mets longtemps à capter ses paroles, à comprendre vraiment leur sens. Je reste bouche bée, incapable de répondre. Elle a dû remarquer mon regard interrogateur et en deviner la cause, puisqu'elle vient de répondre à la question que je me posais. Une robe, c'est donc ainsi que les femmes se vêtent dans le Sanctuaire. Ou alors, cette femme est un cas particulier.

- Ils nous obligent à les mettre tous les jours dès que le jardin est ouvert. Entre nous, nous l'appelons l'heure de la Séduction. Ironique, non ? Ce mot a complètement disparu du monde, j'imagine. Je ne peux pas vraiment en être sûre, puisque j'ai vécu toute ma vie ici, mais les hommes en disent suffisament pour que, avec le temps, j'ai appris au moins quelques choses.

Je ne comprends pas un traître mot de ce qu'elle m'explique depuis tout à l'heure. Et quand bien même ça aurait été à ma portée, je ne suis pas assez concentrée pour essayer. Je ne peux que regarder son visage, parcourir son corps, encore et encore, et me dire que je me tiens face à une femme pour la première fois de ma vie.

Une femme qui n'est pas moi, ne me ressemble pas, est capable de parler, de penser, de se battre, de ressentir des émotions... de vivre.

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